Surconsommation : et si le déclin était déjà amorcé ?

20 juin 2011

Le titre peut vous sembler à contresens du discours ambiant où on ne cesse de vous seriner sur toutes les tribunes que nous vivons dans une société de surconsommation. J’ai une autre hypothèse à vous proposer : « La chose ne nous est pas apparente, mais le déclin de la consommation dans les sociétés occidentales a déjà commencé. » Je m’explique.

1. Les délocalisations ne créent pas de nouveaux emplois

Les défenseurs de la mondialisation — traduction : délocalisation, un euphémisme pour parler des pertes d’emplois transférés dans des pays émergents — prétendent que les emplois ici perdus seront remplacés par de nouveaux types d’emplois à haute valeur ajoutée. J’aimerais bien qu’on me dise quels seront ces emplois, et dans quels secteurs ils seront créés, mais personne ne semble être en mesure de pouvoir en faire le décompte exact. Pis encore, en lisant l’abondante littérature à propos des délocalisations, je ne suis jamais arrivé à trouver un seul nouvel emploi créé par les délocalisations. Ce doit être un tout autre phénomène qui agit.

 2. Les délocalisations accélèrent le démantèlement de l’économie de production

Les États-Unis, le Canada et les pays européens ont été aspirés dans le vortex des délocalisations, entraînant par le fait même une accélération constante de la mise au rancart des industries manufacturières, du chômage à court, moyen et long terme, du transfert du capital, et d’une baisse de productivité.

3. Les délocalisations entraînent une baisse des salaires

Dès qu’une entreprise manufacturière est délocalisée, on affaiblit d’autant la demande intérieure en mettant au chômage des gens. Le chômeur n’aura jamais le même niveau de consommation que celui qui a un emploi — ceci étant relatif, car plusieurs emplois à haute valeur ajoutée sont de plus en plus délocalisés vers l’Inde.

4. Les délocalisations entraînent la déconsommation

Les tenants de la délocalisation misent sur le consommateur plutôt que le salarié. Ils font l’adéquation suivante : les consommateurs occidentaux y gagnent au change en ayant accès à une multitude de produits à prix concurrentiels. Ils ont oublié une chose importante : quand on réduit la capacité d’acheter des consommateurs en les réduisant au chômage ou en les forçant à accepter des emplois mal rémunérés, on réduit d’autant le bassin des consommateurs. Il est faux de prétendre que les emplois perdus seront retrouvés et de même qualité.

5. La délocalisation comme forme de chantage

Les entreprises, dans une certaine mesure, n’ont parfois pas besoin de délocaliser les emplois pour abaisser les salaires ; il suffit d’évoquer la possibilité de délocaliser les emplois pour que les travailleurs acceptent une baisse de leurs salaires. Dans le langage abscons des entrepreneurs, ça se nomme acheter la paix sociale pour être dans une meilleure position concurrentielle et augmenter les profits pour les actionnaires.

6. La déconsommation est déjà amorcée

Ce phénomène ne saute pas aux yeux immédiatement, car l’économie semble reprendre des forces. Certes, elle en reprend, sauf que, jour après jour, chaque emploi délocalisé est une perte de capacité de consommation, ne serait-ce que pour arriver à survivre. C’est un processus insidieux et rampant, et surtout constant.

Juste avant la crise de 2008, aux États-Unis, presque 50 % des emplois étaient mal rémunérés, et cette tendance n’a fait que s’accélérer. À la fin 2010, en France, on dénombrait environ 6 millions de personnes sans emploi. Au Canada, le secteur économique qui a connu la plus forte croissance a été celui des banques alimentaires : 9 % entre 2009 et 2010, soit plus de 868 948 personnes ![1]

Morale de l’histoire

Le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, affirmait que prétendre que la mondialisation sera profitable à tous est de la pure folie. En réalité, le peu de pouvoir d’achat que les travailleurs ont réussi à arracher aux entreprises depuis la Grande Dépression de 1929 a été en bonne partie récupéré par les entreprises au bénéfice des actionnaires.

Nous ne nous en rendons pas compte, mais le processus de déconsommation est déjà amorcé. Les États-Unis, le Canada et l’Europe ont, pendant plus de 60 ans, été des économies de premier plan et des créateurs d’emplois de qualité. Aujourd’hui, la situation commence à s’inverser : les entreprises nord-américaines et européennes acceptent volontiers les contrats de sous-traitance en provenance de pays émergents. Nos pays sont en passe de devenir des économies de second plan. Ce n’est ni trivial, ni banal : nous sommes aux portes de la déconsommation et de l’abaissement du niveau de vie aux États-Unis, au Canada et en Europe.

Les altermondialistes — race aussi détestable que celles des financiers — prônent la décroissance volontaire et la simplicité volontaire. Ce qu’ils ont oublié dans l’équation, c’est que nous sommes en présence d’une décroissance involontaire qui conduira à une simplicité involontaire, et elle ne sera pas idyllique.

Ronald Reagan — l’un des architectes de la mondialisation — disait : « Une récession c’est quand votre cousin a perdu son travail ; une dépression, c’est quand vous perdez le vôtre. » Aujourd’hui, la question que les travailleurs se posent est : « Quand vais-je perdre mon emploi ? »

Au bout du compte, la surconsommation est un phénomène en perte de vitesse, pour la simple raison qu’il y aura de moins en moins de gens aux États-Unis, au Canada et en Europe pour consommer. En misant sur le consommateur plutôt que le salarié, les entrepreneurs ont fait défaut à leur responsabilité de créer de la richesse. Malgré tout, je crois toujours aux vertus du capitalisme, mais pas celui proposé par les financiers.

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