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La monnaie unique, du volontarisme au passivisme

5 juin 2011

« L’Illusion économique » : tel est le titre d’un ouvrage d’Emmanuel Todd, paru en 1999. [1] Le projet monétaire européen, y écrivait-il, a progressivement, mais totalement changé de nature psychosociale. Ce projet exprimait, lors de sa conception, entre 1988 et 1992, une volonté contredisant les hypothèses ultralibérales. Il s’agissait de violer les natures et les rythmes des sociétés européennes, de fabriquer, par la magie du signe, un nouveau monde. C’est pour cela, selon Todd, que la marche à la monnaie unique a produit tant de destructions industrielles et de souffrances sociales. Entre 1992 et 1998, la convergence monétaire a fait apparaître, en chiffres mesurant la stagnation et le chômage, l’absurdité intellectuelle et sociologique du sujet. Les Américains ont compris que la monnaie unique n’apportera aucune amélioration à la situation économique des nations européennes. Du point de vue économique, la monnaie unique existe déjà : c’est la stabilité du lien franc-mark. L’insignifiance des écarts de taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne en témoigne. Et c’est pourquoi, selon Todd, ces deux pays vont si mal, constituant au cœur d’un continent malade, une sorte de trou noir dont la taille est suffisante pour paralyser l’Europe entière.On pressent qu’une crise politique grave résultera de la poursuite des tendances actuelles. Mais le mouvement continue. Le volontarisme initial est mort, mais il est relayé aujourd’hui par le passivisme. Le passivisme, c’est l’enthousiasme dans la soumission au destin !

L’implosion des partis politiques, l’insignifiance des hommes politiques font obstacle à une réorientation du mouvement dans un sens raisonnable. On peut parler, selon Todd, d’une convergence psychosociale entre libre-échange et monnaie unique. L’absence de sentiment collectif empêche que l’on renonce à la monnaie unique comme elle interdit que l’on se débarrasse du libre-échange. Les effets de ces deux situations restent contradictoires, leur superposition produisant une aggravation permanente de la situation.

L’obstination des dirigeants français conduit à surestimer la difficulté d’un changement de politique économique. Sortir de la monnaie unique ne serait cependant pas un tel drame. Un relâchement de la pression politico-monétaire suffirait pour obtenir, en quelques années, une amélioration de la situation par le libre jeu des forces productives.

L’abandon de l’euro permettrait, selon Todd, une reprise de la coopération européenne. La marche mystique à l’unité a fait lever de telles angoisses nationales qu’elle a fini par paralyser la collaboration technologique entre les pays, particulièrement entre la France et l’Allemagne. Or l’histoire des sciences montre à quel point l’interaction entre pragmatisme anglais, métaphysique allemande et rationalisme français fut à la source de la prééminence scientifique de l’Europe entre le XVIIe siècle et la première moitié du XXe siècle. De la pluralité des approches intellectuelles peut résulter à nouveau une créativité démultipliée. [2]

[1] Paris, Gallimard, Folio, 1999.
[2] Cf. http://leuven.pagesperso-orange.fr/em-todd.htm

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