Accueil > Internet, Technologies > Utopie technologique : prétention à un monde meilleur

Utopie technologique : prétention à un monde meilleur

30 juin 2011

« Attendons-nous à voir les ordinateurs enrichir notre conception de la causalité, améliorer notre compréhension de l’interdépendance des choses et nous aider à construire des ensembles signifiants et synthétiques à partir des données ponctuelles qui tourbillonnent tout autour de nous. L’ordinateur est un antidote à la culture éclatée. En même temps, l’environnement intelligent finira peut-être par modifier, non seulement la manière dont nous analysons les problèmes et intégrons l’information, mais aussi la chimie même de notre cerveau. […] Un environnement intelligent produira peut-être des gens plus intelligents. » [1]

En 1980, Alvin Toffler, dans son désormais célèbre ouvrage, « La Troisième Vague », faisait cette étonnante affirmation. En fait, son discours était aussi celui du discours triomphant des technologies qui prévaut depuis l’arrivée massive des micro-ordinateurs au milieu des années 1980 et amplifié par l’arrivée d’Internet dans le grand public en 1995. On se rend bien compte, avec un recul de plus de trente ans, que ce discours était à la fois un mélange de réalité et de fantasmes. Est-ce que les changements annoncés par Toffler sont avérés ? Pas du tout, et notre environnement n’est pas plus intelligent qu’il était dans les années 1960 et 1970. La seule chose que nous ayons réellement accomplie, c’est d’accélérer les processus de transmission et de production de l’information.

Depuis le milieu des années 1980, des millions d’utilisateurs et d’entreprises se sont servis de l’ordinateur pour augmenter leur productivité. L’ordinateur n’a pas permis de réinjecter de l’intelligence dans nos sociétés comme Toffler s’y attendait, bien au contraire ; il a tout simplement accéléré ce qui existait déjà, depuis les processus d’affaires, la finance, l’économie jusqu’à la communication. L’ordinateur a entraîné des changements quantitatifs importants, certes, mais pour l’aspect qualitatif, la démonstration reste encore à faire.

On aurait pu s’attendre, au milieu des années 1990, que dix ans de pratique massive de l’ordinateur nous auraient donné la distance critique nécessaire pour évaluer les enjeux et les impacts de celui-ci, mais Internet est arrivé, et les ingénieurs, hommes d’affaires, journalistes, politiciens et évangélisateurs ont repris leur bâton de pèlerin. Après l’éclatement de la bulle technologique en 2000, on aurait également pu s’attendre à certaines remises en question, ou du moins à certaines réflexions, mais ce ne fut pas le cas, car le Web 2.0 annonçait, une fois de plus, des jours meilleurs pour tous où les médias sociaux allaient enfin nous connecter dans un fantastique maillage social interpersonnel : le réseautage par technologies interposées devint le maître mot, et Facebook, Twitter et autres sont devenus les outils par lesquels notre vie sociale s’organise désormais. Pourtant, tout ça, une société meilleure, plus juste et plus égalitaire, les hommes politiques et les futurologues nous la promettent depuis 1960, pour ne pas dire depuis Platon !

« Une bibliothèque, un fichier, ne pensent pas et, a fortiori, ne pensent pas de manière non conformiste, alors qu’au contraire nous pouvons demander à l’ordinateur de penser l’impensable, de penser ce qui n’a jamais été pensé. Il ouvre la voie à des théories, des concepts, des idéologies, des intuitions artistiques, des progrès techniques, des innovations économiques et politiques inédites, à proprement parler inconcevables auparavant. En ce sens, il accélère le changement historique et éperonne le mouvement en direction de la diversité sociale caractéristique de la Troisième Vague. » [2]

Il y a de quoi faire décrocher un sourire en lisant ce paragraphe d’Alvin Toffler. Depuis l’arrivée des ordinateurs et d’Internet, avez-vous vu, ou même ne serait-ce qu’entrevu, des innovations politiques dans nos sociétés occidentales ? À ce que je sache, que l’on demeure aux États-Unis, au Canada, ou dans les pays de l’Union européenne, je n’ai rien vu qui ressemble de près ou de loin à une révolution politique, bien au contraire : ce sont les mêmes bons vieux paradigmes qui sont toujours en place et qui fonctionnent, ma foi, pas si mal, même s’ils sont à améliorer.

L’erreur que nous commettons c’est de croire que la finalité de toutes technologies c’est de conduire à la mise en place d’un monde meilleur. 


[1] Toffler Alvin, La troisième vague, Denoël, Paris, 1980, p. 223-224.


[2] Idem, p. 221.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :