Crise ou récession proche ?

15 juin 2011

La crise américaine

Cher Collègue Fraser, le 13 juin, vous questionniez : « Serions-nous à la veille d’une troisième grande dépression ? » Ma réponse est de plus en plus positive. De nombreux indicateurs vont en ce sens.

Le taux de chômage, annoncé le 3 juin par le département d’État américain du travail pour le mois de mai (9, 1 %) repasse la barre des 9 % pour la première fois depuis décembre 2010. Avec 54 000 emplois créés en mai, l’Amérique reste sous l’étiage nécessaire pour maintenir l’emploi général à son niveau. Les États-Unis doivent créer en moyenne 100 000 emplois par mois pour compenser l’accroissement de la population. Or, la plupart des analystes attendaient 170 000 créations d’emplois. Mais, le nombre de chômeurs de longue durée ne se résorbe pas, et les inscriptions aux caisses d’indemnités repartent à la hausse. La « crainte généralisée » qui se propage, selon David Greenlaw, économiste en chef de Morgan Stanley, est que les États-Unis entrent dans une nouvelle phase de perte d’emplois, entraînant un ralentissement durable de l’activité et même un retour de la récession du début 2008.

C’est surtout l’immobilier qui suscite l’inquiétude. Rien n’enraye l’effondrement des prix : – 19, 3 % en moyenne depuis fin 2006 au pic de la crise. L’immobilier repart aujourd’hui partout à la baisse : – 4,2 % au premier trimestre 2011. Les prix ont baissé de 27, 9 % à Atlanta et de 58, 6 % à Las Vegas ! Pour Sebastian Mallaby, directeur du Centre Greenberg d’études géo-économiques, la situation de l’immobilier est « le pire de tout ce que les Etats-Unis ont expérimenté dans l’après-guerre mondiale ».

Un dernier élément pèse lourd : la résorption de la dette publique. L’opposition républicaine, majoritaire à la Chambre ; veut lier le rehaussement de son plafond à un engagement préalable de Barack Obama de raboter largement les budgets sociaux sans augmentation d’impôts parallèle. Le président refuse et Wall Street s’inquiète d’un risque d’insolvabilité et donc de blocage de l’État. La situation américaine est ainsi, on ne peut plus mauvaise, proche d’un retour à la récession. [1]

La crise grecque et européenne

En Europe, la crise grecque n’en finit plus de rebondir et de menacer l’équilibre de la zone Euro.

Moody’s envisage d’abaisser la note des banques françaises BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole. L’évaluation des trois établissements français aura pour objet principal leur exposition à la dette de l’État grec et à celle du secteur privé. N’écartant plus un défaut de paiement d’Athènes, Moody’s mesurera notamment « l’incohérence potentielle qui pourrait exister entre un défaut ou une restructuration [de la dette grecque] et les notes actuelles des établissements français.

Moody’s précise que l’examen ne devrait pas entraîner d’abaissement de notation de plus d’un cran dans le cas de BNP Paribas et du Crédit agricole. Par contre, pour la Société générale, la dégradation pourrait atteindre deux crans, dans la mesure où l’examen inclura également une réévaluation du soutien dit « systémique », c’est-à-dire l’aide que pourraient fournir les pouvoirs publics en cas de crise grave. Actuellement, l’apport de ce soutien potentiel à la note de la Société générale est plus élevé que pour les autres banques françaises, souligne l’agence.

Moody’s rappelle que l’exposition à la Grèce n’est pas de même nature pour les trois banques. Pour BNP Paribas et la Société générale, c’est avant tout le portefeuille de titres d’État qui est concerné. Il atteignait, fin mars, 2,5 milliards d’euros pour la Société générale et 5 milliards d’euros pour BNP Paribas. Il n’était que de 600 millions d’euros pour le Crédit agricole. Par ailleurs, la Société générale possède également une filiale en Grèce, Geniki, mais avec un portefeuille de prêts au secteur privé nettement plus restreint que celui d’Emporiki, à 3,4 milliards d’euros contre 21,1 milliards d’euros, rappelle Moody’s.

Moody’s a abaissé de trois crans la note de la Grèce début juin, de B1 à Caa1, et a indiqué qu’elle envisageait de l’abaisser de nouveau, citant une « augmentation du risque que la Grèce ne puisse stabiliser son endettement sans une restructuration de sa dette ».

La zone euro peine à boucler un nouveau plan d’aide financière indispensable à la Grèce en raison de divergences sur l’effort à demander aux banques créancières du pays, menacé de banqueroute à en croire les agences de notation.

Pour la Grèce et la zone euro, le temps presse. L’enjeu des discussions est de trouver d’ici à la fin du mois un moyen d’éviter la faillite à la Grèce, toujours incapable d’emprunter elle-même sur les marchés pour financer son déficit, sans que les modalités de cette aide n’équivalent à un défaut de paiement pour Athènes.

L’Allemagne exige qu’une nouvelle aide s’accompagne d’une « participation du secteur privé », à savoir les banques, assureurs et autres fonds détenteurs de dette grecque. Berlin a réussi à imposer l’idée à ses partenaires européens, mais la manière d’y parvenir continue de les diviser.

La fin de la zone Euro ?

L’économiste Nouriel Roubini envisage la fin de la zone euro d’ici cinq ans. [2]

Nouriel Roubini est l’un des (rares) économistes à avoir prédit la crise économique et financière mondiale de 2008. [3] Depuis ce fait d’armes, ses prises de position sont particulièrement écoutées. La dernière d’entre elles, exprimée dans le « Financial Time », a de quoi faire frémir les décideurs de la zone euro.

Selon lui, les tensions sur les dettes des membres « les plus faibles » de l’eurozone pourraient provoquer l’explosion de l’union monétaire. « L’Union économique et monétaire n’a jamais rempli les conditions d’une ‘zone monétaire optimale’ » explique-t-il, pointant les divergences économiques et de compétitivité entre pays membres, ainsi des politiques fiscales trop disparates.

Les Européens ont laissé se creuser les différences, et la crise de la dette menace désormais les pays de la « périphérie ». En l’absence d’une « centralisation fédérale » des revenus – qui reviendrait à ce que « les impôts allemands payent aussi les dettes des pays les plus fragiles » –, le seul moyen de restaurer la compétitivité et de ramener la croissance serait une sortie de l’euro, accompagnée d’une dépréciation massive.

Ce scénario, inconcevable aujourd’hui, pourrait bien être inévitable dans cinq ans, conclut l’économiste.

[1] Sylvain Cypel, Le Monde, 5-6 juin 2011.
[2] Le Monde, Big Browser, 14 juin 2011
[3] Nouriel Roubini et Stephen Mihm, « Économie de crise : une introduction à la finance du futur », Paris, Lattès, 2010

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :