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Pourquoi l’Union européenne a-t-elle instauré une monnaie unique ?

7 juin 2011

Le site officiel « Vie publique[1] »  de la République française entend apporter réponse à cette question qui demeure embarrassante. L’Union européenne (UE), précise le site en question,  a instauré une monnaie unique pour plusieurs raisons :

  • « Lutter contre le coût des opérations de change qui entravait largement la libre circulation sur le territoire de l’Union. […] les opérations de change alourdissaient les coûts des entreprises et renchérissaient les prix pour les consommateurs. Retirer tous les bienfaits du marché unique impliquait donc une monnaie unique. » C’est la libre circulation généralisée !
  • « Mettre fin aux mouvements erratiques des monnaies nationales des pays de l’UE et protéger le marché intérieur. […]  Il s’agissait également de contrecarrer la puissance du dollar, seule monnaie véritablement internationale. » Il n’est pas sûr que l’euro ait réussi la partie !
  • « Renforcer la compétitivité internationale des entreprises européennes […]. L’adoption de l’Euro Monnaie unique […] constitue donc une réponse à l’accélération de la mondialisation économique. » Pourquoi ? Comment ? L’explication tourne à l’acte de croyance !
  • « Approfondir l’intégration européenne en transférant un élément essentiel de la souveraineté des États à l’Union. L’adoption de la monnaie unique ouvre la voie à un approfondissement de la coopération dans d’autres domaines. »  En fait, les États délèguent leurs prérogatives à l’Union !!!

Qu’on ne s’étonne guère des protestations multipliées vis-à-vis de ce que les peuples nomment « la bureaucratie de Bruxelles[2] » ! La monnaie unique est aujourd’hui porteuse de bien moins d’avantages que de graves inconvénients ! Derrière la grogne des peuples se cache la crise que traversent certains pays européens, mais il existe aussi une explication endogène : l’Euro. La zone euro a-t-elle affaibli ou renforcé les relations entre nations ?

On lit souvent des formules affligeantes telles que « l’Euro c’est paix sur le continent européen » ou encore « l’Euro, c’est l’Europe ». Ce sont de purs slogans. La paix sur le continent européen n’est que partielle. On l’a vu dans les Balkans. Mais, si la paix est bien établie en Europe occidentale, on le doit à la combinaison de deux faits : la dissuasion nucléaire française et la réconciliation franco-allemande. Rien de tout cela n’est lié à l’Euro. Par ailleurs, sur les 27 pays de l’Union européenne seuls 13 d’entre eux font partie de la zone euro.

L’union monétaire est présentée comme une avancée dans la voie de la coopération entre États européens, mais, est-elle viable dans sa forme actuelle ? Les pays de la zone euro sont très loin de constituer une « zone monétaire optimale ». Les divergences structurelles entre les économies qui la composent se sont accrues depuis 2002-2003. Il faudrait un effort budgétaire considérable de la part des plus riches pour harmoniser cette zone.

On nous présente la coopération comme un bien en soi face à la possibilité d’un conflit. Mais, c’est oublier que coopération et conflit sont étroitement liés. En fait, le conflit fait partie intégrante de la coopération. Cette dernière ne s’établit pas seulement quand des acteurs, ou des pays constatent qu’ils ont un intérêt à coopérer. Elle s’établit aussi quand ces mêmes acteurs ou pays ont les moyens de « punir » un pays qui détournerait le processus de coopération à son seul profit. Autrement dit, la menace permanente d’un recours au conflit est le véritable ciment de la coopération. Car, si une situation de conflit est assurément inférieure à une situation de coopération, cette même situation de conflit est bien souvent supérieure à une forme de coopération capturée par un ou quelques acteurs. Or, c’est la situation actuelle dans la zone euro.

L’Allemagne a détourné le mécanisme à son profit, ce que montrent les statistiques du commerce extérieur allemand. Pour l’année 2009 l’excédent de la balance commerciale était de 140 milliards d’Euros pour l’Allemagne dont 82,6 milliards au détriment de ses partenaires de la zone euro et 115,8 milliards au détriment de l’Union Européenne (soit 33,2 milliards au détriment des pays de l’union ne faisant pas partie de la Zone Euro). À titre d’exemple, le solde commercial allemand montre un excédent de 27,3 milliards d’Euros avec la France, mais de seulement 18,1 milliards d’Euros par rapport aux États-Unis.

Nous sommes donc confrontés au véritable problème qui gît sous la notion de « coopération ». Les relations franco-allemandes seront-elles à terme renforcées ou affaiblies par la zone euro?

