Libre-échange : la fin, la crise

8 juin 2011

Dans les débats de politique publique, on rencontre aujourd’hui deux grandes lectures de la crise. [1]

Pour la première lecture, la plus répandue, la crise provient d’une prise de risque inconsidérée des acteurs du secteur financier, ces derniers ayant sous-évalué les risques associés à la prolifération des dérivés de crédits immobiliers. La défiance des épargnants vis-à-vis des banques, et des banques entre elles, aurait provoqué un effondrement des valeurs bancaires et une crise de liquidités qui s’est répercutée en 2008-2009 dans l’économie réelle par une panne de crédit. L’intervention des banques centrales a permis d’éviter la crise.

Le renflouement public des banques a restauré la confiance des épargnants. Il suffirait donc, pour éviter une nouvelle crise, de canaliser la prise de risque en mettant en place des instances de supervision, en accroissant les exigences de fonds propres des banques et en révisant les formes de rémunérations trop incitatrices à la prise de risque. Quant à l’économie réelle, la mise en œuvre rapide de « politiques de sortie », centrées sur la réduction des déficits et la maîtrise des dépenses sociales permettrait d’accroître le taux de croissance potentiel. Tel est le discours que répètent aujourd’hui le Conseil européen et la Banque centrale européenne, pour justifier le retour aux plans de rigueur et autres « réformes structurelles » néo-libérales.

Selon la deuxième clé de lecture, la crise est la manifestation de l’épuisement d’un système, mû par une logique libre-échangiste, généralisée sur tous les marchés (financiers, mais aussi de biens et services). Ce système engendre un partage de plus en plus inégalitaire des richesses. La réponse à cette crise implique non seulement la maîtrise du secteur financier, mais aussi le redéploiement des politiques industrielles, des politiques de redistribution et des politiques commerciales dans une direction radicalement opposée à celle qui a favorisé la crise du capitalisme financier.

Du Fordisme au Walmartisme

Dans tous les pays développés, la crise du pouvoir d’achat des populations à revenus modestes accompagne la montée du libre-échange. Il y a stagnation, en termes réels, du salaire médian. Ce phénomène signifie que les salaires réels d’au moins la moitié des salariés évoluent à une rythme plus faible que celui des gains de productivité [2]. Ce mouvement caractérise tous les pays depuis le début de la décennie 2000. Il se manifeste désormais dans les pays anglo-saxons, traditionnellement caractérisés par un partage des revenus stables. Cette baisse a été particulièrement prononcée en France entre 1983 et 1997, avant que la part des salaires ne se stabilise, depuis, à un niveau inférieur de 3 à 5 points en dessous de ce qu’elle était dans les années 60. Cette stabilisation ne signifie pas que le sort des plus modestes ait cessé de se dégrader. Elle traduit le fait que la baisse du pouvoir d’achat des bas salaires et la stagnation du salaire médian sont compensées par l’explosion des hauts salaires, tirant le salaire moyen vers le haut.

Traditionnellement, la modération salariale accompagnait la montée du chômage, et se relâchait lorsque le chômage diminuait. Cette relation inverse entre le chômage et les salaires nominaux est connue par les économistes sous le nom de relation de Phillips [3]. Lorsque le chômage baissait, le salaire nominal augmentait plus vite que la productivité, les entreprises réagissaient en augmentant les prix pour maintenir leurs marges. Lorsque le chômage augmentait, le salaire nominal augmentait moins vite et les entreprises pouvaient modérer leurs prix tout en conservant leur taux de marge. D’où une certaine stabilité à long terme du partage salaire-profit. Cette relation traduit l’effet exercé par ce que Marx appelait « l’armée de réserve industrielle » (les chômeurs), sur les salaires. L’existence d’un excédent permanent de main d’œuvre permet aux entreprises de mettre en concurrence les salariés et les chômeurs et d’obtenir ainsi une modération des salaires.

