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Le bonheur est-il soluble dans la consommation ?

21 juin 2011

Le bonheur est-il soluble dans la consommation ?

Le terme « société de consommation » s’est vu progressivement doté d’une connotation vulgaire et péjorative. Alors que de plus en plus de protestations s’élèvent contre une société dans laquelle l’achat de biens devient une finalité en soi, l’Institut national français de la statistique (INSEE) continue de mesurer son indice de « moral des ménages » sur la seule base du degré de capacité à consommer. Le bonheur peut-il être réduit à cette vision mercantile? Nous sommes en droit de nous poser la question tant la société de consommation résiste avec vigueur aux constantes critiques philosophiques ou sociales. [1]

La société de consommation créatrice du bonheur

Le principe de la société de consommation est de créer un besoin chez une personne dans le but de l’amener à se procurer un produit dont le caractère indispensable est souvent très discutable. On joue donc, sur les besoins fondamentaux de l’être humain : l’appartenance, l’estime et la réalisation. L’individu se sent heureux lorsqu’il comble l’un des besoins que lui a suscités le monde dans lequel il vit. Peu importe que ce besoin ait été construit de toutes pièces, le fait qu’il soit commun à une multitude de personnes suffit à en faire une envie incontournable.

Peu importe les mentalités, les personnalités, le rapport à l’argent. Lorsque la nouvelle télé 3D de chez Sony voit le jour, tous les possesseurs de l’immense télévision plasma HD sortie un an auparavant veulent posséder le bijou dernier cri. Dans un monde où nos besoins primaires (boire, manger, être en sécurité) sont généralement remplis, chaque nouveau produit peut procurer une injection de bonheur et de bien-être en comblant un vide qui n’existait pas six mois plus tôt.

 Les limites à l’idéologie consumériste

On nous crée ainsi en permanence de nouveaux objets de convoitise capables de nous rendre heureux pendant le laps de temps qui nous sépare de la sortie du prochain gadget à la mode. Cela pourrait être une manière efficace de maintenir des niveaux élevés de satisfaction sur le long terme, à condition de conserver cette vitesse ahurissante de renouvellement. Pourtant, deux arguments viennent ternir ce tableau heureux d’une société de consommation, créatrice d’un bonheur artificiel sans cesse renouvelable :

  •  Les personnes les plus riches ne sont pas les plus heureuses. Elles ont cependant la capacité de tout acheter et devraient en conséquence pouvoir renouveler leur « bonheur » autant que cela peut leur sembler nécessaire. C’est le paradoxe d’Easterlin  (du nom de l’économiste qui l’a mis en évidence en 1974) : le bonheur généré par une richesse élevée est éphémère (au bout de deux ou trois ans, deux tiers de la satisfaction née de l’abondance s’évanouit. L’effet est comparable à celui que procurent les drogues dures dont la quantité n’est jamais suffisante). On s’aperçoit en effet que l’appropriation régulière de biens devient une habitude, et que seule une augmentation de notre capacité à nous procurer des biens peut à terme accroître notre bonheur intérieur. Que ce syndrome de dépassement constant soit individuel (j’en veux toujours plus pour moi-même) ou partagé (j’en veux plus pour être mieux que mon voisin), il n’apparait pas viable à long terme (ne serait-ce que pour les raisons citées par les détracteurs de l’idéologie consumériste (destruction de l’environnement, inégalités sociales, limites de l’intérêt d’une vie basée sur la surconsommation uniquement)
  • 95% des humains vivant dans les pays dits «développés » ne peuvent que tenter de suivre le rythme imposé par les plus riches en essayant de vivre au-dessus des moyens financiers qui leur sont offerts (c’est-à-dire en prenant part à certaines opérations financières du type des crédits à la consommation ou de l’investissement en bourse). Devant l’aspect éphémère du bonheur offert par la consommation, le comportement naturel d’un individu est de faire tout ce qu’il peut pour consommer de nouveau et renouveler les minutes de joie qui l’ont animé lors de son dernier achat. L’ensemble des moyens dégagés lors de notre vie est donc dirigé vers l’envie de consommer.

Une telle idéologie a peu de chances de rendre heureux sur le long terme, mais elle ne rend pas malheureux.  L’aspect critiquable de la consommation, c’est sa capacité à masquer les véritables sources de notre bonheur durable et à s’octroyer l’ensemble des ressources qui auraient pu nous donner accès à un véritable épanouissement.

 Consommer des expériences de vie

Ces sources de bonheur durable, ce sont simplement les expériences de la vie : les rencontres, les émotions, les joies, les peines, les découvertes. Les biens de consommation ne nous font pas nous sentir vivants, ils ont plutôt tendance à nous vider de notre humanité. En consommant à outrance, vous n’avez même plus le temps de prendre un verre à un café avec quelques personnes que vous appréciez, vous n’avez même plus l’envie de vivre ces véritables moments de vie. Connaissez-vous les personnes que vous côtoyez tous les jours ? Vos voisins ? Vos collègues ? A quand remonte la dernière fois que vous avez vécu un grand moment social : un fou rire, un débat animé ? Que raconteriez-vous si l’on vous demandait quelles sont les expériences les plus enrichissantes de ces six derniers mois dans votre vie ?

Il ne s’agit pas d’arrêter de consommer. Le progrès a du bon. Nous achetons tous des biens, nous aimons nous sentir à la mode, posséder des objets parce qu’ils sont performants. Tout est une question de mesure entre le niveau de revenus que nous avons et la façon dont nous répartissons nos dépenses. Plutôt que de jongler entre un extrême (tout acheter en s’endettant) et l’autre (rien acheter et refuser la société de consommation), il faut choisir la mesure et apprendre à contrôler ses pulsions.

L’argent n’achète pas le bonheur, mais l’argent dépensé intelligemment permet d’accéder aux expériences qui feront notre épanouissement. Le monde offre tellement de possibilités qu’il semble idiot de s’en priver pour pouvoir acheter le nouveau Kphone 4 parce que votre Kphone3 n’est plus « au top ». Lors de notre prochaine compulsion d’achat, demandons-nous simplement si nous sommes en train de nous priver d’une expérience de vie qui nous manquera un jour ou l’autre.

[1] Cf. http://www.worldemotions.net/2011/03/la-societe-de-consommation-ouvre-telle-les-portes-du-bonheur/

© Georges Vignaux, 2011

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