D’une terreur subtile

18 août 2011

De crise en crise, de discours en discours, d’alarmes en alarmes, une terreur subtile nous pénètre qui effectivement nous tétanise et fait nos soumissions.

«La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise, c’est qu’elle a échoué sur le point où elle était la plus forte, sur certaines plates satisfactions matérielles, qui excluaient bien d’autres satisfactions, […]. Et c’est précisément cette satisfaction matérielle qu’elle a polluée, et qu’elle a cessé de fournir. La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée. Maintenant, elle ne promet plus rien. […] Elle dit simplement: “C’est ainsi.” Elle avoue franchement qu’elle n’est plus, dans l’essentiel, réformable; […]. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même.» (Guy Debord, Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle».)

« La mode est l’apocalyptisme. Il plonge dans une dolente léthargie les foules réduites à attendre sur le rivage la vague qui les emportera. Le but est de les persuader que l’effondrement du capitalisme les broiera irrésistiblement dans le cyclone financier, où l’argent ne s’investit plus que dans son propre circuit. En identifiant la fin du système d’exploitation capitaliste à la fin du monde, le mensonge dominant vise surtout à propager une peur endémique – insécurité, catastrophe écologique, pandémies, peste suicidaire baptisée terrorisme, paupérisation, désertification, pollution… – mêlent le vrai au faux pour occulter et renforcer une autre peur, plus intime, plus personnelle : celle de vivre, d’être autonome, de créer sa propre destinée. » [1]

Les crises de civilisation ne sont pas des passages faciles. Quand les événements nous deviennent incompréhensibles, un abîme personnel, collectif, social s’ouvre sous nos pieds. Les certitudes vacillent.

Pourtant, tout semble continuer comme avant, parce que ce qui n’est pas imaginable ne doit pas être possible. De toute façon, les experts, sur le même ton imperturbable qu’avant, quand ils défendaient la dernière version ultralibérale, ont déjà fixé une date de la reprise grâce aux plans étatiques de sauvetage. Les non-experts font de même. Il s’agit tout de même du seul monde que l’on connaisse et que l’on puisse imaginer.

La course folle du progrès capitaliste a perdu sa splendeur au moment où il est devenu l’unique référence. Le capitalisme est en crise, soit, mais nous n’avons appris à penser qu’à l’intérieur de ses catégories. Quand le travail et l’argent se volatilisent, il faut bien que quelqu’un en porte la faute et il faudra bien qu’on les sauve, quoi qu’il en coûte.

Ce qui est nouveau dans la crise, ce n’est pas qu’elle touche l’économie. Depuis longtemps, le capitalisme est confronté au fait qu’il a lui-même, par l’explosion phénoménale de la productivité, sapé ses propres bases; l’économie marchande ne peut fonctionner qu’en brûlant de l’énergie humaine sous la forme du «travail abstrait» (Marx), seule source de valeur et donc du capital et de son accumulation. Mais elle est en même temps obligée par la concurrence, de réduire le plus possible la quantité de force de travail nécessaire à la production. Pendant longtemps, cette contradiction a pu être résolue par l’accumulation gigantesque des marchandises produites par de nouvelles industries et pour des marchés toujours plus étendus, fuite en avant aujourd’hui épuisée.

Ce qui est nouveau, c’est l’écroulement global de la simulation. Depuis les années 70, la société capitaliste a survécu en pariant sur des créations de valeur anticipées qui ne se sont pas réalisées et ne s’accompliront jamais. Depuis, seule l’explosion des transactions boursières a pu simuler une économie capitaliste en pleine santé. La chute des marchés financiers fait remonter à la surface cette crise déjà ancienne de l’«économie réelle».

On veut nous faire croire à un retour de l’État qui enfin moralisera une économie mondialisée et sauvagement «ultralibéralisée». La politique, comprise comme l’instance de régulation humaine des affaires contre la main invisible du marché, est au contraire une composante indispensable du système capitaliste, et se fier à elle comme au sauveur est un aveuglement.

Cette absence de conscience historique et théorique est surprenante. Qui sait analyser l’histoire de la modernité capitaliste sait que l’État y a toujours joué le rôle de la répression, de la mise au pas et de l’encadrement.