La nouveauté de la période récente est que, même lorsque le chômage diminue, le salaire nominal d’au moins la moitié des travailleurs progresse à un rythme plus faible que la productivité, et parfois à un taux inférieur à l’inflation. D’où une forte dégradation du rapport de force au détriment des salariés exécutants, permettant aux « Top Managers » de jouir de très hauts salaires et aux actionnaires d’obtenir des taux de profits élevés, grâce auxquels leurs dividendes ont explosé. Cette baisse du pouvoir de négociation des salariés a, de plus, été entretenue par le libre-échange [4], qui, dans le capitalisme financier, forme système avec la dérégulation des marchés financiers et du travail. Le libre-échange a accentué l’impact sur les salaires de l’existence d’une « armée de réserve industrielle mondiale » sous-rémunérée [5], qui se situe dans les pays à bas coûts, exerçant une pression à la baisse sur les salaires occidentaux, même lorsque les taux de chômage diminue. Mais le libre-échange a surtout développé une menace crédible de délocalisation, qui permet aux entreprises de l’Europe de l’Ouest d’exercer un chantage au licenciement, au déménagement de l’outil de production et de la sous-traitance, pour obtenir la modération salariale [6].

Pour les classes moyennes et modestes, se développe alors le « Walmart-isme » [7], comme modèle de consommation « low cost », où les bas prix sont eux-mêmes obtenus par la vente de produits à bas prix, fabriqués au mépris des normes sociales et environnementales, et distribués par une main-d’œuvre à bon marché, condamnée à s’endetter pour consommer, ou tout simplement subsister.

La montée du libre-échange et ses conséquences sur la répartition des revenus a engendré deux scénarios macroéconomiques : l’un mettant en scène une croissance instable tirée par l’endettement privé, selon le modèle anglo-saxon, l’autre une croissance molle, caractérisée par une épargne excédentaire porteuse de menace déflationniste.

Deux scénarios d’une crise de la répartition

Dans les pays du noyau dur européen, en Allemagne et en France, où on a tenté « d’adapter leur marché du travail aux réalités de la mondialisation », la baisse de la rémunération du travail, pudiquement qualifiée de «modération salariale », n’a aucunement créé les emplois annoncés. Les «réformes structurelles » ont accentué l’injustice sociale, augmenté les revenus des riches et cassé la consommation populaire, principal moteur de la croissance. La part des bénéfices consacrée aux versements de dividendes a pris le pas sur celle qui était auparavant consacrée à l’investissement. Entre 2000 et 2007, les profits des entreprises du CAC 40 ont progressé de 97,4 %. Les dividendes qu’elles ont distribués ont augmenté de 255 % tandis que leur taux d’investissement reculait de 23 %7. La part des salaires dans la valeur ajoutée a lourdement chuté dans tous les pays occidentaux au cours de la dernière décennie, particulièrement en Allemagne. Ce mouvement s’est amorcé un peu plus tôt en France. L’indicateur utilisé dans le rapport Cotis sur le partage de la valeur ajoutée [8], montre qu’après une chute brutale, la part des salaires dans la valeur ajoutée s’est stabilisée depuis 1998 en France à 67%, soit trois points en dessous de ce qu’elle représentait au cours des années 60. Celles-ci sont prises par la plupart des économistes comme les années de référence pour définir la norme d’équilibre de long terme de la répartition des revenus : 70% pour les salaires, 30% pour les profits. Trois points de PIB représentent aujourd’hui 60 milliards d’euros… soit une somme permettant, si elle était redistribuée par l’impôt ou par les salaires, directs et indirects, d’engager un plan de relance, ou encore d’équilibrer le régime de retraite par répartition. Ce partage de la valeur ajoutée, qui s’est établi à un niveau excessivement favorable aux profits, est à l’origine de l’augmentation des revenus du patrimoine distribués aux plus riches, ceux qui détiennent les valeurs mobilières.

Une telle montée des inégalités s’est avérée contre-productive. Les riches auraient pu consommer le supplément de revenus dont ils ont bénéficié. Ceci aurait pu alimenter les débouchés des entreprises ; celles-ci auraient investi pour accroître leurs capacités de production, etc… Mais, à la différence des riches d’Amérique, les riches d’Europe ont une propension à épargner importante. Le taux d’épargne s’établissait en moyenne à 13% dans l’Union Européenne (15% en France), contre 0,9% aux Etats-Unis avant la crise [9]. Le phénomène majeur, mis en évidence par les économistes postkeynésiens, est que la propension à épargner augmente avec le revenu. Dans les pays du noyau dur européen, la redistribution primaire des revenus favorable aux riches, relayée par une politique fiscale avantageuse, a donc eu pour effet mécanique d’augmenter le taux d’épargne. Cette épargne est devenue structurellement excédentaire ; elle n’a pas été mobilisée par les entreprises pour l’investissement. Ce déséquilibre macroéconomique est synonyme d’une situation potentiellement récessive, devenue patente dans les pays du noyau dur européen, dès le deuxième trimestre 2008 où leur croissance devenait négative [10]. Les bons chiffres du commerce extérieur allemand n’ont fait illusion qu’un temps. L’Allemagne aura subi une violente récession de -5% en 2009, consécutivement à la chute de la demande mondiale et à l’improbable rebond de sa demande intérieure. L’Allemagne est désormais en passe d’entraîner l’Union européenne toute entière dans une déflation salariale généralisée, aux conséquences macroéconomiques graves. En particulier, en l’absence de fonds structurels conséquents et de ressources budgétaires suffisantes, et placés dans l’impossibilité de dévaluer, les Etats dont les balances courantes sont déficitaires, sont condamnés, pour résister à la spéculation des marchés, à comprimer leurs salaires et réduire le périmètre de leurs systèmes de protection sociale.

