Les stratégies de l’ignorance

14 juin 2011

Les stratégies de l'ignoranceConstatant qu’on s’intéresse davantage à la production des connaissances qu’à la manière dont la société fabrique l’ignorance, Robert Proctor (université Stanford) a conçu, en 1992, une « science de l’ignorance », baptisée : « Agnotologie ». Depuis la fin des années 2000, le terme imaginé par l’historien des sciences américain n’est plus seulement un néologisme : il recouvre une discipline dont l’objet est l’étude de l’ignorance elle-même, et surtout des moyens mis en oeuvre pour la produire, la préserver et la propager.[1]

Le projet peut sembler abstrait. Il traite au contraire de questions d’actualité. Bien souvent, lorsque des technologies sont contestées, lorsque certains produits se révèlent dangereux, des mécanismes agnotologiques se mettent en place. Dans le cas de l’industrie américaine du tabac, la publicité donnée à des « études » trompeuses sur de supposés bienfaits de la cigarette est bien connue.

Mais, ajoute Robert Proctor : « On le sait moins, mais les entreprises du tabac ont aussi subventionné, avec des sommes considérables, de la très bonne recherche biomédicale, dans des domaines comme la virologie, la génétique, l’immunologie, par exemple. Plusieurs Prix Nobel ont eu leurs travaux financés ainsi. Mais cette recherche n’était suscitée qu’à des fins de documenter ce qui pouvait causer des maladies possiblement attribuables au tabac : lors des procès contre l’industrie, les avocats des industriels mettaient toujours en avant les risques viraux, les prédispositions familiales, etc., pour dédouaner la cigarette.[2] »

Augmenter le savoir peut être une façon d’accroître l’ignorance du public. « De fait, ceux qui veulent produire de l’ignorance sur un sujet donné prônent généralement « plus de recherche », souligne l’historien des sciences Peter Galison (université Harvard). Le fait que tous les points de détail ne soient pas résolus permet de donner l’illusion qu’il y a débat sur l’ensemble de la question.[3]

Pour évaluer la pénétration du discours des industriels du tabac dans l’opinion, Robert Proctor s’est livré à une intéressante expérience. L’historien des sciences remarque, dans l’une des nombreuses notes internes confidentielles rendues publiques par l’industrie du tabac à la fin des années 1990, que les stratèges d’un grand cigarettier demandaient en 1975 à leur département de relations publiques de ne plus utiliser le terme « jeunes fumeurs ». Celui-ci devait être remplacé par « jeunes adultes fumeurs ». Robert Proctor a eu l’idée de rechercher cette expression dans les millions de livres numérisés par Google, en fonction de leur date de publication. Résultat : l’expression était absente de l’ensemble de la production éditoriale anglophone (romans, essais, ouvrages scientifiques, etc.) avant 1975 ; elle ne s’y propage rapidement qu’après son invention par l’industrie du tabac…

Il ne s’agit pas de propagation d’ignorance, mais « cela permet de mesurer l’impact que peut avoir un simple mémo interne sur l’ensemble de la société », précise M. Proctor. Aujourd’hui encore, ajoute-t-il, « autour de 20 % des Américains pensent que le tabac n’est pas vraiment dangereux ». Une proportion plus forte tient pour scientifiquement douteuse la nocivité du tabagisme passif.

Un célèbre mémo interne d’un cigarettier américain le dit, dès 1969, en termes crus : « Le doute est ce que nous produisons. » Le projet agnotologique de l’industrie du tabac, formalisé dès les années 1950, a fait plus tard des émules, sur d’autres thèmes.

Ainsi : « Aux États-Unis, une bonne part de la population – jusqu’à la moitié selon certaines études – ont l’impression qu’il y a beaucoup de débats dans la communauté scientifique sur la réalité du changement climatique anthropique, explique l’historienne des sciences Naomi Oreskes (université de Californie à San Diego), auteure, avec Erik Conway, d’un récent ouvrage remarqué sur le sujet. En 2004, j’ai publié une étude […] qui montrait que cela était faux. Immédiatement, j’ai été attaquée et j’ai cherché à savoir qui étaient ceux qui m’attaquaient. »  Bien vite, l’historienne découvre « un mouvement très organisé de personnalités qui avaient prétendu, plusieurs années auparavant, que les pluies acides et le trou dans la couche d’ozone ne posaient pas de problème[4] ».

Aux sources de ce mouvement, Naomi Oreskes identifie trois scientifiques américains de renom : William Nierenberg (1919-2000), Robert Jastrow (1925-2008) et Frederick Seitz (1911-2008), fondateurs en 1984 du George C. Marshall Institute, un think tank conservateur. Or M. Seitz était également consultant au service du cigarettier RJ Reynolds. « Ce lien avec le tabac m’a rendue suspicieuse, car c’est un domaine scientifique qui n’a rien à voir avec les sciences de l’atmosphère, dit Mme Oreskes. C’était le signe que ces personnalités étaient engagées dans un projet politique et non dans un véritable débat scientifique sur la question climatique. »

Même aux yeux de grands chercheurs, les faits scientifiques peuvent être occultés par l’idéologie, résume Mme Oreskes. « Ces scientifiques qui avaient fondé toute leur carrière sur l’utilisation de la science pour défendre les États-Unis contre l’Union soviétique ont vu, à la fin de la guerre froide, dans les sciences de l’environnement un avatar du communisme », explique l’historienne. D’où le lien avec le tabac : « De même qu’il y a une peur de voir le gouvernement réguler l’activité économique, il y a une vraie crainte qu’il s’immisce dans la vie privée, en intervenant sur des choix comme celui de fumer, etc. »

Dans la lignée du Marshall Institute, de nombreux think tanks américains – parfois financés par les intérêts des combustibles fossiles – enrôlent des scientifiques pour poursuivre, sur la question climatique, l’oeuvre agnotologique commencée à la fin des années 1980. Avec les mêmes moyens : publication de livres, de rapports, de tribunes publiées dans la presse… « Leur production ressemble à de la science, avec des notes de pied de page et des références, mais elle n’en emprunte pas les canaux habituels », note l’historienne.

Avec un nouvel allié : le Net. « Une fois que ces arguments sont injectés sur le Net, ils ne peuvent plus être arrêtés ou contrés, ajoute Naomi Oreskes. Dans les forums en ligne, ils sont mis en avant et suscitent des discussions sans fin. Conçu pour l’accès au savoir, Internet est aussi devenu, paradoxalement, une pièce maîtresse du dispositif agnotologique. Sur de nombreuses questions relatives au climat, « un honnête citoyen ne peut plus s’informer en cherchant des informations sur Google », conclut l’historienne.


[1] Foucart Stéphane, L’ignorance : des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser,

Le Monde, 04.06.11.

[2]Tobacco and the Global Lung Cancer Epidemic, Nature Reviews Cancer, 1 (2001): 82-86, The Nazi War on Tobacco: Ideology, Evidence, and Public Health Consequences, Bulletin of the History of Medicine (1997).

[3] Galison Peter, Stump David J. (eds), The Disunity of Science: Boundaries, Contexts, and Power, Stanford, USA, Stanford University Press.

[4] Oreskes Naomi, Conway Erik, Merchants of Doubt, Bloomsbury Press, 2010.

© Georges Vignaux 2011

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