Si nous restons dans la zone euro, la population française ressentira de plus en plus la dureté de la contrainte imposée par l’Allemagne. Le sentiment anti-allemand grandira. Si nous acceptons maintenant de nous décentrer et de prendre le point de vue allemand, nous devons considérer qu’il est celui d’une population entrée dans un déclin non plus relatif, mais absolu. Il est impératif pour les Allemands, s’ils veulent maintenir leur niveau de vie dans le futur, qu’aucune charge nouvelle ne vienne s’ajouter aux budgets publics. La dynamique démographique de la France rend possible le maintien d’une structure de répartition intergénérationnelle quand la structure démographique de l’Allemagne lui impose d’adopter une structure patrimoniale.

Or, le maintien de la zone euro exigerait, pour colmater les brèches déjà ouvertes , que l’Allemagne dégage entre 3,5% et 4% de son PIB tous les ans pour subventionner les pays du sud et, dans une certaine mesure, la France. L’Allemagne ne pourra pas consentir un tel effort, et l’on aurait tort de lui en vouloir. C’est pourquoi elle  a imposé à ses partenaires le fameux « pacte de compétitivité » qui n’a de pacte que le nom et qui n’est autre qu’un engagement des autres pays à mettre en œuvre une austérité drastique.

Le maintien dans l’Euro est une politique qui porte en elle les ingrédients pour un renouveau du conflit franco-allemand. Au contraire, une sortie de l’Euro, qu’il s’agisse de la France ou de l’Allemagne, permettrait de dédramatiser ces relations.

Ceci ne signifie pas qu’il faille abandonner l’idée d’une coordination dans le domaine monétaire. Cette coordination peut cependant prendre bien d’autres formes que celle de la monnaie unique dont les contraintes l’emportent sur les avantages. La coordination ne pourra fonctionner que si nous construisons des stratégies nous permettant, le cas échéant, de « punir» nos partenaires ou de les convaincre de notre résolution à ne pas accepter des politiques par trop contraires à nos intérêts

Inversement, le refus temporaire de la coopération, le choix du conflit, permet de reconstruire une attitude crédible sur la base de laquelle une négociation ultérieure peut se bâtir. La coopération est quelque chose à rechercher, mais ce n’est pas en la fétichisant que l’on peut y parvenir. Ceux qui disent qu’il faut sauvegarder la coopération à tout pris prennent la responsabilité de rendre la poursuite d’une politique de coopération impossible et de réactiver l’antagonisme franco-allemand.

L’Europe a finalement peu à craindre de l’échec de la zone euro. Ce montage institutionnel disparate peut fort bien disparaître. Mais l’Europe a tout à craindre du réveil d’un antagonisme franco-allemand qu’alimenterait un ressentiment qui naîtrait de l’oppression des intérêts réciproques.

La sortie de l’Euro est-elle la seule solution ?

Arrivé à ce point on pourrait penser qu’il nous faut absolument sortir de l’Euro. En fait, théoriquement, il reste une solution qui aboutirait à un résultat encore plus intéressant que la sortie.

Si on peut convaincre les partenaires que la BCE doit financer le rachat par les États d’une partie de la dette (de 60% pour la Grèce, l’Italie et la Belgique, à 50% pour le Portugal et l’Irlande, 40% pour l’Espagne et 30% pour la France et l’Allemagne), la création monétaire nécessaire (entre 1100 et 1300 milliards d’Euros) ferait substantiellement baisser le taux de change de l’Euro face au Dollar et aux monnaies indexées sur le Dollar. Ainsi, nous réglerions le problème de la dette accumulée et une large partie de la dette immédiatement à venir en redonnant un dynamisme à la zone euro. Ceci offrirait un répit qui serait mis à profit pour faire basculer le système du principe d’une monnaie unique à celui d’une monnaie commune. Rien n’interdit techniquement une telle direction.

Mais, une telle stratégie aurait dû être mise en discussion dès les premiers signes de la crise grecque, soit en septembre 2009. Il n’en a rien été et, désormais, avec la généralisation de la crise, il est trop tard.

Une autre solution serait de procéder à des mesures unilatérales dans le cadre de la zone Euro, par exemple en réquisitionnant la Banque de France pour qu’elle procède à des avances au Trésor public et en réintroduisant à la seule échelle de la France des contrôles sur les mouvements de capitaux. Mais, ces mesures, si elles sont appliquées avec brutalité, s’avèreront l’antichambre d’une sortie de l’Euro. En effet, aujourd’hui, il y a trop de divergences économiques entre la France et l’Italie et l’Espagne pour que l’on puisse espérer aboutir rapidement à une position commune entre ces trois pays. L’idée d’un « Euro du Sud » qui isolerait l’Allemagne et pourrait pousser ce pays à sortir de la zone euro, si elle est intellectuellement séduisante, risque de se révéler inapplicable.