Dans le deuxième scénario, aux Etats-Unis et dans les pays européens clones du modèle immobilier et financier américain (le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Espagne), contrastant avec le cas du noyau dur européen, la croissance fut apparemment bien plus soutenue entre 2002 et 2006, période où les « affaires » furent florissantes entre l’éclatement de la bulle Internet et la crise des Subprimes. Cette croissance, tirée par le secteur immobilier, ne fut possible qu’au prix de l’endettement des ménages. L’endettement des ménages est une caractéristique structurelle de l’économie américaine, où les classes riches sont bien moins vertueuses en matière d’épargne que celles de la vieille Europe. Le phénomène marquant, à l’origine de la crise des Subprimes, est la montée de l’endettement des ménages à revenus moyens et modestes dont le pouvoir d’achat avait cessé de croître, comme partout. Cet endettement fut alimenté par l’industrie financière, réalisant d’énormes bénéfices grâce aux liquidités levées par le biais de la « tritrisation » [11], et à l’effet de levier que ce mécanisme de financement leur a permis de décupler [12].

Les causes, si ce n’est l’origine de la crise du capitalisme financier, tiennent dans la répartition inégalitaire des richesses qui s’est instaurée, sous la pression du libre-échange. La régulation des marchés financiers est nécessaire. Elle passe par le renforcement des exigences de fonds propres des banques, la création d’institutions supranationales de supervision et d’évaluation des risques, l’encadrement des bonus des traders, la lutte contre les paradis fiscaux. Mais elle s’avèrera insuffisante si la politique publique ne s’inquiète pas des conséquences désastreuses du partage inégalitaire des richesses et n’encadre pas le libre-échange.

Pour un développement multipolaire

A cet égard, le choix d’une logique de développement multipolaire doit être privilégié, afin de préserver les cohérences sociales, industrielles, commerciales de chacune des trois grandes zones intégrées que forment la zone dollar, la zone euro et la zone asiatique. Chaque zone pourrait recentrer sa stratégie sur le développement de son marché intérieur. La zone euro ne doit pas devenir une simple zone de libre-échange gangrenée par la déflation salariale et la « concurrence fiscale ». Elle doit se doter des mécanismes budgétaires et monétaires nécessaires, afin de gérer les chocs asymétriques, comme celui que subit actuellement la Grèce face aux attaques spéculatives. En clair, cela signifie que sa banque centrale doit pouvoir racheter les dettes souveraines lorsque les marchés exigent des primes de risques injustifiées. La renégociation des taux de change autour d’une monnaie de réserve internationale permettrait d’éviter l’alignement de certaines monnaies sur le dollar, dont la faiblesse présente désormais des inconvénients pour la zone euro, tout comme pour la zone asiatique. La zone euro voit ses industries incitées à se délocaliser. La Chine, détentrice d’avoirs en dollar (les emprunts d’Etats américains) voient ces derniers se déprécier et se tourne vers le développement de son immense marché intérieur. Elle est la première à avoir ouvert le débat sur l’opportunité d’une monnaie de réserve. Celle-ci, à l’image du « Bancor » imaginé en son temps par Keynes, serait une monnaie fictive à partir de laquelle seraient redéfinis les taux de changes fixes entre les monnaies mondiales. Elle serait gérée par le FMI, qui disposerait de Droits de Tirage Spéciaux importants pour soutenir le cours des monnaies attaquées.

Il va de soi que ce scénario n’a pas la préférence des Etats-Unis, qui verrait l’hégémonie du dollar remise en question. Un tel scénario nécessite donc que l’Union Européenne s’affirme politiquement et qu’elle accepte de négocier avec la Chine et la Russie des moyens de convaincre les Etats-Unis de la nécessité d’un nouvel ordre géopolitique international.

