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“La démocratie contre elle-même”

22 août 2011

Marcel Gauchet, dans un ouvrage paru en 2002 – « La démocratie contre elle-même » [1], identifie la démocratie à la modernité : elle est la sortie de la religion. On pourrait avancer en retour que notre post-modernité n’est pas séparable d’une post-démocratie à inventer, face à cette réalité qu’est la globalisation. Le livre fondateur de Marcel Gauchet, « Le désenchantement du monde », une histoire politique de la religion, paru en 1985 chez Gallimard, semblait nous condamner à une démocratie de marché sans alternative, un mouvement perpétuel où rien ne pouvait être changé ! Mais Gauchet va connaître une évolution sensible, avec « La religion dans la démocratie », paru en 1998 et sous-titré « Parcours de la laïcité », où il annonçait déjà l’impasse d’une démocratie contradictoire, où “le pouvoir démocratique représente du même mais il produit de l’autre ». Ce n’est que récemment que l’évidence s’impose chez lui, d’une « démocratie nouvelle qui s’installe, triomphante, exclusiviste, doctrinaire et autodestructrice ».

« La démocratie contre elle-même » est un recueil d’articles, de 1980 à 2001, centrés sur la réduction de la démocratie aux droits de l’Homme et la délégitimation de la politique, après celle de la religion. Malgré quelques outrances, il est certain que Marcel Gauchet mérite d’être discuté tant il apporte un éclairage indispensable sur l’autonomie subie ainsi que sur la formation de la subjectivité individuelle.

L’anthropologie religieuse

L’apport le plus original de Marcel Gauchet est sans doute son histoire politique de la religion: « Le désenchantement du monde ». Livre novateur, qui mettait en place cette triade « religion, inconscient, démocratie » avec l’ambition de rendre compte de la constitution de l’individu démocratique comme sortie de la religion, par un travail du scepticisme, une usure des croyances et des mots. C’est donc une anthropologie de la religion que Gauchet construit, la démocratie ne constituant que l’achèvement du modernisme qui, lui-même, prolonge un mouvement d’érosion des fondements religieux.

Les religions « révélées », en séparant le temps d’avant la révélation, d’un après lumineux, exigent une conversion individuelle qui est rupture avec sa vie passée et la tradition, nous déliant de notre communauté d’origine au nom de notre foi intérieure, et donc introduisant l’innovation. L’incarnation, en valorisant ce monde déchu à sauver, va changer le refus du monde en devoir de transformation d’une nature imparfaite et « désenchantée ». Cependant, l’imperfection du monde contamine aussi l’Eglise, qui devra donc être réformée à son tour, mais, à la longue, elle perd ainsi son autorité et sa prééminence sur la société qu’elle n’organise plus. C’est ce que Gauchet appelle la « religion de la sortie de la religion » qui commence avec l’autonomisation de l’Eglise d’abord (monastères, Pape), puis du politique qui, privé de son fondement religieux, est ramené à l’autonomie de la société et de l’économie.

La démocratie représentative serait contenue déjà dans l’autonomie du politique, la représentation de la société se substituant aux représentations religieuses. C’est à partir de là que l’autonomie va s’étendre à tous les autres champs, par la perte de tout fondement extérieur, jusqu’à notre « société de marché ». La sortie de la religion implique que la légitimité ne peut venir que du bas, des individus. Au lieu de se tourner vers le passé traditionnel, le citoyen, le travailleur et le bourgeois se tournent vers l’avenir (programme, investissement, prophétie). Gauchet croit pouvoir dater la naissance du progrès autour de 1750…

On a beau trouver tout cela trop unilatéral, il est difficile de refuser cette logique de désagrégation qui coïncide avec le processus de civilisation et s’impose sur la durée. La causalité idéologique est ici première, sans que l’espèce ait quelque chose à voir là dedans. L’économie n’est pas considérée non plus comme une explication suffisante. « La vérité est que la raison de l’économie n’est pas dans l’économie ». Si l’économie a bien effectivement un rôle envahissant aujourd’hui, « c’est le ressort de cette démesure qu’il faudra percer ». Marcel Gauchet voudrait ramener les évolutions concomitantes de la religion, de la politique, de l’économie et de l’individu, à une « cohérence en mouvement d’une totalité complexe », où il n’y aurait pas de « commandement d’une partie sur le tout », dans un curieux égalitarisme : « il s’agit de concevoir comment l’économie se transforme avec le reste, à part égale avec le reste, en fonction des mêmes ressorts que le reste ». Il faut bien reconnaître pourtant que seule « la sortie de la religion » semble déterminante, y compris pour la place de l’économie qui vient occuper le vide politique.

