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L’opinion publique existe-t-elle ?

28 juin 2011

Pour le moindre des politiciens, la politique, vous dira-t-il, consiste à chercher à se concilier l’opinion publique. Mais qu’est-ce que l’opinion publique ? Le plus souvent, on l’assimile à la pensée commune, « le prêt-à-penser » ambiant et que l’on répète quand on ne pense pas soi-même…

 La notion d’opinion publique

On pourrait dire que la notion d’opinion publique est un instantané de la pensée collective à un moment donné, le moment où on effectue un sondage d’opinion. Ce qui a une réalité, c’est la conscience collective d’un peuple, mais là encore, nous n’avons pas affaire à une entité stable, mais à un phénomène mouvant, au gré des changements de l’Histoire et des mentalités. Un sondage ne révèle rien d’essentiel. Que peut-on apprendre d’un sondage sur le travail ou sur la beauté ? Rien de ce que sont le travail ou la beauté dans leur essence. Simplement, un état des lieux de la représentation commune : « ce que l’on pense de ». La définition technique du sondage est celle-ci : une application de mesure de sociologie à une population humaine visant à déterminer les opinions probables à partir de l’étude d’un échantillon de population. Aussi bien, on pourrait dire qu’il s’agit d’une manipulation habile qui sert à conforter avec des statistiques l’idée préconçue selon laquelle une opinion serait soi-disant partagée par la quasi-totalité d’une population. [1]

Les « spécialistes » ont bien du mal à donner une définition consensuelle de l’opinion publique. Loïc Blondiaux dit justement : « Vers le milieu des années soixante, un manuel américain pouvait recenser plus d’une cinquantaine de définitions de la notion, partiellement irréductibles les unes aux autres ». [2]  Bref, ce qui importe, ce n’est pas le sondage, mais l’interprétation que l’on en donne. Et encore, elle est nécessairement aléatoire pour une raison de fond : le « sondé » est quelqu’un qui répond à une question sans vraiment y avoir réfléchi. Un débat n’a de valeur qu’à partir du moment où ceux qui y prennent part ont déjà réfléchi sur le sujet. Sinon on parle en l’air. Il faut que le public ait d’abord entre ses mains une information solide, sans quoi il ne peut même réaliser le sens des questions. Répondre du tac au tac à une question de fond, c’est idiot. Alors, mettre bout à bout des réponses irréfléchies et les quantifier, n’a pas grand sens.

Demander si oui ou non les sondages sont techniquement « fiables » est une fausse question, car elle suppose par avance admis qu’ils mesurent l’opinion publique, ce qui reste à démontrer. Même quand les instituts de sondages choisissent de présenter des « groupes organisés » dit « représentatifs », ce sont le plus souvent des populations conceptuelles fictives qui ne reflètent pas la complexité du réel.

En vérité,  le sondage d’opinion est un instrument d’action politique ; sa fonction la plus importante consiste à imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique. Une fois admise cette fiction d’une opinion publique, on fera croire à une autre fiction : qu’un parti politique serait en accord avec elle ! Et la fiction suprême c’est de parvenir à faire croire que l’opinion publique serait identique à la volonté générale !

La critique la plus importante porte sur le contexte médiatique dans lequel les sondages sont fabriqués. Les médias sont happés par une logique plus proche du marketing que de l’information. Le harcèlement des sondages sur les antennes et sur les ondes donne à la politique une allure de course hippique constante. C’est un jeu de stimulation émotionnelle qui nourrit la compulsion de la nouveauté et du spectacle permanent.

Le sondage politique ne fait qu’amplifier les effets de démagogie. « L’ouragan «opinion publique» avec ce qu’il entraîne de nos jours : déferlement médiatique, tourbillon d’enquêtes nationales et internationales, flux statistiques, rafales de sondages et de micros-trottoirs, trombes de propagande, vague de think tanks, raz-de-marée du «communicationnel»… ne sert que bien peu notre formation politique et, largement connecté au Pouvoir exécutif, reste à cent lieues d’un rôle de contrôle et de contre-pouvoir ». [3] Nous avalons des sondages comme des pubs. Les instituts de sondages ont transposé le marketing économique dans la politique, pour fabriquer un « électeur » moyen qui n’est qu’un consommateur d’idées reçues, de slogans et d’images, pas loin du consommateur de la publicité.

