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Le bonheur dans la transparence : ce qui cherche à se cacher est forcément suspect

29 juin 2011

La transparence va au-delà de la simple exigence : elle est aussi un passage obligé. Par exemple, au Québec, dans la ville de Gatineau, une garderie a installé une trentaine de caméras filmant et retransmettant en direct sur Internet par une connexion sécurisée faits et gestes des enfants et des éducatrices.[1] « Sur les 50 parents, il n’y en a pas un qui s’est opposé, explique Stéphanie Richard, directrice générale de la garderie. Nos éducatrices sont toutes d’accord. Elles n’ont rien à cacher dans leur travail et ça ne les intimide pas du tout. »

Pour travailler et fréquenter cette garderie, il faut accepter de laisser à la porte certains de ses droits relatifs à la vie privée au profit de la sécurité des enfants. Madame Richard l’avoue candidement : une éducatrice qui voudrait faire respecter son droit à la vie privée serait discriminée à l’embauche.[2] « On envoie nos enfants dans une garderie et finalement on ne sait jamais, rappelle-t-elle. Il y a parfois des parents qui ont des doutes quand leur enfant se blesse. Les caméras rendent certains parents plus confortables. Ça permet aussi de voir son enfant évoluer, voir comment il fonctionne avec les autres, comment il est en l’absence de ses parents. On peut aussi valider si ce qu’il raconte est vrai. […] Ce nouveau service rassurera les parents en leur permettant d’épier tant leurs enfants que le travail des éducatrices.[3] »

Décortiquons, si vous le voulez bien, ce qui se cache dans le discours de la directrice de la garderie.

  1. Premièrement, les 50 parents sont d’accords avec le fait de violer la vie privée des éducatrices, car ça les rend plus confortables. La transparence des éducatrices et de la directrice est donc ici garante du bonheur des parents.
  2. Deuxièmement, on vient de créer un précédent : on discrimine à l’embauche sur l’obligation de délaisser son droit constitutionnel à la vie privée au profit du bonheur des parents.
  3. Troisièmement, les parents affirment tacitement par leur acceptation que les éducatrices sont coupables par défaut ; il faut donc pouvoir les épier, ce qui augmente d’autant le bonheur des parents.

En douce, jour après jour, sans vraiment qu’on s’en rende compte, nous installons une société de surveillance mutuelle à l’image des valeurs d’ouverture, de partage, de collaboration et de transparence propres au Web 2.0. Il ne faut jamais oublier que là où règne la transparence, règne le bonheur, et ce qui cherche à se cacher doit être tenu pour suspect. Il est donc du devoir de chacun de faire en sorte que tout soit transparent afin de baigner dans le bonheur le plus total. Éliminer tout ce qui peut être anxiogène est forcément constitutif du bonheur.


[1] Bélanger Mathieu, Big Brother s’installe dans une garderie de Gatineau, Le Droit, 29 juin 2011, http://bit.ly/lcglUs.

[2] Idem.

[3] Idem.

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  1. 29 juin 2011 à 15 h 41 min

    Excellent billet Pierre. Tes affirmations stimulent, comme toujours, des questions qui confrontent nos paradigmes.

    « …/ qui cherche à se cacher est forcément suspect » Est-ce vraiment le cas? Est-ce que les personnes timides sont nécessairement suspectes? On peut vouloir rester dans l’ombre ou dissimuler une information qui se traduit par un silence éloquent dans une conversation. Le silencieux ou le discret peut être suspect sans être coupable. Est-ce que sa motivation est nécessairement malveillante? Absolument pas.

    Cependant, dans un univers où l’image domine et que les moyens de la diffuser ne cessent d’évoluer, est-ce que le suspect ne devient pas automatiquement le coupable qui doit prouver son innocence? Dans ton exemple, même si les images ne sont disponibles qu’en consultation privée, rien n’empêche un parent de partager les images, d’en extraire une partie hors-contexte et de la traiter/diffuser différemment.

    « …/ là où règne la transparence, règne le bonheur…/ » Je trouve intéressante cette réflexion. Effectivement, là où règne la transparence, les motivations de chacun se dévoilent et la méfiance disparaît. Là où règne la transparence, la synergie peut émerger également. Là où règne la transparence, est-ce que la présence de « Big Brother » ne devient pas un stimulant aux comportements intègres?

    Toutefois, dans le contexte de ton exemple, à qui profite le plus cette transparence? Aux acteurs ou aux observateurs? Je serais porté à penser que ceux qui détiennent le plus grand capital (financier ou connaissances) sont en meilleure position pour en profiter positivement afin de nourrir le bonheur ou négativement pour alimenter une éventuelle poursuite judiciaire.

    À la notion de transparence, il faudrait peut-être ajouter celle de la cohérence entre l’intégrité d’une personne en privé ou en public: « online » ou « offline ». Cette cohérence est précieuse pour l’établissement de la réputation numérique d’une personnes. Il faut simplement éduquer les gens en conséquence.

    Finalement, comme les enfants s’expriment naturellement en toute transparence, est-ce que ces nouveaux moyens d’évoluer au grand jour ne constitue pas également une invitation à retrouver notre coeur d’enfant? 😉

  2. 9 août 2011 à 7 h 03 min

    Bonjour Pierre et Luc,

    Premier fait qui me choque dans l’histoire : l’acclimatation de l’enfant à la présence des caméras.

    Comment lui faire comprendre quand il sera en âge de réflexion, qu’il a le DROIT d’avoir une vie privée, s’il a grandi avec des caméras dans son environnement (ici garderie, mais aussi sûrement au domicile pour tchatter avec ses amis, et espaces publics vidéo-surveillés) ?

    Ce droit sera-t-il, de facto, caduque ?

    Second point : le fait de « se cacher » peut être une façon de s’isoler, de se retrancher, de « souffler un peu ». Si cette retraite physique n’est plus possible, les comportements vont devoir s’adapter, et les individus sains ou malades composer avec.

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