Considérer alors l’individuation comme un processus historique entraîne deux conséquences importantes : d’abord de considérer qu’il s’agirait plutôt d’un processus subi que d’une libération ; ensuite qu’on doit partir de la totalité pour comprendre l’individu et non l’inverse. L’individu est une construction historique, jusqu’à son inconscient, son intériorité même. Il n’est en rien naturel. Ce sont les transformations historiques qui déterminent les « transformations de l’être-soi ». Ce n’est pas une sociologie de l’acteur. C’est plutôt une philosophie de l’histoire, sans véritable sujet.

« A l’intérieur de l’unité morale du genre humain, il y a une histoire de l’expérience de soi et des formes de l’être-soi comme il y a une histoire des formes de l’être-ensemble.  »

La société des individus

La sociologie commence (avec Auguste Comte) quand la société perd sa prééminence au profit du privé. La première fonction de la sociologie est de rendre compte de la « dépendance et subordination expresse de l’individuel au collectif », et donc du « caractère social de l’individualisme » ainsi que des « conditions de possibilité d’une société d’individus ».

“Point d’articulation entre droits individuels et contrainte collective », « l’école est ce lieu où il a toujours été impossible de méconnaître que c’est la société qui produit les individus ». L’école, comme institution démocratique, rend manifestes les contraintes et les contradictions du libéralisme et de l’individualisme démocratique. En effet, la contradiction est éclatante entre la volonté de nier les inégalités effectives (collège unique, droits de l’homme) et le résultat consternant de conduire les plus faibles au désastre, manifestant l’échec de l’éducation, chacun devant assumer individuellement la responsabilité de son échec

Après l’école, les institutions protectrices de l’Etat-providence ont permis de se détacher des solidarités sociales. La désinstitutionalisation de la famille (fin du patriarcat et de l’autorité) est captation du lien social par l’Etat, l’école et le marché. Le droit remplace les civilités.

L’individu autonome est un pur produit des droits individuels, du processus de privatisation et du salariat. Alors même que se renforce la dépendance à l’Etat, l’individu est donc incité à se croire libre et détaché de la société, comme s’il constituait la seule réalité. On peut dire que, dans ce cadre, l’autonomie n’est pas une indépendance mais seulement une méthode de gouvernement, appelée gouvernance.

« Ainsi en arrive-t-on à cette situation singulière d’une société qui tend par un côté à se nier idéologiquement comme société, comme s’il n’y avait que des individus, sans rien pour les tenir ensemble, tout en développant de l’autre côté l’appareil de la cohésion collective dans des proportions jamais vues ».

L’individu démocratique

Le but de Gauchet, au-delà de l’histoire de la religion, est surtout la compréhension du présent à partir d’une « histoire du sujet à l’âge démocratique ». Ce qui l’intéresse c’est une « anthropologie de la démocratie », la subjectivité de l’individu autonome produit par la sortie de la religion, la division intérieure entre ce qu’on est et ce qu’on devrait être.

Pour situer cet individu démocratique, il faut le comparer à plusieurs figures:

  • La personnalité traditionnelle (individu subordonné à l’hétéronomie religieuse) qui se caractérise par la hiérarchie, la discipline, l’incorporation des normes, l’initiation à un ordre immuable.
  • La personnalité moderne (individu subordonné à la société autonome) qui a produit les conceptions libérales du bourgeois et d’une citoyenneté « républicaine », individu collectif qui se veut conscience, raison et responsabilité (devoir, moralité) mais dont la contrepartie de l’intériorisation individuelle de la norme sera la constitution de conflits intérieurs qui engendrent culpabilité et refoulement inconscient (désir, différence).
  • La personnalité contemporaine (individu autonome dépendant) qui se détache de toute appartenance (désidentification) en voulant ignorer qu’il vit en société. Son identité est incertaine, libre et mobile (solitude). Sa vie repliée sur son narcissisme n’est plus expression mais ruptures. Le conflit a fait place à l’évitement.

