Les Chinois et la crise

9 août 2011

A la mi-2007 éclatait une crise des pays occidentaux. Mi-2009, ceux-ci sortaient de leur récession. Mi-2011, leur situation vient même de rebondir sous forme d’une crise conjointe de leurs finances publiques qui menace de les faire rechuter en récession…

En face, la Chine manifeste une santé remarquable : trente-trois ans d’affilée sans récession, une croissance du produit intérieur brut (PIB) à 10 % l’an depuis vingt ans, des réserves de change, qui, tout compté, dépassaient déjà 4 500 milliards de dollars (3 165 milliards d’euros) à la fin du mois de juin 2011… Ce contraste s’explique par l’énorme sous-évaluation du yuan imposée par la Chine à ses rivaux. Grâce à un contrôle des changes draconien, la Chine maintient le yuan à 0,15 dollar et à 0,11 euro, quand, selon le Fonds monétaire international (FMI) et l’ONU, il devrait valoir 0,25 dollar et 0,21 euro ! [1]

Les pays occidentaux sont restés totalement passifs. En 2001, ils ont meme admis la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ; ils se sont privés de la seule arme qui pourrait la faire céder : les représailles douanières. Il en a résulté à la fois une désindustrialisation majeure des pays occidentaux et une industrialisation intense de la Chine.

La main-d’oeuvre en Chine étant la moins chère au monde, les entreprises qui y sont basées s’emparent de parts croissantes du marché mondial tandis que les multinationales occidentales viennent concentrer leurs investissements productifs sur le territoire chinois. Dans les pays occidentaux, le processus de croissance s’est bloqué. Leur commerce extérieur est devenu fortement déficitaire et le montant de l’investissement des entreprises sur leurs territoires ralentit fortement. De ce fait, les économies occidentales sont exposées à subir une récession prolongée (parce que structurelle et due au yuan). A deux reprises pourtant, en 2002 puis en 2008, les mêmes dirigeants occidentaux ont prétendu découvrir une parade qui leur permettrait de maintenir une croissance honorable et durable. Ces parades étaient en réalité des artifices qui ont fait long feu.

Entre 2002 et 2006, Alan Greenspan, alors président de la Réserve fédérame (Fed), opta pour une politique prolongée de taux bas pour décourager les ménages de l’épargne et les inciter à l’achat de logements à crédit. Désastreux ! Pendant quatre ans, le PIB et l’emploi dans les pays occidentaux furent sans doute tirés par un secteur immobilier devenu euphorique. Mais, après ce succès, les excès aboutirent à un redoutable effet boomerang. A compter de mi-2007 éclatent, aux Etats-Unis et en Europe, une triple crise immobilière, bancaire et boursière, une récession et une explosion du chômage qui se révélèrent d’une ampleur historique… Un premier fiasco absolu.

Fin 2008, après avoir rétabli la confiance par quelques mesures exceptionnelles dans le secteur bancaire, les dirigeants occidentaux renoncèrent une nouvelle fois à imposer à la Chine la forte réévaluation du yuan, ce qui était pourtant la seule vraie solution pour redresser durablement leur commerce extérieur, leur PIB et leur emploi.

D’autres apprentis sorciers surgirent. Après la première réunion du G20 de novembre 2008, Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor, et Ben Bernanke, le président de la Fed, optèrent pour une politique de relance budgétaire massive (déficit aux Etats-Unis autour de 10 % du PIB en 2009, 2010 et 2011) assortie de taux courts et de taux longs maintenus très bas.

Les autres pays occidentaux se livrèrent eux aussi à une relance massive, en 2009, qu’ils ne modérèrent que très peu en 2010 et en 2011. Cette relance sortit les pays occidentaux de leur récession franche à compter de l’été 2009. Mais, dès l’été 2010, il s’avéra que cette relance n’induisait qu’une reprise trop molle pour que la croissance s’auto-entretienne.
Mais il y a pire. Cette relance budgétaire longtemps trop forte a fini par enclencher une crise des finances publiques occidentales. L’étincelle a surgi en Grèce après les élections d’octobre 2009. Mais le Portugal et l’Irlande, l’Espagne et l’Italie, la Belgique, l’Autriche, la France et par ailleurs le Japon, le Royaume-Uni et les Etats-Unis partagent tous en réalité avec la Grèce une même configuration : une dynamique très inquiétante de leurs finances publiques et une croissance très modeste de leur PIB.

Cette configuration a dégradé leurs ratios dette publique/PIB. Ceux-ci approchent les seuils qui inquiètent les agences de notation quant à la remboursabilité de la dette publique. Les investisseurs se portent vendeurs des obligations d’Etat. Cela fait baisser leurs cours et monter leurs rendements. Une crise de confiance dans les signatures souveraines occidentales s’est s’enclenchée. Une fois encore, l’effet boomerang s’avère très supérieur à l’avantage initial. Un deuxième fiasco absolu.

Le moment est venu de dresser le bilan. La Chine capitalise la stratégie qu’elle a amorcée en 1989… Notre capitulation face à elle aboutit maintenant à notre déstabilisation.

Les politiques compensatoires successives ont en réalité accentué gravement notre déstabilisation. Le pacifisme monétaire face à la Chine est une impasse totale.

Pour que la crise de 2007 ne devienne pas une nouvelle crise de 1929, il faut maintenant renverser le jeu. Il faut se mobiliser pour faire céder la Chine sur sa politique du yuan. Il suffit pour cela de préparer sérieusement et collectivement des représailles douanières à son encontre.

Faute d’une telle initiative, les pays occidentaux s’enfermeront rapidement dans une spirale de déclin économique et financier qui les amènera à se retrouver chacun durablement asservis à la Chine.

[1] Antoine Brunet, Le Monde, 08.08.11.
Antoine Brunet est coauteur de La Visée hégémonique de la Chine (L’Harmattann, 2011).

©  , 2011

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