Aujourd’hui, alors que la simulation de l’économie s’effondre, la simulation d’un retour au régime étatique et politique nous mène vers une gestion de crise à coups d’exception, d’urgence et de répression. Ceux qui rêvent d’un nouvel État-providence seront vite déçus, car la providence coûte cher et doit être payée par l’expansion capitaliste qui est devenue impossible.

L’État qui vient, qui prétend pouvoir sauver l’économie en la garantissant au niveau global à coups de milliers de milliards qu’il n’a pas et qu’il va falloir inventer, se doit d’être fort et infaillible. Seule l’image de sa stabilité et de sa fermeté peut garantir, pendant un temps, le fonctionnement de la «belle machine» (Keynes).

Il doit alors gérer les masses de pauvres et d’exclus, les conflits sociaux qui éclatent, faire semblant d’être maître de la situation et de combattre efficacement ses ennemis, prétendus ou véritables. Il doit gérer une société qui craque à tous les niveaux, et perturbe aussi bien la constitution individuelle et psychologique des individus que les rapports sociaux.
Au moment où les contradictions immanentes de la socialisation capitaliste remontent violemment à la surface en menaçant de tout faire exploser, l’État a le rôle de simuler le bon fonctionnement de la simulation.

Il faut être aveugle, sourd et insensible pour ne pas sentir, partout, une tension sociale grandissante. Nous savons que ce genre de tension peut s’exprimer dans des révoltes contre l’ordre dominant, tout comme dans des actes et déchirements barbares et borderline.

La résurgence de toute une panoplie d’idéologies identitaires, antisémites, racistes et sexistes fournissant des palliatifs au manque de perspective n’est un secret pour personne, si l’on veut bien regarder la réalité en face. Il faudra s’attendre à ce que ces idéologies engendrent de plus en plus d’actes aussi désespérés que violents contre ceux qui sont plus pauvres, moins blancs, moins citoyens. Ou des émeutes contre ceux qui sont désignés idéologiquement comme coupables de la crise.
L’État, objet de désir de la gauche comme de la droite, sera forcément d’exception et réprimera les pauvres, les malades, les étrangers et les fous qu’il ne peut plus se payer. Pour faire passer la pilule de la gestion de crise et pour ne pas se confronter à des oppositions et critiques véritablement radicales, il ne s’empêchera pas d’agiter le chiffon rouge d’une menace qualifiée de terroriste.

Rappelons que le «terrorisme» est une construction complètement vague qui réunit sous son concept les attaques sanglantes contre les Twin Towers, des bombes déposées dans des gares et des attentats-suicides. Il sert à désigner des États «voyous» pour déclencher des interventions militaires. Il a été utilisé par les nazis contre la Résistance, par les franquistes et les staliniens à l’encontre des anarchistes espagnols, il évoque le souvenir des «années de plomb» en Italie et de l’«automne allemand». Il est aujourd’hui étendu juridiquement et il peut être adopté contre des personnes ayant des mauvaises fréquentations.

Léon de Mattis [3] précise: «La définition même du terme ne devrait pourtant poser aucun problème car son étymologie est limpide: le terroriste est tout simplement celui qui souhaite utiliser la terreur comme un moyen pour arriver à ses fins. C’est dans ce sens que ce néologisme a été formé et employé pour la première fois, dans un contexte historique déterminé, celui de la Terreur, sous la Révolution française. La Terreur était alors présentée comme un procédé extrême, utilisé dans une période exceptionnelle, pour défendre le régime né de la Révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. […] Un siècle auparavant, Thomas Hobbes avait largement théorisé l’usage de la peur comme la méthode ordinaire pour imposer aux hommes la volonté du souverain, […]. Comment le souverain agit-il? Et bien, écrit Hobbes, l’effroi qu’il inspire lui permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix à l’intérieur et de l’aide mutuelle contre les ennemis de l’extérieur. L’usage exclusif de la force et la puissance d’intimidation qui l’accompagne sont réservés au souverain parce que celui-ci poursuit un objectif présenté comme supérieur, assurer la paix que, selon Hobbes, l’état de nature rendrait impossible. »