[1] Liêm Hoang Ngoc, eurodéputé, économiste.
http://blogs.mediapart.fr/edition/un-monde-davance/article/070410/la-crise-ou-lepuisement-du-libre-echange

[2] On s’éloigne toujours plus du modèle « fordiste » des 30 glorieuses, où le moteur de la croissance était la consommation de masse des classes moyennes et populaires, alimentée par des salaires réels augmentant au même rythme que la productivité.

[3 ] Du nom de l’économiste néo-zélandais A.W. Phillips ayant le premier testé économétriquement cette relation en 1958. Ses
travaux furent prolongés par les prix Nobel Paul Samuelson et Robert Solow deux ans plus tard. Voir Liêm Hoang-Ngoc, « Le fabuleux destin de la courbe de Phillips », Presses Universitaires du Septentrion, 2007.

[4] Jacques Sapir, « Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis», Le Monde Diplomatique, mars 2009, p. 18-19.

[5] Alors que le différentiel de productivité avec les Pays d’Europe Centrale et Orientale est de 1 à 4 et avec la Chine de 1 à 14, le différentiel de coûts salariaux est respectivement de 1 à 6 et de 1 à 30.

[6] En France, concrètement, les syndicats ne parviennent plus, dans les négociations, à obtenir un relèvement des minima de branche (dont l’évolution tire tous les niveaux de l’échelle des salaires). Les pouvoirs publics hésitent à augmenter le salaire minimum, par peur de pénaliser les PME sous-traitantes, fortement utilisatrice de travail peu qualifié. Ils maintiennent la désindexation des salaires sur les prix dans la fonction publique (en vigueur depuis 1983) pour montrer l’exemple de la modération salariale au secteur privé. Seuls les hauts salaires des dirigeants et les revenus financiers augmentent substantiellement.

[7] L’expression est de Jacques Rigaudiat, en référence à la chaîne de distribution « low cost » américaine Wal-Mart. Jacques Rigaudiat, « Le nouvel ordre prolétaire, Le modèle social français face à l’insécurité économique », Autrement, 2007.

[8] Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006), une explosion des inégalités », Paris School of Economics, juin 2007.

[9] Il s’agit de l’indicateur de partage de la valeur joutée « au coût des facteurs de production », supposé refléter ce que coûtent réellement le capital et le travail à l’entreprise. Pour calculer la part des profits, on retranche des bénéfices la somme consacrée aux impôts sur la production, tels que la taxe professionnelle. La part des profits dans la valeur ajoutée est alors plus faible de deux points (et la part des salaires supérieure de deux points) à ce qu’elles seraient si l’on utilisait l’indicateur de partage brut de la valeur ajoutée, indiquant strictement l’état du partage primaire des revenus.

[10] Le taux d’épargne est remonté à 17% en France et autour de 5% aux Etats-Unis en 2009. Aux Etats-Unis, cette remontée est liée au comportement de désendettement des ménages. En France, elle est due, d’une part, à l’épargne de précaution de la part des ménages à revenus moyens et modestes, face à la menace qui pèse sur l’emploi dans un contexte de croissance molle, ce dont témoigne le maintien des placements sur le livret A. Elle s’explique d’autre part par la reprise des placements financiers des classes riches, anticipant un « retour à la normale » des affaires.

[11] L’opération de titrisation fut le véhicule de la crise des Subprimes. Elle consiste, pour une banque à ranger les crédits qu’elle a consentis ou rachetés par classe de risques, notés par des agences de notation. Ces crédits sont ensuite revendus sous forme de titres obligataires (les dérivés de crédits) à d’autres opérateurs financiers, ce qui permet aux banques titrisantes de lever des liquidités pour financer d’autres opérations tout en se défaussant du risque sur d’autres acteurs, puisque les crédits titrisés n’apparaissent plus à l’actif du bilan des banques titrisantes.

[12] L’effet de levier est l’accroissement de la rentabilité financière d’une opération, intervenant lorsque celle-ci est financée par l’endettement, notamment par le biais de la titrisation. La rentabilité financière est calculée à partir du ratio bénéfices/fonds propres. La rentabilité financière explose, une fois remboursés les intérêts d’emprunt contractés à bas taux, si l’on rapporte des bénéfices en hausse à des fonds propres inchangés.

© Georges Vignaux, 2011

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