Peurs collectives et mondialisation

28 mai 2011

Dans son billet précédent, mon collègue se demande si la mondialisation a effectivement glissé du discours de l’économie à celui de la peur. S’agit-il d’un fantasme ou d’une réalité ? Ma position est la suivante sur cette question : la mondialisation est un phénomène qui échappe en bonne partie à notre compréhension. Tout est inextricablement tissé dans un complexe réseau dont on n’arrive pas à saisir toute la portée. La moindre fluctuation dans l’un des nœuds du réseau de cette économie planétaire peut entraîner une catastrophe globale. Comme nous ne sommes pas en mesure d’identifier d’où peuvent émerger les problèmes, ce que nous savons et que nous ressentons, c’est que ça peut se produire, que ça s’est produit et que ça se reproduira. Toutes les conditions sont alors réunies pour engendrer un sentiment de peur. En ce sens, la mondialisation est devenue une peur collective.

L’incertitude est difficile à vivre, elle conduit à la peur, et la mondialisation nous offre une multitude d’incertitudes protéiformes dont nous n’arrivons pas à saisir les contours. Ce faisant, nous remplaçons les incertitudes par des certitudes. Nous cherchons à nous sécuriser dans des formules toutes faites. Lorsque la peur se manifeste, il y a repli sur soi. Par exemple, « pendant des siècles, la démocratie américaine s’est construite sur des concessions mutuelles, la négociation, le compromis, l’acceptation du fait que la majorité gouverne dans le respect des droits de la minorité, et surtout la volonté de se plier au vote de la majorité. [1] » Aujourd’hui, le temps des concessions et des incertitudes est en partie révolu. On le remplace par des fondamentalismes politiques et/ou religieux en grande partie alimentés par certaines agitations populistes fondées sur des vérités immuables. L’avantage non négligeable de ces vérités, c’est qu’elles ne peuvent être négociées, faire l’objet d’un compromis ou changées. On met ainsi en place des certitudes.

Les différentes formes de fondamentalismes aujourd’hui proposées sont une façon de circonvenir et de circonscrire la peur. En ce sens, l’écologisme, tel qu’il est pratiqué, est un fondamentalisme pour contrer toutes les peurs diffuses engendrées par les effets néfastes ou perçus du néolibéralisme et de sa fille, la mondialisation ; il nous offre des certitudes. Les Monsanto de ce monde qui jouent à l’apprenti sorcier en modifiant la génétique des aliments nous obligent à adhérer au discours des locavores, histoire de nous rassurer sur notre approvisionnement alimentaire. Le complexe agroalimentaire, quant à lui, qui joue la carte santé — la peur collective par excellence — en transformant les aliments en alicaments, cherche à engranger des profits gargantuesques en misant sur notre peur de mourir d’une mauvaise alimentation. Et pourtant, nous ne voyons pas que le complexe agroalimentaire joue, lui aussi, à l’apprenti sorcier, puisqu’il nous propose la santé.

La plus grande peur instillée par la mondialisation est celle de perdre sa liberté individuelle, ainsi que son identité, et d’être englouti dans un tout informe. Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, tout comme les membres de la Beat Generation au cours des années 1950, et la contre-culture des hippies des années 1960, les partisans du Tea Party et de tous les autres populismes sont animés par une idée obsédante sujette à d’innombrables interprétations, et ce qui est au cœur de tous les mouvements protestataires que l’on retrouve un peu partout sur la planète, c’est la liberté individuelle. Traduction : repli sur soi-même.


[1] Gabler Neal, Le conservatisme, une nouvelle religion, in Courrier international, 17 décembre 2009.

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  1. Garrigues
    29 septembre 2012 à 10 h 13 min

    Quelle est votre analyse sur la peur du réchauffement global ? Merci d’avance

    • Pierre Fraser
      29 septembre 2012 à 14 h 36 min

      Elle s’insère dans logique du mythe de la neutralisation du danger qui traverse à la fois horizontalement (individus) et verticalement (structures) la société. Je suis présentement à rédiger un essai sur la chose. Je vous invite à consulter mon site de recherche http://pierre-fraser.com afin d’en connaître le moment de la publication.

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