La prospérité du vice

13 juin 2011

Daniel Cohen : crise du capitalisme.

Dans son essai, La prospérité du vice, Daniel Cohen resitue la crise actuelle dans le cadre de la dynamique historique du capitalisme. [1]  « L’humanité, écrit-il, doit […] à l’Europe d’avoir découvert la pierre philosophale : la possibilité d’une croissance perpétuelle, non pas seulement de la population, mais du revenu moyen de ses habitants ». Au XVIIIe, les puissances européennes s’engagent dans une compétition économique marquée par la course à l’innovation (mais aussi par des guerres entre les États-nations). Un préjugé conduit parfois à oublier que la Chine possédait l’essentiel des techniques occidentales, mais dès le moyen âge, les sociétés occidentales prennent un avantage économique décisif et entament un processus permanent de progrès, de « destruction créatrice » pour reprendre la formule célèbre de Joseph Schumpeter.

Daniel Cohen évoque également les fondements psychologiques du système capitaliste, tantôt considérés comme le moteur du progrès économique et social, tantôt critiqués comme le ferment de l’avidité et de la puissance de l’argent au sein de sociétés noyées « dans les eaux glacées du calcul égoïste», selon la formule de Marx.

 Naissance de l’économie : pourquoi l’Occident ?

Selon les préhistoriens, la révolution de l’agriculture au néolithique marque les débuts d’une « tyrannie de la productivité », et déclenche un accroissement démographique et une plus grande densité de population. Si les grandes civilisations égyptiennes, indiennes ou chinoises naîtront dans le sillage de ces inventions, c’est la civilisation occidentale qui prend l’ascendant à partir du XVIe siècle. Entre la période médiévale et 1880, c’est une multiplication par trois du revenu par tête qui est enregistrée. Les progrès décisifs dans le domaine de la science et du savoir contribueront à une profonde révolution spirituelle de l’Europe : « L’homme moderne, dans ses doutes et ses attentes, vient ici au monde ».

Les États européens parviennent à domestiquer la violence politique et à inventer le modèle de l’État-nation, à mi-chemin entre la cité athénienne et l’Empire romain, et pousser plus avant le processus de « civilisation des mœurs » où les individus intériorisent de nouvelles normes de vie en société. Cette concurrence politique entre les États-nations constitue un puissant facteur d’émulation, y compris dans le domaine scientifique : « Le procès de Galilée va étouffer, un temps, la science italienne, mais le flambeau passera sans difficulté dans l’Angleterre de Newton ». C’est l’époque où la supériorité militaire européenne et la maîtrise des techniques de navigation autorisent la conquête de nouveaux espaces lors des grandes découvertes du Nouveau Monde.

Mais malgré ces conquêtes, l’Europe a toutefois dépassé la « loi de Malthus» (du nom de l’économiste classique Thomas Robert Malthus), selon laquelle les sociétés sont condamnées à la stagnation du revenu de leurs habitants en raison de la croissance de la population. Les enseignements de l’économie politique naissante, baptisée par certains la « science sinistre » – the « dismal science » – montrent ainsi en écho des prophéties de Malthus que les vices comme la guerre, la violence et la mauvaise vie sont utiles pour casser l’expansion démographique : ainsi, ceux qui survivent vivent mieux…

D’autant que « l’avarice de la nature » a pour conséquence un rendement décroissant des terres mises en culture. Comme le note Daniel Cohen, «dans le monde malthusien, les inégalités sont une bonne chose ! Elles ne changent rien au niveau de vie des classes populaires et enrichissent celles qui les exploitent : les inégalités augmentent donc le revenu moyen. C’est véritablement le règne de la prospérité du vice ».

Au milieu du XVIIIe siècle, l’Angleterre sera le berceau de la révolution industrielle, portée par une série d’inventions dans le domaine du textile (à l’instar de la navette volante de John Kay) : en « libérant Prométhée » pour reprendre le titre de l’ouvrage de David Landes, l’Europe entame un développement industriel continu, nourri par l’exploitation de nouvelles énergies (comme le charbon), mais aussi par la colonisation et le commerce triangulaire. Pour Daniel Cohen, « le miracle prométhéen aurait tourné court sans les réserves en charbon du sous-sol anglais, les terres américaines et les esclaves africains. La loi de Malthus est vaincue, mais sans gloire. »

En 1776, Adam Smith développe l’idée selon laquelle l’économie de marché garantit une harmonie naturelle des intérêts : la recherche de l’enrichissement personnel n’est plus considérée comme un vice, mais devient une vertu, en concourant à l’intérêt général. S’amorce également selon l’auteur de « La richesse des Nations », un cercle vertueux entre la division du travail et l’extension des marchés, grâce au commerce international qui repousse la contrainte de débouchés et incite à de nouveaux efforts de spécialisation. Si, face aux inégalités sociales marquant le capitalisme industriel en gestation, Karl Marx décrira la misère grandissante des masses comme un moteur de l’accumulation du capital, Joseph Schumpeter insistera quant à lui sur le rôle central du progrès technique comme moyen d’élever le revenu moyen de la population (y compris celui du prolétariat).