C’est avec la démocratie que l’histoire de l’identification du citoyen démocratique à la raison et à la moralité, se doublera de l’histoire de la folie et de l’inconscient, de la découverte de l’Autre en soi, se manifestant par des symptômes individuels, mais qui évoluent en même temps que les représentations et contradictions sociales. Ainsi, on peut caractériser « l’inconscient, comme psychologie de l’individu autonome » pourvu d’un surmoi à la place d’une contrainte externe. Cet individu, dont on exige toujours plus, est entièrement une construction sociale, y compris dans son repli narcissique (« on ne sait plus être ensemble ») ou ses excès, sa division interne, son inconscient. Tout cela résulte de la perte de légitimité de la société et de la politique, de toute Loi extérieure, et donc, de la fin de la religion (Pour Lacan, « Dieu est inconscient », mais c’est parce qu’il est mort).

« L’individu qui entre socialement en possession de lui-même, au sein d’un monde qui cesse d’être commandé par l’altérité surnaturelle, est un individu qui se révèle psychiquement assujetti ».

L’individu est entièrement façonné par la société, en même temps qu’il y résiste. L’altérité à soi remplace l’altérité extérieure des religions. Marcel Gauchet divise les manifestations de cette altérité en trois : l’invisible, le corps (possession), la vérité (prophétie, vérité qui parle à notre place), retrouvant les trois dimensions lacaniennes : le réel (non-sens), l’imaginaire (image du corps) et le symbolique (langage). Il peut mettre ainsi en continuité historique sorcières, mystiques, hystériques jusqu’aux états-limites et dépressifs contemporains. Il estime qu’il y a une « folie normale » et qu’il faut incorporer la folie « dans la définition même de l’humain ». Cette folie résulterait de la structure maniaco-dépressive du désir et de l’humeur (selon lui : ou bien je suis tout, ou bien je ne suis rien).

A l’individu libéral névrotique, intériorisant l’autorité, succède l’individu contemporain incertain et dépressif. Avec l’usure de l’autorité, des normes, de la politique, c’est la fin des conflits. La psychanalyse y a certainement eu sa part, dans la libération sexuelle notamment. En tout cas, c’est une période de pacification, où l’on passe « de l’affrontement à l’évitement », à la négociation ou à la rupture. C’est aussi la fin du mythe de la coupure révolutionnaire (fin des idéologies comme religions de l’avenir). On peut dire enfin qu’on assiste au déclin des intellectuels car dans ce monde privatisé qui échappe à toute prise politique, il n’est plus besoin pour l’individu d’un discours commun, ni de « se former une idée de l’ensemble où il s’insère ». S’il ne cherche plus la compréhension de la société et de l’histoire, reste une demande de sens, insistante mais individuelle et non plus collective. On a déjà vu comme cet individu mobile et solitaire tombait dans la dépression. « Nous entrons dans un monde où les gens sont destinés à se supporter très mal les uns les autres ». En l’absence de philia (de communauté), l’autre est une menace, une intrusion avec qui nous ne pouvons avoir que des rapports de séduction, d’utilité ou de commerce.

Cette question, du statut et de la représentation de l’individu est bien sûr éminemment politique. Ce n’est pas la même chose de prétendre l’individu originellement autonome et rationnel (comme l’exige le narcissisme de chacun sur la scène publique), ou bien, le contraire, lorsqu’on admet que l’individu et l’autonomie sont une construction sociale et historique, tout comme l’indépendance et la responsabilisation sont une exigence sociale qui divise le sujet en le culpabilisant. En effet, « à partir du moment où l’on met cette indépendance au point de départ, comme si elle relevait de l’état de nature, où l’on prétend en faire le ressort même des acquisitions, on rend profondément problématique la construction culturelle de cette indépendance ».

De la révolte libertaire au néolibéralisme

Les fondements de notre démocratie de marché remonteraient aux « nouveaux philosophes » (1977), pour lesquels l’anti-totalitarisme et les droits de l’homme constitueront les seules politiques contre un pouvoir identifié au totalitarisme. Ces droits de l’homme, dont Marcel Gauchet assure, dès 1980 qu’ils ne peuvent pas faire une politique, « associent un ferment critique et un principe de protection ». Ils détournent les citoyens d’une politique diabolisée, dès lors réduite à un réformisme gestionnaire, et les transforment en « victimes porteurs de droits » contre tous les pouvoirs, condamnés donc au repli sur la vie privée. La transformation de l’individu est spectaculaire. « Il est anti-autoritaire et anti-institutionnel autant qu’égotiste, psychologique et hédoniste ».

Les années 73-74 sont le pivot d’un basculement aussi bien économique (choc pétrolier, début de la dépression et du chômage) qu’idéologique (réformisme, anti-totalitarisme, individualisme). « En une décennie, le monde change de base ». C’est l’entrée dans la Post-modernité qui est un accomplissement de la modernité. Les droits de l’homme et l’anti-totalitarisme comme négation de la politique feront le lit du néolibéralisme.

1981 en France, marque bien sûr l’alternance politique mais surtout l’acceptation de la démocratie par l’ensemble de la société, ou presque. La victoire de la gauche est la fin d’une guerre civile larvée. En 1983, devant l’échec de la politique de relance de Mitterand on assiste, sans le dire, à l’acceptation du marché et de toutes les exigences des financiers, avec l’abandon de véritables réformes. Les discours vont se tourner soudain vers les entrepreneurs célébrés comme les sauveurs de la gauche (illustrant le fait que la gauche fait une politique de droite sous la pression de la finance. C’est l’avènement de notre « société de marché », qui ne serait pas un phénomène d’abord économique mais fondamentalement politique, simple effet de la délégitimation du politique, et qui trouvera avec Internet son utopie d’individus sans société. On assiste, en tout cas, à une « étape nouvelle de la démocratie » qui ne serait plus contestée ; « triomphe éclatant des principes démocratiques » qui signe pourtant sa dissolution puisque c’est aussi le dépérissement d’une politique déconsidérée.

« La démocratie règne sans partage ni mélange. Elle est venue à bout de ses vieux ennemis, du côté de la réaction et du côté de la révolution. Il se pourrait toutefois qu’elle ait trouvé son plus redoutable adversaire : elle-même« .

La société de marché

Nous arrivons donc au coeur du paradoxe de notre temps, celui d’une liberté qui se retourne contre elle-même, au-delà de la démocratie elle-même. Pour Marcel Gauchet tout cela n’est pas séparable puisqu’il identifie démocratie et processus d’autonomisation, autant dire qu’il identifie démocratie et (néo)libéralisme (dérégulation). L’aboutissement de la démocratie ne peut être qu’une « individualisation des acteurs, sur tous les plans », qui se trouvent « déliés et sans rien au-dessus d’eux », de plus en plus sceptiques envers la politique ; ce qui signifie bien que la démocratie s’achève dans le marché.

« Nous nous trouvons désormais devant une entente majoritaire de la démocratie qui sacralise à ce point les droits des individus qu’elle sape la possibilité de leur conversion en puissance collective ».

L’Europe semble l’incarnation de cette logique, bien plus que les Etats-Unis qui sont encore une nation messianique et religieuse. L’espace européen n’est rien d’autre qu’un « territoire d’expérimentation de l’idéologie des droits de l’individu », « espace exclusivement économique et juridique », réalisant d’une certaine façon l’utopie d’une société sans Etat. On ne voit pas comment sortir de la contradiction que Gauchet souligne chez les opposants à la mondialisation ou bien aux marchés, pris eux-mêmes dans ce processus de contestation du politique et d’individualisation, favorisant malgré eux une extension croissante des marchés, forme de non-rapport anonyme qui semble décidément inséparable des aspirations libertaires.

« C’est ce qui donne à la protestation contre la dictature du marché son allure de rage impuissante contre les conséquences de ce qu’on réclame avec la même véhémence par ailleurs ».

La protestation morale

Le mouvement de 1995 qui a vu la France se recentrer sur elle-même, marque l’intervention des associations qui deviennent « le troisième pilier de la représentation des forces collectives, à côté des partis et des syndicats ». Les associations constituent l’Etat-providence culturel ou bien sont chargées de la sous-traitance des problèmes sociaux. Marcel Gauchet ironise sur « l’association fille de la subvention », et sur ceux qu’il appelle les « salariés de la contestation » grâce auxquels « la protestation sociale a été élevé en fonction d’utilité publique ». Pour lui, cette protestation est devenue totalement inoffensive et purement morale, sans conséquence sinon une certaine hygiène sociale peut-être.