 Manipuler ?

Ce glissement des méthodes du marketing à la politique à des fins de contrôle de l’opinion publique a été soigneusement organisé. Dans toute société, il existe des pouvoirs qui cherchent à accroître leur empire et un pouvoir politique qui cherche à assurer sa tutelle sur les autres pouvoirs et la société elle-même dans son ensemble. « Opinion publique » serait alors à considérer comme l’inertie de la conscience collective qu’il s’agit de déplacer en orientant les masses dans la direction que l’on souhaite. Dans ce cas, il faut parler de « manipulation » de l’opinion publique.

En 1928 paraissait un petit livre écrit par Edward Bernays, « Propaganda », avec le sous-titre : «Comment manipuler l’opinion en démocratie ». [4]  Bernays est un neveu de Freud (Son père est le frère de la femme du fondateur de la psychanalyse). Bernays baigne dans l’atmosphère intellectuelle de la psychanalyse, mais il est dans le monde de l’entreprise. Il va inventer la fonction de « conseiller en communication » et se voudra « psychanalyste des entreprises ». Il propose de perfectionner les techniques tirées de la psychanalyse pour créer une manipulation mentale des masses, ce qu’il nomme la « fabrique du consentement ». Le premier chapitre de « Propaganda » s’intitule « organiser le chaos ». La première phrase du texte est celle-ci : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige le pays ». Attention, ce n’est pas une dénonciation ! C’est l’inverse ! Bernays entend démontrer la valeur de la propagande !

Tout commence en 1912 quand, attiré par le journalisme, Bernays est embauché pour collaborer à une revue médicale. Début 1913, la revue publie une critique élogieuse d’une pièce d’Eugène Brieux, « Les Avariés » (Damaged Goods), mettant en scène la transmission de la syphilis, sujet extrêmement délicat pour l’époque. Un certain Richard Bennet décide de monter la pièce. Bernays s’engage à ses côtés. Il va inventer les premières techniques de relations publiques en transformant les obstacles en opportunités. Il monte le « Sociological Fund Commitee » de la revue médicale et il recrute des centaines de personnalités éminentes. Il récupère les autorités. Il réussit alors à présenter la pièce comme « une œuvre d’éducation publique sur un sujet de haute importance ». Et cela marche : très gros succès. Bernays n’a que 21 ans, mais il vient de trouver sa voie. Il va récidiver de succès en succès. Ce qui fait qu’entre 1915 et 1919 le « conseiller en relation publique » va prendre de plus en plus de place aux côtés du politique. Avec la montée des trusts dans l’économie et la succession des scandales et des crises, il était devenu évident que les entreprises ne pouvaient plus pour faire de la communication avec le public, jouer la carte des conseillers juridiques. Il fallait trouver les moyens d’améliorer la perception que le public avait des entreprises incriminées. Travail de celui qui est à la fois publiciste et journaliste. Voilà le chemin tracé par Bernays et consorts.

Mais pouvait-on appliquer à grande échelle ces méthodes pour manipuler l’opinion publique ? L’occasion est fournie par l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917. Le peuple américain est farouchement opposé à cette décision. Il est pacifiste. Thomas Woodrow Wilson crée le 13 avril la Commission on Public Information, appelée aussi « Commission Creele » pour faire changer d’avis le peuple américain. Celle-ci rassemble une foule de journalistes, d’intellectuels et de publicistes, mobilisant ce qui pouvait se faire de mieux à l’époque en matière de communication médiatique. La Commission Creele fera paraître des milliers de communiqués, des millions de posters, dont le très célèbre  « I want you for US Army », clamé par un Uncle Sam accusateur. Elle inventera toutes sortes de procédés dont par exemple les « four minute men », interventions de personnalités en vue qui se lèvent dans des lieux publics pour prononcer des discours  incitant à la mobilisation. Le succès est là et bien sûr, à la fin de la guerre, la question qui se posera sera de savoir s’il n’est pas possible en tant de paix… de se servir de ces méthodes. Les « conseillers en communication » pourront se vendre à l’économie et à la politique on vendra les « conseillers en relation publique ». Bernays, qui s’était joint très vite à la Commission Creele, écrit : « C’est bien sûr l’étonnant succès qu’elle a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion publique pour quelque cause que ce soit».

