La démondialisation : une idiotie à la mode

3 juillet 2011

Les appels à la démondialisation et au protectionnisme se multiplient dans la classe politique française, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les rejette vivement. [1]

Pascal Lamy : « La mondialisation est une transformation gigantesque des économies et des sociétés, dont on avait sous-estimé l’ampleur et qui frappe des pays en tête du classement de la richesse mondiale. Mais la démondialisation est un concept réactionnaire.

Pourquoi ?

« Parce que le phénomène est parti pour durer. Les moteurs de la mondialisation sont le porte-conteneurs et Internet et la technologie ne reviendra pas en arrière ! Aujourd’hui, les frontières entre commerce international et commerce domestique s’effacent. Freiner vos importations revient à pénaliser vos exportations. Beaucoup en France font comme si l’économie nationale était asservie aux pays émergents, et surtout à la Chine, en raison de leur dumping environnemental et social. […] Compétitivité salariale indue ? Pas évident, même si la Chine emploie pour le même prix huit salariés quand l’Europe en rémunère un seul. Mais les salaires chinois progressent de 15 % à 20 % par an, ce qui change considérablement la donne.

Reste l’angoisse des bouleversements…

« Il faut entendre cette anxiété, mais elle est minoritaire dans le monde. En Asie, en Afrique et en Amérique latine, on y voit surtout des perspectives positives. Des réponses aux perturbations douloureuses que vivent les populations occidentales sont nécessaires, mais en utilisant d’autres formes de protection que le protectionnisme qui ne protège pas. Il faut une régulation qui maîtrise les forces en présence. Ce n’est pas la mondialisation qui fait problème, mais l’insuffisance de garde-fous. »

De leur côté également, Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et Aurélie Trouvé, membres du Conseil scientifique d’Attac, s’inquiètent de la fortune rencontrée par la «démondialisation», qui induirait la suspension des logiques de coopération nécessaires au progrès des droits sociaux sans résoudre aucune des crises actuelles. [2]

La «démondialisation» est un concept à la fois superficiel et simpliste. Superficiel parce que, à la racine de la financiarisation mondialisée, il y a les décisions de forces sociales et de gouvernements nationaux, décidés à remettre en cause les droits sociaux. L’ennemi n’est pas le travailleur chinois. Simpliste car les réponses à la crise nécessitent «plus de mondialisation» dans certains domaines et «moins de mondialisation» dans d’autres.

D’un côté, il faut réduire les flux de marchandises et de capitaux, et relocaliser les systèmes productifs : stopper la concurrence entre travailleurs, valoriser la diversité des savoirs, nourrir les populations et assurer la souveraineté alimentaire. Pour des motifs écologiques: diminuer la pression sur les ressources naturelles et leur pillage. Pour des motifs politiques: retrouver des formes de démocratie proche des citoyens.

Mais, de l’autre, il faut plus de coopération européenne et mondiale dans bien des domaines à mutualiser: sauvegarde des écosystèmes, gestion et répartition des ressources rares qui font partie des biens communs (eau, terre, énergie, alimentation, savoirs, techniques, médicaments…), mondialisation des droits sociaux par l’application des conventions de l’Organisation internationale du travail…

La crise sociale? Le chômage incompressible, la précarité généralisée, la destruction progressive de la protection sociale et des services publics au sein des pays développés, ne sont pas d’abord imputables aux pays émergents, mais aux politiques amorcées à la fin des années 1970 lorsque les classes dominantes ont entrepris de rétablir la rentabilité des capitaux. La réduction des inégalités passe au plan mondial par l’annulation des dettes des pays pauvres; à l’échelle européenne, par l’instauration de véritables transferts budgétaires vers les pays moins développés. La «démondialisation» n’apporterait rien à l’affaire.

La crise européenne? Certains économistes pensent que la solution passe par une sortie de l’euro et une dévaluation du franc retrouvé. Ces projets ne peuvent qu’accentuer les difficultés au lieu de les résoudre. Une monnaie nationale ne protège ni du néolibéralisme, ni de la spéculation, ni du productivisme. Le franc, la livre ou la lire étaient-ils des boucliers contre les attaques spéculatives? Et le capitalisme appuyé sur les «États souverains» n’a-t-il pas produit un modèle de consommation destructeur, pillé les pays du Sud et creusé la dette écologique du Nord?

Les partisans de la démondialisation présentent celle-ci comme la condition d’une réindustrialisation. Mais un véritable projet émancipateur ne peut se contenter de vouloir réindustrialiser sans examiner le contenu des projets industriels. Il est impossible de revenir au capitalisme d’après-guerre, fondé sur des gains de productivité élevés désormais hors d’atteinte et sur le pillage des ressources non renouvelables.

S’il est urgent de «révolutionner» la maison Europe, il faut commencer par le commencement: s’attaquer au pouvoir du capital en restreignant sa liberté de mouvement, refonder la fiscalité, les services publics, la protection sociale. Les mobilisations sociales contre l’austérité qui montent en Europe sont un levier pour engager une transformation de la société.

Il y a urgence car les politiques d’austérité mènent les sociétés au bord de l’explosion: Grèce, Portugal, Espagne, Irlande. Demain : Belgique, Italie, France? C’est dans ces moments d’extrême tension que les politiques néo-réactionnaires se fraient un chemin sous des déguisements divers. La guerre commerciale et monétaire aggraverait la concurrence entre les États. Qui oserait proposer la démondialisation et le repli national aux jeunes en lutte en Egypte ou en Espagne ? Bien au contraire, la conquête de la souveraineté démocratique au plan national doit s’articuler à la construction de mouvements européens et internationaux, qui permettront d’éviter que les conflits sociaux ne soient détournés vers des logiques de rivalités nationales et identitaires.

[1] Cf. Alain Faujas, « La démondialisation, un concept superficiel et simpliste », Le Monde, 30 juin 2011.
[2] Cf. http://www.france.attac.org/articles/la-demondialisation-un-concept-superficiel-et-simpliste

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :