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La globalisation financière est-elle irréversible ?

2 juin 2011

Ce qu’il y a d’intéressant avec mon collègue Vignaux, c’est que, dès qu’il fait une intervention, je suis dans l’obligation de revoir mes positions. Un exercice sain, il va sans dire, et qui m’oblige à me pousser, et à vous pousser, vous aussi, cher lecteur, dans vos retranchements, histoire de vous remettre en question. Ainsi, dans son dernier billet, il conclut en disant : « La globalisation financière paraît irréversible ; pour prémunir les marchés contre l’instabilité qu’elle induit, il est nécessaire de mettre en place des instances supranationales. »

Je vais m’attarder à sa proposition voulant que la globalisation financière paraisse irréversible. Je fais ici le même postulat que Noam Chomsky : « l’économie mondiale est si mal comprise et comporte tant de variables que, même si l’on constate d’étroites corrélations, on n’est jamais certain d’être en présence de relations causales et, si tel est le cas, de leur sens.[1] » Je voudrais ici rappeler à tous les lecteurs que nous sommes en présence d’un système complexe.  L’une des particularités de la complexité, c’est qu’il existe un niveau difficilement mesurable d’interdépendances entre ses éléments. Dans un système complexe, comme celui de l’économie et de la finance globalisées, il faut considérer 3 variables susceptibles d’affecter l’ensemble du système :

  1. Historique : une variable dépend de ses changements survenus dans le passé.
  2. Dépendance : les variables s’influencent réciproquement.
  3. Interdépendance historique : la variable A dépend de l’histoire passée de la variable B.

La conséquence de cette interdépendance globale, c’est que tout le système est soumis à des boucles de rétroaction positive qui ont un effet de renforcement. Ce faisant, il est impossible de prévoir la direction du système.

En ce sens, je ne pense pas que la globalisation financière soit irréversible, bien que tout semble concourir à nous faire croire le contraire. Ce qui me ramène ici à l’imprévisibilité. Actuellement nous sommes dans une situation où la finance subjugue l’économie, et à mon avis, il ne s’agit que d’une situation temporaire, pour la simple raison que les systèmes complexes possédant des boucles de rétroaction positive sont instables, donc imprévisibles. Et comme je l’ai mentionné à plusieurs reprises, l’imprévisibilité est le moteur de l’histoire. En ce sens, mon collègue Vignaux a raison de dire qu’il faut prémunir les marchés contre l’instabilité qu’elle induit.

Il y a fort à parier qu’un beau matin nous nous retrouverons face à un événement imprévisible d’une telle ampleur — parce que nous n’avons strictement aucune idée des interactions qu’il engendre —, que tout le système néolibéral que nous connaissons présentement s’effondrera. Je ne joue pas au devin, je ne fais que constater comment se comportent de façon générale les systèmes complexes comportant des boucles de rétroactions positives : ils s’effondrent. Par exemple, un cœur qui entre en fibrillation subit une rétroaction positive : il s’emballe, quitte sa fourchette de fonctionnement habituelle, et s’effondre sur lui-même. À mon avis, nous sommes en présence du même phénomène. Le néolibéralisme est voué au même destin, et les conséquences seront désastreuses. Est-ce en mettant en place des instances supranationales, comme le suggère mon collègue Georges Vignaux, que nous éviterons que la mondialisation entre en fibrillation ? Je ne le sais pas, et je dois ici humblement reconnaître que là s’arrête ma connaissance.

En fait, ce qui m’inquiète au premier chef, c’est que nous gravitons invariablement vers ce qui semble stable, alors qu’en réalité les choses sont instables. Sénèque disait fort à propos : « Un esprit soucieux de l’avenir est malheureux.[2] » Êtes-vous malheureux ?

N.B. Je me dissocie totalement du discours des altermondialistes et des idéologies de gauche contre le néolibéralisme. Ma position épistémologique est la suivante: « Il importe peu de savoir qui a tort ou a raison. Ce qui importe vraiment c’est de savoir quels seront les impacts sur nos vies et nos sociétés si nous adhérons massivement à l’un ou l’autre discours. »


[1] Chomsky Noam, Futurs proches — Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle, Montréal, Lux Éditeur, 2011, p. 98.

[2] Sénèque, Lettres à Lucillius, XCVIII.

© Pierre Fraser, 2011

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  1. christine
    2 juin 2011 à 14 h 22 min

    Je n’y connais hélas rien en ce domaine.
    Pour avoir vu il y a peu l’excellent film « Inside job », je ne peux que le conseiller pour ceux, qui comme moi, se demandent ce qu’il peut advenir lorsqu’aucune régulation, aucun contrôle ne s’exerce :

    • Pierre Fraser
      2 juin 2011 à 14 h 26 min

      Bonjour Christine !
      Je te suggère égalerment ce documentaire : http://www.tou.tv/krach. À voir et à revoir !

  2. christine
    3 juin 2011 à 22 h 20 min

    Bonsoir Pierre !
    J’aurais adoré voir ce documentaire.
    Mais j’ai comme message qu’à cause des droits de diffusion, il ne peut être vu qu’au Canada 😦

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