Entre la Commission Creele et « Propaganda », Bernays va fixer les grands axes de sa méthode dans un grand nombre de campagnes dont plusieurs sont restées légendaires. Exemple : en 1929 le président de l’American Tobacco Co. entend faire tomber la règle qui voulait que seuls les hommes fument et qu’une femme ne doit pas fumer, surtout en public. Il embauche Bernays qui va chercher un psychanalyste, Abraham Arden Brill, pour s’entendre dire que la cigarette est un symbole phallique du pouvoir sexuel masculin etc. Dès lors, la ligne d’attaque est claire : il faut présenter la femme fumant une cigarette comme une contestation  du pouvoir des hommes. Argument qui plaît aux féministes. Il suffit de trouver des slogans adéquats et d’organiser une manifestation publique. A Pâques en 1929 on vit donc à New York un groupe de jeunes femmes sortir des cigarettes et fumer devant les journalistes (qui avaient bien sûr été avertis !). Elles disaient allumer des « flambeaux de la liberté » ! « Torches of freedom ». Joli coup ! Dès lors, toute personne adhérant à la cause des suffragettes allait nécessairement valider cette prise de position. Fumer devenant une attitude acceptable, c’est donc une énorme clientèle qui s’ouvrait à l’industrie du tabac. Encore une campagne réussie de Bernays.

Examinons l’argumentation de « Propaganda ». Revenons à la première page pour lire la suite du texte cité plus haut : « Nous sommes, pour une large part, gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. C’est une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique… ». Il y a le gouvernement visible, celui des structures politiques, mais ce qui intéresse Bernays, c’est le «gouvernement invisible » de  ceux qui « nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin, de la position qu’ils occupent dans la structure sociale »… « Ce sont eux qui contrôlent l’opinion publique, exploitent les forces sociales existantes, inventent d’autres façons de relier le monde et de le guider ».

En pratique :

  • « Nous acceptons que nos dirigeants et les organes de presse… nous désignent les questions dites d’intérêt général. »
  • «  Nous acceptons qu’un guide moral, un pasteur, …ou simplement une opinion répandue nous prescrivent un code de conduite social standardisé auquel, la plupart du temps nous nous conformons ».
  • « Si avant d’acheter tout le monde comparait les prix et étudiait la composition… la vie économique serait…paralysée. Pour éviter que la confusion ne s’installe, la société consent à ce que son choix se réduise aux idées et aux objets portés à son attention par la propagande». etc.

On voit que le même raisonnement ici vaut pour justifier la similitude entre marketing et propagande politique. Si, historiquement, comme le montre Machiavel, la notion de propagande est venue de la politique, c’est ensuite l’économie qui a su, dans le marketing, la récupérer, de sorte. Pour Bernays, il est nécessaire que les politiques imitent en tout point les recettes du marketing : la politique doit être un marketing idéologique. Bernays va montrer qu’il faut désormais, en tirant parti des acquis des sciences humaines, construire une science de la manipulation de l’opinion (texte) au service du «gouvernement invisible » et « la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible», elle est « le mécanisme qui permet la diffusion à grande échelle des idées ».

Bernays se pose-t-il des questions éthiques ? Il sait « que le mot propagande a une connotation déplaisante », mais il se défend par l’argutie habituelle consistant à dire qu’elle est une technique  qui peut être bien ou mal utilisée, suivant la fin qu’elle sert. Ainsi, «pour déterminer si la propagande est un bien ou un mal, il faut d’abord se prononcer sur le mérite de la cause qu’elle sert, et sur la justesse de l’information publiée ». Tout de même, à la fin de sa vie, il finira par confier qu’il n’était pas très content qu’un de ses livres ait été soigneusement étudié par un certain docteur Goebbels qui en aurait parfaitement compris les leçons ! « Goebbels se servait de mon livre… pour élaborer sa destructive campagne contre les Juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisé… à l’évidence, les attaques contre les Juifs n’étaient en rien un emballement émotif des Nazis, mais s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne délibérément planifiée ».

