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La morale de l’argent

19 août 2011

Je consomme donc je suis !

Je consomme donc je suis !

L’argent a été inventé comme instrument d’échange, pour se libérer des contraintes du troc. Avec son accumulation dans le capital, il a acquis les propriétés d’un instrument de pouvoir. Cette concentration de pouvoir explique l’essor de nos sociétés industrielles parce qu’elle a permis l’innovation et la production de masse.

La morale de l’argent a toujours existé. Mais elle a commencé à peser sur le destin du monde lorsqu’elle s’est généralisée avec la mondialisation et la spéculation instantanée. [1]

Le libéralisme sauvage a changé la valeur morale de l’argent. Cumulant les fonctions d’instrument d’échange et d’ultime objet à accumuler, le rôle de l’argent est passé de l’instrument facilitant les échanges à l’objet convoité dont l’accumulation est un projet de vie répandu aux dépens de la protection des membres de l’espèce humaine.

L’organisation financière apparaît aujourd’hui, comme le gestionnaire de l’idéal social car elle soumet la société aux contraintes de sa dévotion. La finalité de son activité est le renforcement infini de sa propre puissance. Le pourvoir financier a atteint aujourd’hui un niveau tel qu’il s’est en partie émancipé du pouvoir politique. La puissance financière a conquis son autonomie. Or une vie autonome, par nature, est adaptative et conquérante.

L’argent capitalisé s’est ainsi affranchi de toute emprise, exerçant son pouvoir à la seule fin de le renforcer. La spéculation en temps réel grâce à la mondialisation et au réseau Internet a permis à l’argent d’acquérir un pouvoir planétaire. Ce pouvoir autonome, impersonnel, supérieur au pouvoir politique impose aujourd’hui sa loi à l’humanité. La finalité de sa loi est l’accumulation pour le renforcement infini de son pouvoir. L’activité humaine n’a plus pour objet la protection de la vie, mais le renforcement du pouvoir de l’argent par son accumulation aux dépens de la vie. Cette ultime finalité fonde la morale de l’argent : elle élève au rang de valeurs morales les qualités qui favorisent l’accumulation de l’argent.

Le marché créateur de valeurs morales

La culture de l’argent a créé ses propres valeurs, morales et culturelles. Le marché, par l’intermédiaire des médias, s’est substitué aux églises pour promouvoir ces nouvelles valeurs.

Le marché par le canal de la publicité exerce puissamment son influence sur le consommateur. Le logo devient un signe distinctif de valorisation personnelle aux yeux des autres. Cette reconnaissance est d’autant plus forte que le coût des produits de marque est élevé. Il s’établit ainsi une hiérarchie quasi aristocratique entre les consommateurs. Le logo et le prix en sont les signes distinctifs qui situent le niveau d’appartenance dans cette hiérarchie. Ils sont les valeurs morales elles-mêmes puisqu’il suffit de les arborer pour susciter l’admiration. La culture de l’argent pervertit les valeurs en les vidant de leur sens moral pour ne conserver que leur apparence.

Le potentiel de profit pour les entreprises de certaines catégories sociales conduit à leur valorisation excessive. La jeunesse bénéficie aujourd’hui des privilèges de cette situation. Elle est admirée, enviée, imitée. Elle influence les adultes dont le sens critique est dévalué. Incitée par les médias, elle pousse la famille à la consommation. L’ignorance des jeunes et leur faculté d’assimilation en font des acteurs économiques manipulables. Par leur intermédiaire, toute la société est soumise aux politiques commerciales des grands groupes dont la fin est l’accroissement infini de leur puissance.

On observe la même discrimination envers la population âgée. L’expérience, la connaissance et la sagesse apportées par l’âge sont totalement dépréciées. En revanche, quand les retraités sont aisés, ils sont à leur tour courtisés et reconsidérés tandis que les plus démunis d’entre eux sont condamnés à vieillir dans la solitude et à mourir dans la discrétion.

Le marché n’a pas d’état d’âme. Son moteur est le profit. Ses valeurs piétinent l’humanisme des valeurs traditionnelles. La nécessité de toucher de larges marchés pousse les médias à ne s’intéresser qu’à la normalité statistique. Le cinéma et les magazines ne montrent essentiellement que des comportements sociologiques et des profils psychologiques majoritaires ou considérés comme tels. Ce matraquage jette le discrédit sur les minorités. Une discrimination de fait est propagée. Dans la culture de l’argent, heureux celui qui est hétérosexuel, marié avec enfants, riche ou jouissant d’un emploi, amateur de produits de marques, fan du sport national, sympathisant de la religion dominante et d’une peau couleur locale, car il est considéré comme normal. Il échappe ainsi à toute discrimination.

La morale de l’argent détruit la valeur de l’effort. Par la valorisation morale de la richesse, le marché déprécie le travail en suscitant l’aspiration à la fortune facile et rapide. Les stars richissimes, les entrepreneurs aux fortunes fulgurantes, les sportifs surpayés, les gagnants des jeux de hasard, les escrocs de haut vol, tous ces bénéficiaires du marché sont au sommet de l’admiration dans les médias. Les chercheurs scientifiques, les professions médicales et les enseignants notamment, voient leur charisme s’effriter avec la montée en puissance de la morale de l’argent. Le marché a ainsi créé une hiérarchie de valeur de reconnaissance par le gain financier et non par l’apport protecteur. Sur cette échelle, les assistés rusés sont mieux placés que les travailleurs courageux qui gagnent moins qu’eux.

La morale de l’argent dévalorise le monde réel au profit du monde virtuel. Les jeux vidéo, l’Internet, la télévision, les jeux de hasard sont des sources de plaisir qui occupent un temps journalier toujours plus long. Les entreprises profitent des lacunes de l’éducation pour commercialiser le rêve. Ils incitent le consommateur à fuir la réalité et le conditionnent à l’addiction au monde virtuel. Le citoyen désintéressé par la réalité, principale source de la connaissance, entretient son ignorance et se prive d’esprit critique. Il devient un simple instrument de consommation manipulé par une hiérarchie économique dominée par la bourse.

Par la création de ses propres valeurs, la culture de l’argent renforce une cohérence qui emprisonne insidieusement dans sa culture un peuple aliéné qui se croit libre.

Une culture trompeuse

La morale de l’argent a secrété une culture séduisante. L’assimilation de cette morale est d’autant plus commode qu’à la prospérité économique s’ajoute la possibilité d’une grande confiance en elle. Cette confiance se fonde sur la similitude de ses valeurs avec celles des morales traditionnelles. La morale de l’argent prône la liberté, la paix, la fraternité, la démocratie et la protection de la vie. Mais la liberté, valeur fondamentale de la société libérale n’est pas égale pour tous. Elle est proportionnelle au pouvoir de l’argent. L’égalité devant la loi n’est qu’un slogan. Le pouvoir procédurier des plus riches influence la justice en leur faveur. La justice apparaît de plus en plus comme une entreprise à profit pour les plaignants.

La fraternité est valorisée, mais cette attitude dissimule d’autres arrière-pensées. L’encouragement à l’action bénévole profite largement aux entreprises. En effet, le bénévolat pallie les insuffisances de l’action sociale et culturelle de l’économie de marché. La fraternité à travers le bénévolat améliore les profits en allégeant les charges.

La démocratie vantée par le libéralisme est en réalité pervertie par les puissances d’argent. La démocratie dans les pays libéraux est une délégation de pouvoir à des représentants souvent avides de pouvoir qui se valorisent comme des marchandises en faisant appel au marketing. Après les élections, l’action politique des élus est largement influencée par les financiers sponsors envers lesquels ils sont redevables, au mépris de la démocratie.

L’organisation sanitaire et sociale, l’efficacité des hôpitaux et les investissements pharmaceutiques considérables donnent à penser que la protection de la vie est au centre des préoccupations dans les économies libérales. Mais cette sollicitude ne profite qu’aux seuls acteurs économiques. Dans bien des pays, les citoyens dépourvus de fortune ou de travail sont exclus de la protection sociale.

Mais, l’idéologie néo-libérale qui structure la culture de l’argent contient une contradiction évidente. Derrière la vertu humaniste se cache une dictature impitoyable. Le pouvoir de l’argent en effet n’obéit à aucune règle démocratique. Il impose sa morale en se jouant des lois nationales. Au nom du profit, il affame des populations productrices de matières premières, il court-circuite les stratégies d’évolution des entreprises qu’il ouvre et ferme au gré des opportunités, au mépris des hommes et des femmes qui s’y dévouent. Il épuise les richesses naturelles, saccage l’environnement, détruit la biodiversité, sourd et aveugle au désastre qui se prépare. Il provoque des crises mondiales sans en assumer la responsabilité.
La fascination pour la culture de l’argent trouve aujourd’hui ses limites dans la constatation des effets indésirables qu’elle engendre. L’homme est dans l’incapacité de maîtriser une culture dévastatrice qui profite à une minorité mais dont les nuisances sont supportées par toute l’humanité et le seront pour des générations entières.

La liberté dans la culture de l’argent

La séduisante liberté dans la culture de l’argent n’est en réalité qu’une marchandise qui a un prix.

L’alimentation, l’habillement, le logement, l’accès à la culture, les distractions sont directement liés aux revenus du travail. Or le travail dépend du marché. Le travail est une simple marchandise dont le prix varie en fonction de l’offre et de la demande. Le travail dans la culture de l’argent est détourné de sa fonction originelle qui était de protéger la vie. Le chômeur est jeté à la rue car le profit dans la culture de l’argent est plus important que la vie humaine. Cette culture n‘accorde à l’individu que la liberté de se louer et s’il n’y a pas preneur, la liberté de se résigner à vivre de la charité ou du choix de la mort.

La richesse est théoriquement accessible à tous. En réalité cette liberté d’accès à la réussite financière est un leurre car elle ne conduit à cette réussite qu’un nombre d’élus aussi limité qu’aux jeux de hasard. L’économie libérale, dans son fonctionnement actuel, tire sa puissance de la différence de richesse entre les riches et les pauvres et du flux financier irriguant le terrain économique. La croissance est ainsi observée dans les pays où précisément l’écart de richesse est important et où le niveau d’investissement est significatif. La liberté de changer de camp est purement théorique pour la majorité de la population.

La liberté de pensée qui est une des fiertés des démocraties est limitée par des censures sournoises dans la vie quotidienne de la culture de l’argent. Cette pensée monolithique s’impose d‘autant plus facilement que des théories contradictoires sont absentes. Issue des valeurs libérales et relayée par les religions et les sectes judéo-chrétiennes, la pensée puritaine rétrécit le champ de la liberté d’expression des comportements de jour en jour. La morale, la sexualité des mineurs, les sexualités marginales, l’avortement, l’euthanasie et toutes les lacunes des cultures majoritaires sont des thèmes tabous qu’il convient d’aborder avec d’infinies précautions sous peine d’être montré du doigt comme un hérétique.

La logique de la culture de l’agent conduit l’objectivité et la diversité de l’information à subir une lente et continuelle altération. L’audimat et le profit sont les critères existentiels des médias dont le contenu leur est soumis. Ce besoin de plaire et d’attirer le client est motivé par les recettes publicitaires dont le montant varie en fonction du nombre de clients. Les rédacteurs en chef sont conduits à modifier leur ligne éditoriale pour séduire les publicitaires. De leur côté, les publicitaires disposent d’un pouvoir discrétionnaire sur le choix des supports ce qui équivaut souvent à un pouvoir de vie ou de mort sur les médias.

Les limites de la liberté dans la culture de l’argent sont définies par le fondement de sa morale, celui de l’accumulation de richesse. Le statut existentiel de l’homme est celui d’agent économique. Quand il est perdu, l’homme change de classe sociale. On retrouve une division qui rappelle celle de la société civile dans l’Antiquité, qui était divisée en deux classes : les hommes libres et les esclaves. Aujourd’hui, si vous perdez le statut d’agent économique, vous êtes un assisté dont la liberté peut être réduite au point de n’avoir même pas la liberté de survivre.

Les nations et le libéralisme

Depuis leur origine, les nations ont cherché la prospérité dans la domination des peuples et la conquête territoriale en s’appuyant sur la force militaire. Avec la mondialisation du libéralisme, la guerre économique pacifique a remplacé les guerres territoriales. Ce n’est pas le cas de l’Europe, dont la volonté d’accroître la prospérité par les échanges a conduit plusieurs de ses nations à réduire leur souveraineté au profit d’une autorité partagée. Cette décision a permis une amélioration considérable des échanges grâce à la suppression des barrières douanières et la création d’une monnaie unique. L’évolution pacifique des Etats de cette union européenne est un modèle dans l’histoire. Dans cette conception, l’Etat nation devient un territoire dont la priorité est l’accroissement des échanges dans la paix avec ses voisins. Ce fait historique est l’aboutissement d’une logique naturelle qui à travers le libéralisme pousse à créer les conditions pour améliorer les échanges économiques. De ce point de vue, le libéralisme a été un facteur de paix et de prospérité pour les Etats qui l’ont adopté.

Toutefois, cette évolution heureuse s’est pervertie en laissant surgir la puissance financière. Avec cette domination, les sanctuaires économiques que constituaient les Etats nations ont vu leur rôle politique affaibli. Leur autonomie politique est apparue comme un obstacle au pouvoir financier. Les dirigeants politiques par impuissance ou par adhésion ont laissé la morale de l’argent s’imposer sur le monde. Cette internationalisation a renforcé l’impression de légitimité de la puissance financière avec la complicité active des élites intellectuelles. Les philosophes ont contribué à dévaloriser la morale de la vie, laissant le champ libre à celle de l’argent. Ils ont réussi à imposer l’idée que la morale était subjective et, par conséquent, ne pouvait être enseignée à l’école.

Le libéralisme a vu son image dévaluée à cause de la finance qui a orienté le projet humain vers la seule accumulation de l’argent. La pollution et la mauvaise répartition de la richesse en sont la conséquence et entraînent des déséquilibres environnementaux et sociétaux.

Ces nuisances engendrées par un libéralisme immature provoquent une réaction de rejet aveugle pour une partie de la population, un rejet probablement aussi dangereux que son indifférence. Les partis politiques d’extrêmes gauches utopiques utilisent ce mécontentement pour conduire vers un changement brutal autrement risqué par rapport à ce qui existe. Ils s’appuient sur une idéologie qui n’est qu’une futurologie. Or la futurologie est une science impossible. Au cours de l’histoire, personne n’a réussi à prévoir l’avenir des sociétés. Le rejet en bloc du libéralisme est certainement une erreur.

Le moteur économique libéral n’est pas incompatible avec la morale de la vie. Il est un outil dont l’usage dépend du projet moral. Laisser se développer une opposition grandissante contre lui risque de nous entraîner dans une impasse.

Démocratie et morale de l’argent

À l’intérieur des nations démocratiques, bien que la culture de l’argent préfère la démocratie, sa morale loin de renforcer ce type de régime, le pervertit et le dévie vers un régime policier. Les démocraties subissent ainsi une lente érosion de l’extérieur par le pouvoir de la finance mondialisée et de l’intérieur par la désagrégation des valeurs citoyennes sans lesquelles la démocratie ne peut exister.

Depuis la fin des idéologies, avec la mondialisation, la démocratie a perdu de son efficacité. Le rôle dévolu aux gouvernements de garantir la prospérité en gérant la croissance a vidé de leur sens les mandats électoraux. L’élu n’est plus le représentant du peuple dont il exprime les doléances, mais un gérant subordonné dans ses décisions à la rigueur de l’économie mondialisée dominée par la finance. Sa fonction est ainsi dépréciée aux yeux des électeurs qui hésitent à se déplacer pour s’exprimer par un vote à l’influence réduite.

À cette atrophie de la démocratie s’ajoute la désaffection d’un citoyen de plus en plus irresponsable. L’origine de son ignorance du fonctionnement des institutions et des valeurs morales est à chercher dans la conception de la liberté libérale. Selon cette liberté, la famille est le seul lieu légitime de l’éducation. Or la dissolution de la tradition au sein des familles a pour conséquence la disparition progressive d’une culture individuelle civique et morale. Le citoyen n’a plus le niveau de civilisation nécessaire pour faire fonctionner correctement la démocratie. Il éprouve de plus en plus de difficultés à se soumettre aux rigueurs de règles dont le fondement lui échappe.

En temps normal, l’existence de contre-pouvoirs révèle la bonne santé des démocraties. Mais aujourd’hui, le fonctionnement politique de la démocratie représentative est constamment perturbé par des contre-pouvoirs trop puissants qui confondent la démocratie représentative avec la démocratie populaire. Cette erreur abuse le citoyen mal informé d’autant plus facilement que la liberté libérale l’invite à s’exprimer au nom de cette même liberté. Les manifestations de rue partisanes et les grèves corporatistes bloquent régulièrement les décisions des gouvernements quelle que soit leur orientation politique. La capacité de nuisance des mouvements de la rue crée un pouvoir corporatiste qui se substitue au pouvoir démocratique parlementaire.

