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Internet et le mythe de la générosité

12 mai 2011

Les blogues permettent à tous de s’exprimer librement, souvent avec beaucoup de fautes, un vocabulaire restreint et plein de bonnes idées mal articulées. Qu’à cela ne tienne, on publie. Le premier quidam venu est libre d’exposer ses opinions sur quoi que ce soit. Il faut devenir une histoire, sa propre histoire. Fabriquez-vous un récit. Jusque-là, pas de problèmes, nous vivons dans un pays où la libre expression est encadrée par des lois, et c’est très bien ainsi. Là où il y a un problème, c’est que, selon les gourous du Web 2.0, ce que les auteurs produisent devrait être gratuit pour tous. Ils partent du principe que le Web 2.0 carbure à des valeurs d’ouverture, de coopération et de collaboration. Si on fait un syllogisme, alors tout le monde doit partager.

Ce qui revient donc à dire que le travail d’un auteur sérieux qui a vraiment quelque chose à dire est à mettre sur le même pied d’égalité que toutes les autres productions disponibles de même nature sur le Web. La grande contribution du Web 2.0 au genre humain, c’est une forme de socialisme dans un monde postmoderne qui appartient aux entreprises. Depuis que les visionnaires ont été remplacés par des gestionnaires, le monde de l’économie domine tous les autres secteurs de l’activité humaine. La gratuité est payante pour ceux qui savent comment la gérer.

La mise en fiction de la réalité est donc celle-ci : on a réussi à nous faire croire que l’auteur doit rendre gratuit tout ce qu’il fait et qu’il doit gagner sa pitance ailleurs : dans les conférences, les ateliers et les séminaires. C’est un storytelling. Les gourous du Web 2.0 ont pour argument que l’industrie du livre papier et du journalisme en a que pour quelques années et que ce sont les liseuses électroniques qui prendront le pas. Armés de ce postulat, ils prétendent que toute la connaissance produite par les essayistes, les romanciers,  les philosophes et certains journalistes de haut niveau appartient de droit à l’humanité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que c’est déjà le cas. Avez-vous visité une bibliothèque dernièrement ?

Jeff Jarvis, Clay Shirky et Seth Godin, trois éminents gourous du Web 2.0, clament sur tous les toits que l’information veut être gratuite. Si l’information veut être gratuite, alors pourquoi ces derniers publient-ils des livres qui, eux, ne sont pas gratuits ? Y aurait-il ici deux classes d’auteurs ? Par exemple, Chris Andersen, l’éditeur en chef du magazine Wired a publié à l’été 2009 un livre intitulé “Free” qui fait justement l’apologie de la gratuité à l’ère du Web 2.0. Certes, la version électronique de ce livre est gratuite, mais Andersen a affirmé d’emblée que celle-ci avait cannibalisé les ventes de la version papier. Les trois cent mille personnes qui ont eu gratuitement accès au livre n’ont pas acheté la version papier.

L’autre mise en fiction de la réalité, c’est que les gourous du Web vous disent que, si votre texte est bon, il se démarquera. Bon sens, comment voulez-vous qu’il se démarque si tous les textes sont placés sur un même pied d’égalité ?  Leur contre-argument à mon argument, c’est de dire que, dans le monde éclaté de l’information où nous vivons, chacun doit devenir sa propre PME. L’auteur doit être à la fois un PDG, un  gestionnaire, un amuseur public, un rédacteur, un auteur, un vendeur, un promoteur, un gérant de carrière. Remarquez que le même storytelling est en train d’envahir la profession de journaliste. Pour appuyer leurs dires et nous convaincre, ils nous ressortent quelques cas anecdotiques de réussites qui confirment cette mise en fiction de la réalité. Mais c’est tout ce dont il s’agit, de quelques cas anecdotiques. Rien à voir avec la réalité.

Je vais vous dire un petit secret : l’information ne veut pas être gratuite. Elle veut rapporter à son auteur.

Pierre Fraser, © 2011

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