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Le triste avenir de l’individualisme

16 juin 2011

Egocasting ou l'explosion du moi

De la vache folle à la grippe aviaire jusqu’aux récents soupçons sur la présence d’une bactérie mortelle dans le concombre espagnol les salades puis les germes de soja, les épidémies, communes autrefois, prennent aujourd’hui des ampleurs de catastrophes internationales pour la plus grande joie des médias avides de scoops et en mal de copie. Une catastrophe chasse l’autre : voici déjà qu’on ne parle plus que brièvement du drame nucléaire de Fukushima au Japon. Chacun figé devant son poste de télévision, les êtres humains ne sont plus en société sinon par pur principe. L’individu triomphe ! c’est ce que voulait le libéralisme ! pas de meilleur consommateur que le solitaire ! Rien de plus malléable que l’individu ayant quitté les partis, les syndicats, les groupes ! Disponible à toutes les suggestions, à toutes les influences !!!

Individualisme, libéralisme

« Devenez vous-même en huit leçons ; réussissez votre vie en quinze… » L’individu est désormais sommé de s’épanouir. Mais d’où sort cet impératif qui oblige chacun à « réussir sa vie » ? Nos ancêtres ne vivaient pas avec ce poids là. Ils enduraient une autre contrainte, celle des obligations commandées par leur dépendance au collectif. Le « collectif »… il est vrai qu’on en parle encore… Notre principal projet existentiel aujourd’hui semble se réduire à la défense de nos droits. Au point d’oublier le projet de société sans lequel ces « droits » sont radicalement menacés ? C’est en partie la thèse de Marcel Gauchet, philosophe et historien, qui se demande, dans un entretien, où peut mener ce phénomène de sacralisation des individus. [1]

— Vous invitez à penser « l’individu » non comme une donnée naturelle, mais comme le fruit d’une évolution historique…

Marcel Gauchet : — Le narcissisme contemporain voudrait en effet penser l’individu comme une entité autonome qui se détache de toute appartenance et veut ignorer la société dans laquelle il vit. C’est oublier que l’individualisme n’est pas un phénomène nouveau, mais une dimension originale de la culture occidentale que l‘on fait remonter à la Renaissance et qui a produit un discours singulier que l’on appelle « Psychologie ». Alors, l’étude des manières de sentir, de se comporter des individus a commencé à paraître digne d’intérêt.

La nouveauté, c’est que ce mouvement individualiste a connu depuis les années 1970 une accélération spectaculaire […]. La famille perd le statut d’institution qui soumettait ses membres à de fortes contraintes, à des rapports de dépendance, d’obligation, de hiérarchie. La famille […] est devenue une affaire privée. C’est évidemment lié à l’émancipation des sexualités : la société a cessé de s’organiser autour de la contrainte de sa reproduction. Mais cette contrainte de la reproduction justifiait chaque existence comme le maillon d’une chaîne destinée à se prolonger. Jusqu’à peu, le sens de la vie tenait à la perpétuation même de la vie qui passait par vous […]. A partir du moment où l’individu ne vit plus que dans le culte de sa réussite personnelle surgit inéluctablement la question existentielle du sens de sa vie. […]

— Les nouvelles conditions de notre venue au monde ne sont pas non plus sans conséquence…

Marcel Gauchet : — L’enfant est devenu le produit du désir singulier de ses parents. Il n’est plus le fruit de la nécessité de la vie qui se poursuit, mais celui de la créativité de ses parents […]. Cet enfant du désir doit se construire avec ce fantasme : « Je ne suis pas le fruit du hasard, j’ai été désiré, voulu comme je suis ». Cela affecte les conditions mêmes de l’individuation psychique : nous devenons normalement des individus en assumant la contingence qui préside à notre existence, c’est-à-dire que justement nous n’avons pas choisi d’exister, nous n’avons pas choisi nos parents, le moment où nous sommes nés, notre physique, etc. Prendre en charge cette contingence et la solitude qui s’y attache, c’est ce qui fonde notre capacité d’indépendance psychique, c’est là que se joue la constitution de l’identité personnelle. L’enfant du désir souffre lui d’une nouvelle forme d’aliénation inconsciente à ce qui lui a donné la vie. Comment échapper à ses origines? […].