En effet, la ruse de l’histoire, c’est qu’au moment où l’on croit vaincre le système, on ne fait que le renforcer en l’acceptant, le légitimant, l’amplifiant même. La nouveauté de « l’intellectuel critique », c’est qu’il ne remet plus en cause un système qu’il veut simplement réformer et que, donc, il légitime dans son principe. Ce qui donne une « opposition d’autant plus sans concession, qu’elle est sans conséquence », pure condamnation morale, du point de vue des victimes mais faisant appel aux principes mêmes de la démocratie contre sa réalité. La conjonction d’une position morale et d’une impuissance politique réduit alors la politique à la politique politicienne de lutte pour le pouvoir, à une démagogie qui pratique le plus pur cynisme tout en affichant sa vertu.

Dès lors que les marchés occupent la place de la politique, c’est maintenant leur légitimité qui est contestée au nom de raisons sociales, écologiques, éthiques, etc. Après les « années folles » de conversion à l’économie, valorisant entreprises, gagneurs, start up, jusqu’à l’écroulement de la nouvelle économie de casino, le temps est venu de la délégitimation de l’économie. Il faudra donc, en partant de notre vie quotidienne, retrouver un socle pour ne plus laisser-faire passivement notre destruction programmée. On peut espérer que ce soit pour abandonner enfin le fantasme d’une autonomie totale, afin de retrouver une histoire et une objectivité communes qui nous rassemblent dans les urgences écologiques, sans effacer nos diversités et nos divisions. Aucune chance, en effet, de revenir à une démocratie « représentative » crédible. On ne peut plus se contenter des apparences de démocratie, ni même d’un droit de vote trop instrumentalisé. Ce qui nous importe, au-delà des droits de l’homme, c’est le pouvoir que nous avons perdu sur nos vies. Pour cela, nous avons besoin de reprendre, non pas une autonomie collective qui ne veut plus rien dire, mais une régulation politique qui nous assure d’un avenir soutenable, condition préalable de notre autonomie individuelle. Pour cela, nous avons besoin d’une « démocratie cognitive » plus encore qu’une démocratie participative, pour associer les populations aux choix techniques qui touchent leur vie.

L’autonomie subie

L’histoire de la religion et de la démocratie, d’un sujet divisé et dépendant, d’une intériorité construite sur la perte du sens commun et des liens extérieurs, converge vers la notion paradoxale d’une « autonomie subie ». Cette autonomie comporte de nombreux avantages, c’est ce qu’on nous serine sans cesse, et personne ne voudrait revenir en arrière sans doute. Cependant le fait que notre autonomie ne résulte pas d’une conquête de l’individu mais lui est imposée comme une exigence sociale doit aussi être pris en compte, dans ces contradictions que nous éprouvons tous.

En effet, dans ce contexte, l’autonomie signifie surtout notre solitude. L’individu ne préexiste pas à la société qui lui donne forme. « On se sent soi » mais « on est n’importe qui » ! « Les droits de l’homme d’un côté, mais point de sujet autonome pour les exercer ». Cette notion « d’autonomie subie » résume les impasses des positions libérales, qui sont celles que nous devons affronter aujourd’hui. D’ailleurs, il faut bien dire que ce renversement de la libération en intériorisation des pouvoirs, ainsi que la reconnaissance des souffrances d’une autonomie subie dans la solitude et la perte de tout avenir, constituent les thèmes principaux de la sociologie de ces dernières années.

Les équivoques de la critique du libéralisme

Marcel Gauchet s’oppose donc clairement au mythe libéral de l’individu autonome, rationnel, souverain sur la scène politique devenue démocratique. Le « moralisme » rencontre immédiatement le démenti de la folie en l’homme, puis l’Autre inconscient qui nous habite. Finalement la sociologie, et toute l’histoire idéologique, achèvent de constituer l’individu en pantin de son époque (ce que notre narcissisme ne saurait admettre mais que la publicité met en pratique.

Si Marcel Gauchet partage en fait le scepticisme des libéraux, enregistrant la perte de toute légitimité qui nous condamne à une « société de marché », c’est comme à contre-coeur pourtant, nous appelant même à un renouveau du politique. En tout cas, sa conception d’un processus subi (sans sujet) l’oppose complètement à l’idéologie libérale ou libertaire qui présente comme une libération dont nous serions les acteurs, ce que Marcel Gauchet analyse au contraire comme une perte de sens, une individualisation qui, loin de produire l’indépendance des esprits, renforce le conformisme et la massification. Il montre bien les côtés négatifs de la liberté.

[1] Gauchet, Marcel, “La démocratie contre elle-même”, Paris, Gallimard, Tel, 2002.
[2]Cf Jean Zin, http://www.globenet.org/transversales/grit/gauchet3.htm

©  , 2011

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