Prospérité et dépression

Le début du XXe siècle est marqué par la tragédie de la Première Guerre mondiale, rendue possible par le recours à des technologies issues de la seconde révolution industrielle (moteur à explosion, chimie, électricité, etc.). À l’issue de ce premier conflit meurtrier de l’ère industrielle, la paix de Versailles impose à l’Allemagne défaite une « paix carthaginoise », pour reprendre la mise en garde formulée par John Maynard Keynes dans son essai, « Les conséquences économiques de la Paix », publié en 1919. L’ampleur des réparations imposées à l’Allemagne humiliée contribue à la montée en puissance du nazisme, sur fond de volonté de revanche.

S’amorce pourtant une décennie marquée par une certaine prospérité économique (aux États-Unis notamment), souvent baptisée les roaring twenties, « les années 1920 rugissantes », jusqu’à la crise de 1929, où l’expansion s’interrompt brutalement par un mouvement de panique sur les marchés financiers américains. La contraction de l’activité frappe durement les États-Unis (le taux de chômage atteint 25 % en 1933 et la production industrielle se réduit de moitié entre 1929 et 1932), avant que la crise ne se propage à l’Europe, notamment en raison de l’effondrement du commerce international consécutif au repli protectionniste des nations, mais aussi à l’inaction des banques centrales face à l’ampleur de la crise bancaire (et dont les leçons seront tirées face à la crise de 2007-2008).

Après la Seconde Guerre mondiale, s’ouvre une période demeurée dans l’imaginaire collectif comme celle d’un âge d’or de la croissance, celle des «Trente Glorieuses » pour reprendre la célèbre formule de Jean Fourastié, portée par la rapidité des gains de productivité et accompagnée de la montée du secteur tertiaire – qualifié de Grand Espoir du XXe par le même Fourastié, puisque le travail physique s’efface progressivement devant l’effort cérébral.

La croissance de cette période est d’autant plus exceptionnelle qu’elle est fondée sur le rattrapage du pays leader, les États unis, de telle manière qu’elle finit par s’essouffler inéluctablement. Elle a toutefois permis de soutenir la socialisation d’une partie des revenus et le déploiement de l’État providence (notamment le système de retraites), même si la rupture de la croissance à partir de 1973 marque un tournant pour les sociétés occidentales, confrontées à des problèmes redoutables, parmi lesquels la crise des finances publiques. Le bonheur des sociétés est ainsi particulièrement fragile : « C’est l’amélioration de sa situation qui rend une société heureuse. Les sociétés modernes sont avides de croissance, davantage que de richesse. Mieux vaut vivre dans un pays pauvre qui s’enrichit (vite) que dans un pays (déjà) riche et qui stagne ».

Les défis de la mondialisation

L’entrée de la Chine et de l’Inde dans le jeu du capitalisme mondial constitue le trait marquant de la phase actuelle de mondialisation de l’économie. En 2005, le revenu total de la Chine était ainsi le troisième du monde derrière les États-Unis et le Japon. Selon les projections de la banque américaine Goldman Sachs, elle pourrait devenir le pays le plus riche du monde dès 2030, même si d’autres prévisions se montrent moins optimistes. Le capitalisme chinois est néanmoins confronté à un certain nombre de fragilités, notamment parce qu’il est engagé dans un processus d’exode rural comparable à celui qu’a connu l’Europe en son temps et qui exerce une pression forte sur la progression des salaires. La croissance du niveau moyen des revenus conduit à une élévation du taux d’épargne (notamment parce que le système de protection sociale est insuffisant et impose la prévoyance individuelle). L’excès d’épargne est la contrepartie d’une économie en forte croissance, et qui adopte progressivement les normes de consommation des sociétés occidentales.

 Fukuyama ou Huntington ?

La chute du Mur de Berlin et l’effondrement des économies planifiées ont conduit à un élargissement du marché à l’échelle mondiale : Francis Fukuyama parlait de « fin de l’Histoire » pour désigner la convergence des sociétés vers l’économie de marché et la démocratie représentative. Mais les attentats du 11 septembre 2001 ont renouvelé les analyses en termes de «choc des civilisations » pour reprendre la formule de Samuel Huntington, dans un monde culturellement fragmenté où chaque civilisation persévère dans son être propre et ne converge pas avec les autres. En tout état de cause, les civilisations sont aujourd’hui confrontées à des crises financières de plus en plus violentes, d’autant que la finance contemporaine a laissé se déchaîner la cupidité.

Plus fondamentalement, les sociétés sont exposées au risque de krach écologique. De nombreuses civilisations ont succombé aux désastres écologiques. Daniel Cohen rappelle que la volonté collective doit d’urgence se manifester pour éviter un désastre collectif, même « s’il faudra un immense effort coordonné de recherches scientifiques et de décisions politiques pour s’entendre sur de nouvelles normes internationales ».

L’économie immatérielle constitue à l’évidence un nouvel espoir pour les nations, même si le cybermonde crée en réalité une mondialisation des images de la mondialisation et peut, face à l’exemplarité affichée du modèle occidental, conduire en retour à une crispation sur les identités de référence.

Le rattrapage des émergents est également facteur d’inquiétudes dans ce vaste processus « d’occidentalisation du monde », vers une forme, inédite, de civilisation unique. Au contraire de l’Europe qui raisonnait dans le cadre d’un progrès infini, l’humanité est sans doute à un stade où elle doit mentalement apprendre à raisonner dans le cadre d’un monde fini.[2]

[1] Daniel Cohen, « La prospérité du vice », Paris, Albin Michel, 2009

[2] Laurent Braquet, http://www.melchior.fr/La-prosperite-du-vice.10404.0.html

© Georges Vignaux, 2011

Livres de l’auteur

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