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La « cuisine » des agences de notation

11 août 2011

Les agences de notation cultivent le secret autour de ces rendez-vous appelés «comités de notation». Les analystes y décident du destin financier des nations en votant, loin du public, sur l’avenir de la note des pays. Aucune liste de participants n’a jamais été diffusée. Pourtant, l’appréciation peut influer fortement le marché – on le voit. La loi et leurs règlements internes obligent nombre d’investisseurs à acheter ou à vendre certains de leurs titres en fonction des décisions du trio des grandes agences anglo-saxonnes Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch.

La théorie et la pratique
Au commencement de la procédure qui aboutira à la convocation d’un comité, il faut, en théorie, un événement susceptible d’avoir un impact sur la note d’un pays, comme un nouveau gouvernement ou la publication de statistiques. Dans la pratique, les agences ne sont pas enfermées dans leur monde. «Le bruit des marchés ou le tapage médiatique, les phénomènes de modes à l’extérieur de l’agence provoquent aussi des discussions en interne », rapporte une ancienne analyste senior de Moody’s.

Pour préparer une réunion au sommet, l’analyste en charge du pays visé rencontre les membres de l’administration fiscale. Une à deux fois par an en général, plus souvent en cas de crise. Il n’a pas accès à plus d’informations qu’un gros investisseur, reçu régulièrement lui aussi par les autorités. Il rédige un mémo et élabore une proposition pour la «conf call». Le jour J, il devra convaincre entre 4 et 20 de ses collègues, un chiffre variant en fonction de l’importance du pays…

Un homme, une voix
Un homme, une voix: en principe, la règle démocratique règne au sein des comités de notation. En pratique, guerres de clans et autres luttes d’influence peuvent perturber le débat. «Ça peut chauffer entre les analystes», reconnaît Pierre Cailleteau, ex-responsable de la notation souveraine chez Moody’s. Par exemple, raconte-t-il, «nous étions très partagés à propos de la Grèce l’année dernière. Nous avons eu des débats très importants en interne.»

En cas de dissensions, comment trouver une majorité? Standard & Poor’s a trouvé la solution: les comités sont toujours en nombre impair. Ensuite, la méthodologie stricte de l’agence cadre les débats. Et le grand chef est là pour calmer les esprits. «Dans certains cas, le directeur peut avoir une forte emprise sur le comité», observe Norbert Gaillard, spécialiste des agences de notation. [1] Les analystes peuvent subir des pressions, reconnaît à demi-mot Pierre Cailleteau: «Il nous est arrivé en cours de séance de demander à un analyste de reconsidérer son vote, compte tenu de la position dominante au sein du comité».

Critères subjectifs
Reste que les bonus en fin d’année sont fixés par le responsable de secteur. Les critères sont multiples, subjectifs: la part variable de la rémunération d’un analyste dépend du travail de présentation et de représentation de la firme à l’extérieur, de la fréquence de la mise à jour des pays traités, ou encore du niveau de l’analyste. «Il y en a des bons et des moins bons», résume Pierre Cailleteau, qui conclut : «c’est moi qui tranchait sur les bonus.»

L’ancienne analyste, qui a quitté son agence en 2008, témoigne: «Les rapports étaient devenus conflictuels, l’atmosphère ne poussait plus à l’indépendance d’opinion. C’est une des raisons de mon départ». Et s’interroge: «Vu l’importance qui leur est donnée, n’est-il pas problématique que les agences ne communiquent pas plus sur l’indépendance de leurs analystes?» Au final, la décision du comité est publiée par communiqué de presse. Mais sans mention des résultats du vote. On ne saura donc pas si la note des États-Unis a été abaissée avec un large consensus. Ou avec une voix d’écart.

Des agences en manque d’effectifs
«Les agences n’ont pas les ressources humaines correspondant à l’importance que les réglementations financières et les investisseurs leur accorde -et qu’elles se donnent», regrette une ancienne de Moody’s. Chez Standard & Poor’s, la plus grande agence au monde, le Wall Street Journal ne compte que 70 à 80 analystes, juniors et seniors, pour couvrir 126 pays. Résultat, «chaque analyste senior est responsable en moyenne de 6 à 10 pays, témoigne l’ex-analyste. Lorsque j’étais au Fonds monétaire international, un économiste se consacrait exclusivement à un seul pays.»

Les agences de notation auraient les moyens de recruter : leur rentabilité est très élevée. Moody’s table sur une marge brute comprise entre 38 et 40% en 2011. Sur l’exercice passé, celle de Fitch s’est élevée à plus de la moitié du chiffre d’affaires (58%) et celle de Standard & Poor’s à 43% sur les seuls trois premiers mois de l’année 2011.

[1] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/08/10/04016-20110810ARTFIG00352-dans-les-arriere-cuisines-des-agences-de-notation.php

Norbert Gaillard est l’auteur de «Les agences de notation», aux Éditions La Découverte, 2010

©  , 2011

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