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Le populisme : réponse aux angoisses collectives ?

24 mai 2011

« Le populisme est une réponse aux angoisses collectives », écrit Raffaele Simone, linguiste et philosophe italien[1], dans Le Monde du 29 avril 2011[2]. Il ajoute : « De toutes les vibrations sismiques qui secouent la démocratie, le populisme est l’une des plus inquiétantes parce qu’il annonce normalement une dérive à droite. […] En effet, que toute l’Europe, à la seule exception de l’Espagne (tant que ça durera ![3]) et de Chypre, soit dirigée par des gouvernements de droite ne peut pas être un hasard. A chaque nouvelle élection, c’est un pas supplémentaire : les récents succès de la droite en Finlande paraissent pour l’heure compléter la série. Une bonne partie de ces majorités sont populistes. Le champion est sans aucun doute Berlusconi en Italie, du fait aussi de la durée interminable de son mandat. Mais sur les autres marches du podium on trouve également Viktor Orban en Hongrie, Sarkozy ainsi que le premier ministre néerlandais Mark Rutte. D’autres viennent s’ajouter petit à petit. Aux Etats-Unis, on observe un phénomène similaire : les opposants à Obama (de Sarah Palin à Michele Bachmann) sont des populistes « durs », même s’ils ne connaissent probablement pas ce terme. D’autres leaders d’Amérique latine suivent un chemin identique.  […] Il existe d’excellentes analyses du populisme […] mais puisque des données nouvelles ont fait leur apparition, il est nécessaire d’ajouter quelques points. Je distinguerai deux angles d’approche : celui du pouvoir et celui du peuple.

« Du premier point de vue, le populisme repose sur l’ « appel » direct au peuple, ce dernier étant compris au sens « vulgaire » de masse porteuse de désirs et de droits mais pas de devoirs. De là découle l’idée que le leader reçoit ses pouvoirs du peuple de manière immédiate (sans passer par des entités intermédiaires de nature abstraite comme le système représentatif, les institutions, les organes et les pouvoirs politiques) et même, qu’il fait partie du peuple, qu’il ne répond qu’au peuple et ne reçoit son orientation politique que du peuple lui-même. […]

« C’est de là que découle l’impatience à l’encontre de la politique et des institutions qui est l’un des traits fondamentaux du populisme : les règles de la politique sont présentées comme le résultat d’accords malhonnêtes ; les institutions, comme des entités qui éloignent le gouvernement du peuple, lentes et sourdes aux humeurs du peuple ; la complexité conceptuelle du droit constitutionnel comme un poids inutile. Il est significatif que Berlusconi parle souvent du « vaudeville de la politique » (dont par ailleurs il fait partie depuis vingt ans) et qu’il soit presque toujours absent aux séances du parlement. »

« Le populiste sait aussi qu’il doit renvoyer au peuple ses propres humeurs, ses lieux communs et ses préjugés. Ainsi le peuple a l’impression, efficace sur le plan électoral, que c’est vraiment lui qui crée ces idées, vu que ce que le leader fait, déclare et pense, c’est précisément ce que lui, le peuple, fait, déclare et pense ! Ce renvoi permanent (qu’il soit sincère ou hypocrite) se présente sous différentes formes. Berlusconi exploite sans vergogne certaines mœurs « populaires » classiques : produire plein de blagues de très mauvais goût, réduire des thèmes politiques compliqués à des formules banales et même vulgaires, diaboliser grossièrement l’adversaire, recourir de manière effrontée à des mensonges et à des chiffres inventés. […] Même le langage du peuple peut être utile : le fameux terme « racaille » de Sarkozy en est un exemple, de même que le « föra di balli » (« à la porte par la peau des couilles » que Umberto Bossi, ministre de la République, a récemment suggéré comme… solution au problème de l’immigration. De cette façon, le peuple a l’impression que le leader est comme lui, qu’il parle comme lui, qu’il pense comme lui. »

« Du point de vue du peuple, il est crucial pour le populisme de se créer un « Autre », un bouc émissaire que l’on peut charger de toutes les fautes. En Italie, les « Autres » sont de plusieurs types : pour Berlusconi, ce sont les « communistes » et les « juges », pour la Ligue du Nord, ce sont les méridionaux, les tziganes et, pire encore, les immigrés (les « bongo bongo ») ; […] pour les droites françaises […], ce sont les immigrés tout comme les jeunes des banlieues, la spéculation internationale et consorts. […] »

« Le besoin de conserver le lien avec le peuple influence le comportement personnel. Les bains de foule auxquels Berlusconi, imitant en cela Mussolini, s’abandonne souvent, bien que ce soit de plus en plus risqué, amènent le peuple à se duper lui-même et le puissant à se conforter dans sa position. […] Même ses minables aventures sexuelles semblent davantage faites pour susciter la sympathie et l’envie. […] »

« Il reste à se demander ce qui pousse les démocraties sur la bordure, dangereuse, du populisme. Comme je l’ai dit, on ne peut pas croire que la démocratie, une fois installée, soit éternelle : […] elle est toujours exposée au risque d’une crise. On ne peut pas d’autre part exclure que la modernité, avec son appel insistant à l’égoïsme, à l’hédonisme et à la frénésie de consommation […] soit en elle-même, intrinsèquement, « antidémocratique ».

« En ce sens, le populisme pourrait être une manifestation d’impatience envers la démocratie, […]. Dans cette interprétation, le populisme est le précurseur politique du fascisme, quelles que soient la version et la forme de ce dernier. Des éléments conjoncturels s’ajoutent à cette propriété structurelle : à cet instant présent de l’histoire européenne, par exemple, le populisme est la réponse, sous forme de punition, aux phénomènes qui font l’actualité de manière dramatique. Avant tout, c’est une réponse à l’immigration massive et à l’impression que personne ne la contrôle sérieusement ; en second lieu, c’est une réponse à l’effacement des frontières qui alimente dans le peuple la peur que l’ « Autre » puisse envahir « sa » terre. »

« Autrement dit, le populisme est une réaction à des situations de « peur collective », générique ou spécifique, précisément comme celle qui caractérise si fortement notre époque. […] »

[1] Raffaele Simone est l’auteur de Monstre doux : l’Occident vire-t-il à droite ? Paris, Gallimard, 2010.

[2] Texte traduit de l’italien par Gérald Larché.

[3] Cela n’a pas duré ! Un « tsunami ». Voilà comment la presse espagnole a qualifié la très lourde défaite, dimanche 22 mai 2011, des socialistes au pouvoir aux élections municipales et régionales en Espagne. Si le mouvement de contestation sociale, qui touche le pays depuis le 15 mai, rassemblant des milliers d’Espagnols dans plus d’une centaine de villes, n’a pas eu de réel impact sur les résultats du scrutin, il était néanmoins un signe annonciateur de ce cuisant échec du gouvernement en révélant le malaise de la société. Au final, avec un score de 37 % aux municipales, soit neuf points (28 %) de plus que le PSOE (socialiste), le Parti Populaire (droite) a raflé de nombreuses villes détenues depuis des années par les socialistes comme Barcelone ou Séville, en conformité avec les sondages. Les électeurs ont sanctionné en particulier les mesures d’austérité mises en place après la crise économique, qui ont débouché sur une crise sociale sans précédent, avec des salaires et des pensions en baisse, et un chômage galopant, le plus fort de l’Union européenne. Aujourd’hui, l’Espagne compte ainsi 21 % de chômeurs, dont près de la moitié de jeunes, contre 8 % en 2007.

© Georges Vignaux, 2011

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