Accueil > Individualisation, mondialisation, Néolibéralisme, Ordre marchand > Réussir sa vie : nouvel impératif social

Réussir sa vie : nouvel impératif social

16 juin 2011

Réussir sa vie - Nouvel impératif social

Je ne peux passer sous silence une réflexion qui me passe par la tête. Mon collègue Vignaux, dans son dernier billet, pose une question inquiétante : « Mais d’où sort cet impératif qui oblige chacun à ‘réussir sa vie’ ? » Je dois avouer au lecteur que c’est un sujet sur lequel je me penche tout particulièrement depuis les deux dernières années sous le vocable d’egocasting. Je vous propose donc un extrait de mon prochain livre qui sera publié en 2012 et intitulé :« Quand vouloir être en santé peut vous rendre malade ».

La responsabilisation de l’individu

Êtes-vous déprimé ou anxieux ? Manquez-vous d’estime personnelle ? Eh bien, c’est de votre faute. Êtes-vous en surpoids ou obèse ? « Le problème c’est vous. » Vous êtes totalement et entièrement responsable de votre condition. C’est le discours à la mode depuis le milieu des années 1980. Le contrôle que vous pouvez avoir sur votre vie est une condition essentielle et fondamentale pour réussir. C’est l’individu responsable, celui qui se prend en main, le gagnant, le battant, l’entrepreneur de sa vie. Voilà, tout est dit ! Tout ce qui vous arrive, positif ou négatif, vous est entièrement imputable.

Dans tous les aspects de votre vie, vous n’êtes donc redevable qu’à vous-même et à personne d’autre. C’est un changement d’attitude majeur par rapport à ce qui prévalait avant 1985. Que s’est-il passé pour que le discours change à ce point ? La période qui se situe entre 1975 et 1985 peut être considérée comme un moment décisif : la notion de « responsabilité personnelle » a pris le pas sur la notion de « responsabilité collective. » En fait, il s’agit de la montée en puissance du néolibéralisme qui a culminé en 1985 avec la mise en place de la mondialisation qui se caractérise par 4 propositions directrices :

  1. Le libre marché des biens, des services et des capitaux. Les gouvernements ne doivent pas s’immiscer, ou si peu, dans l’ordre marchand.
  2. Les dépenses publiques des gouvernements dans les domaines de la santé, de l’éducation et des programmes sociaux doivent être réduits à leur plus simple expression, et idéalement éliminés.
  3. Les forces du marché doivent pouvoir agir librement pour s’autoréguler. Par exemple, si l’exploitation du charbon est responsable des pluies acides et du cancer du poumon, les forces du marché doivent elles-mêmes corriger le problème.
  4. Le public doit abandonner la notion de « bien commun » au profit de la notion d’« individualisme ». L’individu doit être tenu responsable de tout ce qui lui arrive, incluant les forces sur lesquelles il n’a aucun contrôle.

Ce à quoi nous sommes ici confrontés, c’est à un phénomène de privatisation tous azimuts, depuis la privatisation des services publics jusqu’à la privatisation de votre propre vie. Il s’agit du passage consommé de la responsabilité collective à la responsabilité personnelle. D’ailleurs, Margaret Thatcher[1], ancienne première ministre du Royaume-Uni, avait très bien saisi la chose[2] : « Chacun reporte ses problèmes sur la société. Et, vous savez, il n’y a rien qui puisse s’appeler une société. Il n’y a que des hommes, des femmes et des familles. Aucun gouvernement ne peut agir, sauf à travers les gens, et ceux-ci doivent tout d’abord se tourner vers eux-mêmes. Il est de notre devoir de s’occuper de nous-mêmes, et puis de ses voisins.[3] » Ici, on met l’emphase sur la responsabilité personnelle plutôt que sur le bien commun et l’intérêt collectif, et cette responsabilisation découle directement de la montée du néolibéralisme et de ses valeurs de droite.

Responsabilisation
Processus d’internalisation de problèmes externes obligeant l’individu à prendre toutes les mesures nécessaires pour être entièrement fonctionnel, tant sur le plan physique, psychologique, qu’économique.

Dans ce changement d’attitude, vous êtes considéré comme une entreprise privée : vous devez assumer l’ensemble de tous les aspects de votre vie et en tirer le meilleur parti possible en adoptant le mode de vie approprié. On comprendra alors aisément pourquoi nos gouvernements parlent de plus en plus de privatiser certains services publics ; chacun d’entre nous est l’entrepreneur de sa vie, et un entrepreneur fait tout pour réussir par lui-même — le mythe du self made man. Vous n’avez donc pas le choix de vous plier au discours de la réussite personnelle. Nous en sommes là.


[1] Keay Douglas, Aids, education and the year 2000, Woman’s Own Magazine, October 31, 1987, p. 8-10.

[2] Ce que Douglas Keay a rapporté diffère quelque peu de la version originale, mais l’essence même de la pensée de Margaret Thatcher est conservée. Voir le texte original sur le site de la « Margaret Thatcher Foundation » à l’adresse http://bit.ly/jjoyND.

[3] They’re casting their problem on society. And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first. It’s our duty to look after ourselves and then, also to look after our neighbour.

© Pierre Fraser, 2011

Livres de l’auteur

Publicités
  1. georgesvignaux
    16 juin 2011 à 15 h 26 min

    Oui Pierre : il s’agit bien d’un processus de privatisation des individus qui s’inscrit dans une société trouvant son propre miroir dans la consommation !! son credo ! son « sens » !!

  1. No trackbacks yet.
Les commentaires sont fermés.
%d blogueurs aiment cette page :