En fait, Bernays ne s’est guère posé de questions éthiques pendant sa vie. Sa principale préoccupation était de « montrer comment on oriente le cours des événements et comment les hommes qui décident de cette orientation influencent l’opinion publique », ce qui revient dit-il, « à enrégimenter l’opinion publique, exactement comme une armée enrégimente les corps de ses soldats ». Ce qui importe c’est son efficacité et celle-ci ne relève pas d’un coup de force, mais de procédés rhétoriques. La manipulation de l’esprit patriotique utilise des «clichés mentaux et les ressorts classiques de l’émotion ». « Excitez un nerf à un endroit sensible et vous déclencherez automatiquement la réaction d’un membre », cette observation de la psychologie du comportement vaudrait au niveau collectif pour la manipulation de l’opinion publique.

Bernays a lu « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon. La question qu’il pose est la suivante : « Si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? ». La mentalité collective est portée à « l’impulsion, l’habitude ou l’émotion. A l’heure du choix, son premier mouvement est en général de suivre l’exemple d’un leader qui a su gagner sa confiance ». Bernays consacre toutes ses réflexions à la manipulation de l’émotionnel.

Nous voyons donc que le concept de manipulation de l’opinion publique a un sens qui n’est pas à situer uniquement en régime totalitaire. Une démocratie est aussi le contexte idéal pour déployer des techniques de manipulation de l’opinion, techniques empruntées au marketing et recyclées ensuite en politique.

 La volonté d’un peuple

Dans certaines circonstances de l’Histoire, il arrive que la volonté d’un peuple se dresse contre le pouvoir en place. On a vu des peuples descendre dans la rue, réclamer la destitution de responsables politiques et l’obtenir. Comme en Islande où le peuple a exigé la chute du gouvernement coupable d’avoir conduit le pays à la ruine financière. Ce genre de sursaut indique que contrairement à ce que nous pourrions croire, un peuple peut ne pas se laisser manipuler. La volonté d’un peuple n’est pas si malléable que le laisse entendre la propagande. Bernays pose la question : Est-ce le chef qui décide de la propagande ou la propagande qui fait le chef ? Un bon publicitaire serait-il capable d’ériger le premier venu en grand homme ?

Réponse de Bernays : « La propagande est utile au politicien si, et seulement si, le public, consciemment ou non, a envie d’entendre ce qu’il a à dire. » En langage contemporain, on dit qu’il n’est pas possible en démocratie de gouverner en méprisant l’opinion publique, car c’est entrer en contradiction directe avec le régime que le peuple s’est choisi pour être gouverné. Et c’est ici que nous comprenons la formule dont nous sommes partis : il faut bien  « donner satisfaction à l’opinion publique ».

Mais l’exercice réel du pouvoir politique oscille  entre deux extrêmes, l’autoritarisme qui impose par la force une volonté politique à un peuple, et le consensus mou, qui renonce à la volonté politique, pour donner satisfaction à toutes les demandes.

En fait, gouverner, c’est toujours mécontenter. Donner satisfaction aux pêcheurs qui exigent de pouvoir pêcher sans limites, c’est mécontenter les écologistes qui demandent la protection des espèces. Donner satisfaction aux promoteurs qui bétonnent les côtes, c’est insulter les riverains qui désirent protéger la beauté des sites naturels. Il est impossible de contenter tout le monde. Au niveau local, dans une communauté solidaire, les incohérences diminuent. C’est d’ailleurs ce que l’on voit dans les sociétés traditionnelles. Par contre, le gigantisme des États favorise la constitution d’intérêts divergents et conflictuels.

Un gouvernement intelligent doit savoir écouter les demandes, mais doit simultanément garder le cap vers le bien commun.  Il doit savoir faire œuvre de pédagogie pour expliquer sa vision du bien de tous, son programme politique. Et si le peuple estime que cette vision est fallacieuse, erronée et que le pouvoir politique s’égare, alors il faudra en décider aux urnes ! On ne devrait pas garder au pouvoir des responsables intéressés par autre chose que le bien de tous. Il serait inquiétant de voir le pouvoir politique se vendre aux lobbys tels que les pouvoirs de l’argent, les multinationales, etc. Dans une démocratie, le citoyen a un devoir de vigilance bien plus élevé que dans tout autre régime politique.