Loin de cette définition, la législation anti-terroriste est aujourd’hui conçue pour être utilisée contre toute opposition à l’État, et elle est pour cela maintenue extrêmement imprécise et dépend d’une interprétation arbitraire et donc politique. En ce sens, l’«anti-terrorisme» révèle que l’État moderne, depuis ses inventeurs tels que Hobbes, n’a jamais cessé d’être essentiellement, un État d’exception. Son utilisation actuelle ne constitue donc pas une «dérive», mais l’expression de sa vraie nature. Aujourd’hui, le projet de l’État et de la violence souveraine n’est plus d’imposer une nouvelle étape de la modernisation, mais la défense à tout prix d’un ordre mourant, se désintégrant, «post-moderne», bref du «c’est ainsi».

Quand la société se décompose, beaucoup sont prêts à s’accrocher au plus invraisemblable, à se (laisser) raconter des histoires à droite et à gauche comme ailleurs.

Qu’en escompte-t-on? La recrudescence d’une «question de la violence» sans contenu et de «pratiques de la clandestinité» impuissantes, d’un ennemi intérieur bien commode, facile à provoquer, voire à manipuler puis à exploiter dans la mise au pas sociale? Un climat de peur, de violence et de suspicion permettant n’importe quelle intervention répressive, toute la panoplie de l’État d’exception et de contrôle? La simulation de l’État fort en proie à une opposition dangereuse et rendre, par là même, impossible toute perspective d’un changement effectivement radical?

Ces constructions paranoïaques représentent le terreau d’une pensée élémentaire et empêchent une véritable critique pratique de voir le jour, ce qui pourtant est plus que jamais nécessaire.

[1] Vaneigem, Raoul, « Désespérer le désespoir et en finir avec la logique suicidaire », Préface à Jonathan Swift, «Modeste proposition », éditions le passager clandestin, 2010.
[2] Johannes Vogele, http://www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=transnationales&index=3&posnr=155&backtext1=text1.php
[3] Léon de Mattis, dans un article paru dans une brochure intitulée « Mauvaises intentions » (www.infokiosques.net) et publié ultérieurement par Archipel (164/165), journal du Forum Civique Européen.

©  , 2011

Livres de l’auteur

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  1. Olivier MONTULET
    20 août 2011 à 16 h 59 min

    « Derrière nos habitudes, nos repères et nos critères les mieux assurés, il s’est attaché à débusquer des hypothèses inaperçues et des présupposés à questionner. Il fallait toujours à ses yeux, plus d’attention, plus de temps, plus de nuances,… et plus de prudence, de patience, d’audace et d’ouverture d’esprit que notre époque en dispose. (…) Jacques Derrida voulait qu’on cessât de croire toutes les questions réglées, toutes les paroles prévues ou prévisibles, tous les régimes politiques entrevus. L’axe principal de son œuvre: ménager la place pour l’éventualité d’un autre sens, de quelque chose d’inouï. (…) S’employer pour cela à desserrer les évidences anciennes, travailler à réintroduire du jeu dans les constructions existantes -de la métaphysique à la logique, de la psychologie à la politique- pour que l’avenir ne soit pas clos d’avance. En un temps où les diversités tendent à disparaître, où le monde semble «sans dehors» et de plus en plus dépourvu d’alternative, sa volonté constante de laisser place à un ailleurs peut expliquer son succès paradoxal. (…) Il y a eu chez Derrida un geste, un appel, une attente auxquels son époque s’est trouvée sensible. Il s’est efforcé de redonner sa chance à l’avenir, de rester attentif à l’imprévisible. » Roger-Pol Droit, parlant de Derrida, supplément du «Monde» publié le 12 octobre 2004

  2. Olivier MONTULET
    20 août 2011 à 17 h 06 min

    Oser « Un souffle nouveau, pour participer à un avenir qui ne soit pas simple prolongement du passé, mais l’action incessamment créatrice du futur, qui a déjà commencé, Inshä Alläh ! » Roger Garaudy

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