— D’après vous, l’individualisation telle qu’elle s’exprime aujourd’hui menace également notre aptitude à la socialisation…

Marcel Gauchet : — La famille est effectivement devenue un refuge contre la société. […] Mais l’apprentissage de la socialisation recouvre ce processus par lequel on apprend à se regarder comme un parmi d’autres. Il ne s’agit pas seulement de coexister avec les autres, mais d’apprendre à se vivre comme anonyme, à se détacher suffisamment de soi pour acquérir le sens du public, de l’objectivité, de l’universalité, et de se placer au point de vue du collectif. Le grand mythe dont nous souffrons aujourd’hui, c’est celui du retour à l’état de nature, avec des individus autonomes qui s’ajusteraient de manière naturelle. Mais les rapports entre les êtres ne se régulent pas spontanément et il ne peut y avoir d’hommes libres sans société. La socialisation exige un apprentissage du détachement de soi qui paraît remis en cause.

« L’individu aujourd’hui veut « rester soi même » en toutes circonstances et cette authenticité qu’il réclame devient antagoniste de l’inscription dans un collectif. […] Et le paradoxe, c’est que l’état n’a pas disparu, au contraire, il n‘a même jamais été aussi présent. Nous faisons comme s’il n’existait pas, […] et dans le même temps nous ne cessons de lui en demander davantage. Ce qui tend à disparaître, c’est le sentiment de responsabilité des individus face au lien social, comme s’ils n’avaient plus à l’entretenir, qu’il n’était plus à leur charge.

— Mais la volonté de défendre les droits de l’homme n‘exprime-t-elle pas une forme d’attention nouvelle au collectif ?

Marcel Gauchet : —  […] La Déclaration des droits de l’homme » vise à l’origine les droits d’un sujet rationnel, d’un être abstrait […]. On a suffisamment reproché ce formalisme au langage des droits de l’homme depuis deux siècles. Il a pleinement disparu aujourd’hui. On est passé d’une vision abstraite de l’homme à celle d’un individu concret. […] Mais on n’a plus foi dans « le peuple» ou même dans la souveraineté partagée entre les citoyens et le gouvernement. On a foi dans le droit qui protège et départage les individualités. Notre société d’individus voudrait assimiler les droits de l’homme à une politique, mais j‘ai longuement développé l’idée que les droits de l’homme ne sauraient tenir lieu de politique.

— Mais pourquoi l’individu ainsi sacralisé semble de plus en plus inquiet?

Marcel Gauchet : — Quand on est livré à soi-même, on mesure qu’on n’est pas grand-chose. L’individualisme finit par fonctionner comme une prison. Quelles perspectives d’avenir offre-t-il aux gens ? Le savoir ( qu’il soit d’ordre pratique ou intellectuel ) incarnait un moyen pour l’individu de rejoindre le courant général. Apprendre un métier par exemple offrait une forme de maîtrise et par là de puissance. Les conditions de l’entrée dans la vie professionnelle ont radicalement changé. Il n’est plus question de choisir une carrière. Il s’agit avant tout de se préparer à se déterminer soi-même. La vision traditionnelle de la maturité est ainsi remise en cause.

L’idéal aujourd’hui est de « rester jeune ». Qu’est-ce qui se cache derrière cette formule ? «Rester jeune », c’est garder du possible devant soi. L’état adulte est par essence déterminé : on a choisi un partenaire amoureux, un métier, on a pris sur un plan social des engagements […]. « Rester jeune », au contraire, c’est rester aussi affranchi que possible de toute détermination. […].

Dans ce contexte, la notion de tradition, l’idée même de référence à une tradition passe au second plan. C’est oublier que pour inventer, il faut vraiment connaître. […]

— Mais peut-on rester optimiste et envisager un avenir à cette société d’individus ?

Marcel Gauchet : — Nous assistons à un étonnant paradoxe. La démocratie occidentale ne met plus en question les principes sur lesquels elle se fonde. Nous vivons une époque de pacification, de consensus sans voir que la démocratie est en train de perdre sa substance. L’individu ne peut rien sans la démocratie et pourtant elle n’a jamais été aussi méconnue dans ses conditions d’exercice.

L’avenir des individus exigera donc une renégociation des rapports entre eux-mêmes et leur société. […] . Comment survivre sans cultiver le désir d’appartenir à une collectivité qui fonctionne bien ? Il faut passer par la renégociation des rapports entre le « je » et le «nous», que ce soit au niveau de la famille ou de la cité. Sinon, notre démocratie va se retrouver dans l’impasse.»

[1] Gauchet Marcel, L’individu privatisé, in Le blog Marcel Gauchet,  http://gauchet.blogspot.com/2007/12/lindividu-privatis.html

© Georges Vignaux, 2011

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