Deux notions se chevauchent :

  1. Il y a la volonté générale qui dit que dans un régime politique représentatif le système de l’élection permet de porter aux postes de commande de l’État des « ministres » du peuple, qui sont mandatés pour exercer une fonction pendant une durée déterminée. De ce point de vue, le pouvoir politique est censé satisfaire  l’opinion publique dans un sens précis : il doit être l’émanation de la volonté générale. La volonté générale, c’est la volonté raisonnable qui cherche le bien commun. En fait, le peuple ne dirige jamais directement. Ce sont des institutions qui agissent en son nom, ce sont des institutions qui réfléchissent et discutent l’élaboration des lois en son nom. (texte)
  2. D’autre part, il y a la volonté du peuple qui, émanant de la conscience collective, peut ou non se reconnaître à travers l’action d’un gouvernement. Ce point de vue est celui du fait. Un peuple ne perd pas sa volonté une fois qu’il a élu ses représentants, il reste toujours souverain. On appelle en fait « démocratique » un gouvernement qui jouit de l’adhésion du peuple. C’est un simple qualificatif. Il ne désigne pas une structure politique précise.

La difficulté, c’est celle que relève Rousseau : la volonté générale veut le bien, mais elle ne le voit pas toujours. À quoi Rousseau répondait que le législateur doit faire œuvre d’éducation afin que la volonté générale soit toujours éclairée. Ce qui, dans des termes kantiens, veut dire  qu’un bon régime politique est un régime dans lequel l’éducation raisonnable et l’éducation à la raison des citoyens sont une priorité. Mais d’un autre côté, le pouvoir  corrompt. La dérive dans l’abus de pouvoir est un péril qui guette toute démocratie ; ainsi, y a-t-il nécessité, pour y parer, que la volonté d’un peuple se manifeste quand les circonstances l’exigent, pour renverser une situation qui voit glisser le pouvoir vers la tyrannie.

L’exercice du pouvoir politique ne consiste pas à satisfaire des demandes de l’opinion publique qui relèveraient d’intérêts nuisibles au bien commun ; mais il ne faut pas non plus qu’il devienne arbitraire et despotique et perde de vue le souci de la création d’un bien commun.

Dans le langage des médias aujourd’hui, personne n’est choqué par des expressions du genre : « un bon politique doit savoir se vendre ».  Cela devrait pourtant nous choquer, car c’est le signe que nous n’avons plus d’autre horizon de communication que le marketing. Signe que la propagande s’est diffusée comme mode de pensée en laminant toute autodéfense critique. Le plus étonnant c’est que l’on entend même dire d’un écrivain, d’un éducateur, c’est «quelqu’un qui doit savoir se vendre ». Nous ne voyons pas la gravité d’une telle situation qui conduit au relativisme généralisé en matière de vérité et à la dictature implicite de la propagande. Dans un contexte pareil, le règne de la manipulation est sans limites. Les générations nouvelles d’étudiants s’engouffrent dans les écoles de commerce, portées par l’idée admise que la manipulation est la seule technique qui mérite d’être apprise et maîtrisée. Sauf bien sûr, que l’on n’ose pas se servir du terme « manipulation » et encore moins de celui de « propagande». On a inventé un terme savant, snob et sérieux : le marketing. Mais personne n’est dupe. Nous venons de voir qu’historiquement la propagande a engendré à la fois la manipulation en politique et le marketing dans le domaine commercial.

Cela aide à comprendre à quel point notre question initiale se trouve complètement désintégrée dans la conscience commune. D’abord, « opinion publique » est une notion contradictoire. D’un côté, on fait semblant d’y croire en clamant que le pouvoir doit l’écouter; de l’autre on admet que l’opinion publique n’est qu’une pâte à modeler entre les mains de la publicité, des médias, des politiques. Et personne ne remarque l’absurdité. On laisserait facilement croire qu’un bon gouvernement, c’est celui qui va satisfaire tout le monde, ce qui est une véritable tromperie. Ce qui importe c’est la formation d’une conscience politique au sein des peuples et ce n’est certainement pas avec une optique de marketing qu’on va l’obtenir. C’est même le contraire, car le propre du commercial efficace c’est, comme on dit, « qu’il serait capable de vendre n’importe quoi » !

 

[1] Cf. Serge Carfantan, http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/pouvoir5.htm

[2] Loïc Blondiaux, « La Fabrique de l’opinion, une histoire sociale des sondages », Seuil, coll Science politique, 1998.

[3] Philippe Münch, « Révolution française, opinion publique et transparence :

Les fondements de la démocratie moderne », Revue Appareil, mars 2011, n°7.

[4] Edward Bernays « Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie »,

avec une préface de Normand Baillargeon, Paris, La Découverte, 2007.

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