L’attitude face au libéralisme révèle une opinion égarée. Le citoyen est partagé entre les bienfaits espérés de l’abondance que procure le libéralisme et les méfaits de sa logique inhumaine. Cet état d’incertitude le rend sensible aux courants démagogiques qui expriment ses craintes. En l’absence d’un positionnement clair des partis politiques, le citoyen se laisse entraîner sur le terrain démagogique d’une opposition frontale au libéralisme.

Cette dissonance est amplifiée par la fin des idéologies qui a libéré les ambitions personnelles. L’habileté et le machiavélisme sont devenues les qualités requises pour réussir en politique. L’absence de visions politiques conduit les représentants élus à se soumettre plus ou moins hypocritement au pouvoir économique et financier. La discipline imposée aux élus pour rester unis derrière les décisions du parti en vue de la conquête ou de la conservation du pouvoir restreint leur rôle de représentants. Les intérêts stratégiques du parti l’emportent sur les aspirations des électeurs.

La démocratie est la fierté des sociétés industrielles libérales. Mais cette fierté cache un grand embarras. L‘intérêt général que représentent le vote démocratique et la réalité de l’exercice de son pouvoir s’opposent dans une contradiction engendrée par la morale de l’argent. Dans la culture de l’argent, la démocratie perd son âme et son efficacité.

La reconnaissance par l’argent

De tout temps, le pouvoir que confère l’argent a été l’objet d’une quête fiévreuse. Sa détention permet de satisfaire tous les besoins et tous les plaisirs. La richesse est alors un facteur puissant d’admiration et de reconnaissance.

À la séduction du pouvoir de posséder s’ajoute celle du pouvoir de commander. La culture de l’argent glorifie le pouvoir du commandement aux dépens d’un autre pouvoir : le pouvoir d’influence. Celui-ci résulte de la reconnaissance de qualités et de compétences étrangères à la possession de l’argent. Le statut que confèrent ces qualités suscite le respect, l’admiration et l’envie. Les membres d’un groupe ou d’une société se disputent le privilège d’être en relation avec ces personnes qui sont de véritables carrefours d’échanges. Malheureusement, dans la culture de l’argent, les qualités et les compétences qui normalement justifient la reconnaissance et l’exercice du pouvoir sont couramment remplacées par la richesse. Cette substitution entraîne une dissolution culturelle, prémisse du déclin.

La recherche de la reconnaissance par l’argent remplace les idéaux traditionnels chez les nouvelles générations. Ces générations rêvent de devenir des stars et s’identifient à ces nouveaux modèles moraux en court-circuitant l’apprentissage laborieux des qualités admirables. Ce goût de la réussite rapide invite à suivre les voies de la tricherie et du hasard. La culture de l’argent n’incite pas à la perfection de soi et des œuvres. Dans cette culture, il est plus facile d’obtenir la reconnaissance par un enrichissement rapide et sans effort. La substitution du pouvoir de l’argent à celui des qualités personnelles est réductrice d’échanges. Cette détérioration culturelle individuelle atrophie les flux d’échanges immatériels.

La reconnaissance par l’argent plonge l’individu dans une profonde solitude faute d’échanges épanouissants, une solitude paradoxale puisque jamais les hommes n’ont été aussi concentrés et proches physiquement des uns des autres tout en disposant de moyens individuels de communication planétaire.

L’individualisme

L’appât du gain est une quête individuelle. Cet individualisme fait de chacun un adversaire solitaire entraîné dans une compétition permanente qui s’oppose à la solidarité.

L’obligation pour l’individu de vivre alternativement deux attitudes contradictoires que sont l’individualisme pendant le temps de travail et la solidarité pendant le temps libre crée une situation morale conflictuelle. Pour éliminer le sentiment désagréable qui en résulte, l’individu a tendance à évacuer la contradiction en privilégiant l’une des deux attitudes. Dans cette culture ambiante, insidieusement, l’individu accepte l’individualisme comme la normalité. L’individualisme invite à poursuivre une réussite exclusivement individuelle aux dépens de celle des autres.

Dans la recherche scientifique, une découverte a plus de chance de trouver des débouchés pratiques et utiles quand elle est partagée avec des industriels ou d’autres chercheurs. Le goût du partage a un effet multiplicateur au contraire de l’effet réducteur de l’individualisme.