Le choix sera donc entre un maintien dans une zone euro en crise, à un coût considérable en matière d’austérité, et une sortie de la zone euro. Cette dernière solution produira un traumatisme, mais ce dernier sera plus politique qu’économique.

Une question demeure : quand surviendra cette crise de la zone euro? Les évolutions de la situation en Grèce, mais aussi en Espagne et au Portugal pourraient impliquer que cette crise survienne dès le début de l’automne 2011. Au plus tard, elle aura lieu vers la fin du printemps 2012. Les conséquences politiques pourraient être bien différentes suivant le moment où cette crise se produira. C’est aussi sans doute la raison pour laquelle le personnel politique français se refuse à accepter l’inévitable et à faire face à la réalité. Mais le principe de réalité finit toujours par s’imposer : à trop vouloir nier la réalité, elle se venge…

Europe : les luttes contre l’austérité

L’exaspération populaire touche de plus en plus de pays de l’Union européenne, qu’elle s’exprime dans la rue ou dans les urnes[3].

6 mai. Les fonctionnaires portugais, aux premières loges des mesures d’austérité européennes, débrayent massivement. 6 mai toujours : l’Italie connaît une grève générale accompagnée d’impressionnantes manifestations. 11 mai : les Grecs descendent à leur tour dans la rue à l’occasion d’une nouvelle journée de lutte contre les plans dévastateurs imposés par l’UE (et le FMI). Pour les grands médias français, il s’agit de non-événements : au mieux une phrase ici, quelques lignes là, s’en font l’écho. Seule la mobilisation des jeunes Espagnols a fugacement réussi à crever l’écran, tant la forme d’action a surpris les forces établies, à commencer par les syndicats. Sans doute ces derniers étaient-ils trop occupés à négocier le recul de l’âge de la retraite pour assurer une « paix sociale » visant à complaire aux « marchés ».

Cette discrétion des médias et des pouvoirs est impressionnante. Craint-on une prise de conscience croissante des citoyens quant à la responsabilité de Bruxelles ? Si de tels mouvements avaient secoué le Venezuela, ou paralysé l’Iran, on imagine sans peine les reporters envoyés en mission pour louer en direct la colère populaire …

Mais le silence médiatique n’empêche pas l’exaspération de monter. Nul, peut-être, n’a encore véritablement pris la mesure de cette dernière. Et quand elle ne s’exprime pas dans la rue, elle éclate dans les urnes, à travers la percée de partis à tort ou à raison classés à l’extrême droite (Hongrie, Pays-Bas, Danemark, Autriche…). En France même, Marine Le Pen empoche avec le sourire les conséquences tant de la brutalité de la mondialisation que du refus de la « gauche » d’évoquer la responsabilité de l’UE : des sociaux-libéraux aux altermondialistes, on continue à espérer une improbable « Europe sociale », sans remettre en cause ni l’existence de l’Euro, ni le principe de l’ouverture des frontières (Schengen).

L’exaspération pourrait bien être encore attisée par le pedigree des oligarques qui ont pris le contrôle de la gouvernance mondiale. Pour succéder au directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Bruxelles soutient Christine Lagarde, dont un des avantages comparatifs est d’avoir fait carrière à la tête du plus grand cabinet d’avocats d’affaires américain. Un CV comparable à celui de Mario Draghi, l’Italien qui devrait prendre la suite de Jean-Claude Trichet à la Banque centrale européenne. M. Trichet avait inauguré ses fonctions à Francfort en déclarant (en anglais) « je ne suis pas un Français », signifiant ainsi à quel point la référence à un ancrage national était niée. M. Draghi, ancien numéro deux de la banque d’affaires américaine Goldmann Sachs, ne manquera pas de l’imiter.

Jamais sans doute, dans l’histoire, on n’aura réuni autant d’arrogance et de connivence. Mais peut-être aussi autant d’inconscience, face à la colère des peuples…


[2] Sapir Jacques, Marianne 2, 5 Juin 2011.

[3] Lévy Pierre, Europe : ces luttes contre l’austérité dont on ne parle pas, Marianne 2, 1e juin 2011, http://bit.ly/kiPVQP.

© Georges Vignaux, 2011

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