Mondialisation : une prison subtile

12 juin 2011

« La mondialisation a ouvert les frontières, raccourci les distances, encouragé la croissance. Elle obture nos horizons intellectuels et encourage la standardisation des existences. Bienheureuse mondialisation : libre circulation des biens et des personnes, libéralisme politique, mais aussi philosophique, qui est censée offrir à chacun une infinité de moyens de gérer sa vie. »[i]

Le bilan, on le voit aujourd’hui, est tout autre. Globalement, la mondialisation a profité aux multinationales, tout en entraînant la disparition de plusieurs centaines de milliers de postes dans l’industrie. Elle a soumis chaque pays aux aléas du marché mondial, ce qui a sérieusement limité leur indépendance. L’exemple évident est la crise des subprimes en 2008 : on pensait diminuer le risque en le mutualisant, mais il a suffi que le marché tourne mal pour qu’au final, tout le monde en souffre.

Cette déflagration financière a surtout été ressentie par les classes populaires. Augmentation anarchique des prix de l’immobilier, surtout en ville, ce qui va faire de la plupart de nos concitoyens des gens habitant en banlieue et travaillant en banlieue ! Ils vont aussi subir l’augmentation du prix de l’essence, qui n’a aucune raison de baisser au vu des tensions sur le pétrole. De même de l’alimentaire, objet d’intenses spéculations. Seule consolation : le prix des iTrucs, des écrans plats et des ordinateurs baisse régulièrement. On se console à coups d’écrans ! Que peuvent les politiques? Pas grand-chose. Tout semble plutôt indiquer qu’à l’échelle nationale, le poids des politiques est tristement limité.

Changer les choses : impossible !
Les gens attendent énormément des politiques, et cela aussi est le résultat de la mondialisation : la marge d’action de l’individu étant de plus en plus réduite face à la monstruosité du système, on aura de plus en plus tendance à attendre trop de nos décideurs. L’ouverture au monde a paradoxalement fermé les imaginaires. De ce point de vue, la mondialisation, sous le sceau du libéralisme, favorise le « moutonisme » à grande échelle — ce que Pierre Fraser nomme « la dindification. »

La mondialisation est partout, on ne la saisit nulle part !

On objectera que les « révolutions » des pays arabes semblent nous dire aujourd’hui qu’il reste de la place pour l’initiative individuelle, la révolte nationale, mais ces révolutions n’ont pour but que de rapprocher, à terme, le mode de vie local au mode de vie occidental, qui ressemble de plus en plus à celui choisi par les fourmis ouvrières, acceptant passivement leur sort dans la mesure où chacun a parfaitement saisi que le monde est à la fois trop complexe et interconnecté pour produire un mouvement puissant dans un seul sens.

Le phénomène de la mondialisation est comme un gigantesque piège. Il suffit de se regarder dans une glace. Qui a cousu nos chaussures, conçu nos lunettes, imaginé notre T-shirt ? Plus un seul visage, plus une seule nationalité derrière la majorité des choses. Nous ne savons absolument pas d’où sont issues les choses que nous utilisons et consommons, encore moins comment elles ont été faites. Par bien des aspects, la mondialisation s’impose par tout ce que nous ne pouvons pas, ou plus, choisir. Est-il seulement possible de consommer, par exemple, de manière à ne pas encourager les défauts du système capitaliste? Il est bien beau de s’indigner à tort et à travers. Ou de parler de liberté individuelle, de responsabilisation, alors qu’il est frappant que la liberté est discrètement contrôlée, et la responsabilité individuelle quasi absente de nos vies dans la plupart des domaines. On déguise habilement, sous de grands mots, notre destin fatal de salarié malléable, soumis à l’employeur qui lui permet de vivre décemment.

Ainsi, dans l’industrie agroalimentaire, et plus particulièrement l’élevage et la commercialisation du poulet, la recette est simple : dès que le coût de la nourriture des volailles grimpe, on répercute immédiatement sur l’étiquette. Et on oublie de le faire plus tard quand ça baisse. Résultat : la marge brute des industriels du poulet et des distributeurs a fait un bond de 96% sur dix ans !

Le citoyen (on ose à peine l’appeler ainsi tant il est littéralement court-circuité dans les processus de décision) est rigoureusement impuissant face à ces manipulations. Comment contre-attaquer? Qui attaquer ? Dans quel pays ? Qui fait quoi ? Il n’a jamais été aussi difficile de le savoir. Et pour qui voter, puisque les politiques sont plus ou moins soumis aux desiderata des grands groupes économiques et financiers ? Le citoyen est laissé seul, désespérément seul, et les porte-voix dont il dispose ne sont guère efficaces. Si la mondialisation n’est pas l’unique responsable de cette situation, elle y a grandement contribué.

La globalisation optimiste est issue d’un monde bouleversé par deux guerres mondiales. On se retrouve aujourd’hui dépendants les uns des autres, aspirant à peu près au même type d’existence et dans l’incapacité de faire machine arrière. Il ne nous reste qu’une solution : rappeler sans cesse que nous serons tous, à terme, libres et égaux, en espérant nous en tirer sans trop de dommages. Avant de retourner à nos distractions numériques!

Telle est la condition de l’homme moderne : une servitude volontaire d’autant mieux acceptée qu’on nous la rend de plus en plus acceptable. Ce qu’on appelait avant la lâcheté est désigné aujourd’hui sous le nom de « dignité », ultime avatar de la manipulation des masses…


[i] Calafol Ernst, La mondialisation, une prison dorée, in Blog « Retour d’actu », 11 avril 2011, http://bit.ly/jq1vnS.

© Georges Vignaux, 2011

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