En revanche, l’individualisme vanté par la culture de l’argent incite à l’émergence d’une aristocratie de débrouillards plus ou moins scrupuleux. Leur modèle nourrit l’espérance des pauvres d’un avenir individuel meilleur. Mais il réduit l’efficacité collective, augmente l’injustice, et les écarts de richesse. Il exacerbe les désespérés qui voient dans la violence une ultime issue. L’individualisme contribue à créer une culture de la solitude dans l’insécurité.

[1] Cf Guy Prouin, http://moraledelavie.over-blog.com/

©  , 2011

Livres de l’auteur

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  1. Olivier MONTULET
    19 août 2011 à 18 h 55 min

    L’argent, le marché, les entreprise, l’état n’ont pas de morale seule les hommes ont une morale, une éthique et des valeurs. L’homme est un acteur pas le marché, pas l’entreprise, pas l’état et encore moins l’argent. Que l’état, l’entreprise, l’argent, le marché véhiculent des valeurs soient instrumenter pour promouvoir des valeurs est tout autre chose. Le marché est immoral car animé par des acteurs immoraux qui ont pour paradigme des préceptes immoraux, la propriété, l’accumulation, la maximalisation du profit, la compétition étant pour eux leur base morale qu’ils prétendent au surplus être des lois naturelles en balayant par ailleurs altruisme, le partage, la collaboration, la compassion…
    Tout ce qui est dit sur la morale du marché, de l’argent, de l’état, des sociétés… n’est qu’une dissertation sans sens qui n’a que pour bute que de justifier l’injustifiable.

  2. Claude
    19 août 2011 à 19 h 00 min

    L’histoire de certains peuples anciens que nous qualifions volontiers de primitifs, ou de sauvages, nous apprend qu’il était fréquent que les grand prêtres, parlant au nom des dieux tutélaires et pour s’attirer la faveur ou l’indulgence de ceux-ci, exigeaient que l’on leur sacrifiât, de temps à autre, quelques victimes innocentes. Ainsi, ces sociétés pensaient-elles devoir leur survie ou leur félicité aux souffrances, consenties ou imposées à quelques uns.
    Lorsqu’à longueur de semaines j’entends les journalistes de radio (je suppose qu’à la télévision, le fond du discours est le même) répéter à qui veut l’entendre que les « marchés » attendent des nations des politiques d’austérité, des réductions des dépenses publiques ou autres mesures se traduisant inéluctablement par un accroisement de la misère des plus démunis, je me dis que les dieux ont sans doute changé de nom et l’obscurantisme de visage, mais que nous n’avons guère fait de progrès.
    Pis, nous n’avons plus même l’excuse de l’ignorance ! Nous nous prétendons cartésiens, rigoureux, logiques, et parons l’économie des vertus et des attendus d’une science exacte, alors qu’elle n’est rien autre que l’émanation d’une puissance qui cherche des justifications et une morale à des agissements qui n’ont ni légitimité ou raison, ni éthique. Elle n’a de logique, si l’on peut nommer ainsi sa raison d’être, que sa recherche du profit pour un tout petit nombre au prix d’un dévoiement sans fin du progrès des sciences et des techniques et au mépris du bonheur de l’homme…
    Le culte du veau d’or bat son plein…

  3. ercettuuioo
    22 novembre 2011 à 15 h 03 min

    « L’argent a été inventé comme instrument d’échange, pour se libérer des contraintes du troc. Avec son accumulation dans le capital, il a acquis les propriétés d’un instrument de pouvoir. »

    Objectivement faux, unilatéral. Si l’on en croit des anthropologues, des historiens et des économistes, les relations de pouvoir préexistaient à la monnaie, même scriputaire (Sumer). Et la monnaie métallique serait inséparable de la naissance de l’Etat. Parait-il qu’elle rendait des gens « fous », d’où aussi la condamnation morale de la chrématistique…

    Bref. Le problème fondamental n’est pas la monnaie mais la valeur, qui pourrait bien être un mythe, un fétiche, un totem visible et invisible.

    • georgesvignaux
      23 novembre 2011 à 10 h 47 min

      Mais oui cher Ami ! d’ailleurs en grec ancien « nomos » signifiait à la fois le « nom » et le côté « face » de la pièce de monnaie où figurait le profil du roi ou du tyran !! impossible de dissocier donc argent et pouvoir et symbole du pouvoir dès l’origine !!!
      georges vignaux

  1. 2 février 2013 à 15 h 54 min
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