Émeute : bientôt à l’affiche dans votre quartier !

22 août 2011

Alain Bertho, dans son livre « Le temps des émeutes », met en évidence un phénomène fort intéressant : « Les États ne sont plus les représentants et les porteurs de l’intérêt commun de la nation. » Par exemple, le gouvernement grec ne rend pas de comptes aux Grecs, mais aux agences de notation, aux financiers, au FMI, à l’Union européenne, etc. Nous sommes passés à la gouvernance qui place les gens à distance du gouvernement. Il s’agit d’un décentrement de la prise de décision alors redistribuée au travers d’une multitude d’acteurs dont la majorité est étrangère au pays concerné. La gouvernance est surtout et avant tout l’expression d’un profond mépris envers le citoyen.

 Les émeutes de Londres, et toutes celles qui s’agitent sur la planète, dénotent un profond mépris de la classe dirigeante envers des besoins violemment exprimés par des gens qui en ont assez de se faire dire qu’il faut gérer l’État avec plus de rigueur, qu’il faut se serrer la ceinture, alors que ceux qui mènent l’économie — les financiers — s’octroient des bonus de plus en plus juteux. Un cliché dites-vous ? Pas tant que ça…

Peut-être n’avez-vous aucune idée de quoi il retourne lorsque vous entrez dans un supermarché et que vous voyez les paniers d’épicerie déjà pleins de victuailles se remplir encore plus, alors que vous savez que vous n’avez que quelques dollars ou euros dans vos poches pour vous procurez l’essentiel : du pain, du lait, quelques morceaux de viande, et voilà où ça s’arrête. Vous n’avez aucune idée du sentiment de rejet que vous éprouvez dans de telles circonstances. Il y a alors quelque chose qui vous étreint dans le bas du ventre. Quelque chose de sourd, de douloureux. Une colère contenue qui ne demande qu’à s’exprimer. Je suis dans une position pour vous en parler ; je l’ai vécu, et il n’y a pas si longtemps. C’est une impuissance totale que l’on vit. Il ne s’agit pas ici d’un simple ressenti ; ça se vit… Vous sortez du supermarché, vous voyez sur le stationnement tous ces véhicules rutilants, il pleut, il vente, il fait froid, c’est l’automne, et vous montez sur votre vélo pour parcourir quelques kilomètres. Vous arrivez à la maison, vous ouvrez la porte du frigo, vous y déposez ce que vous avez acheté, et vous constatez avec désarroi qu’il est quasi aussi vide qu’avant. Je ne m’apitoie pas sur une situation qui fut mon lot, ainsi que celle de ma famille. En fait, il y a des centaines de milliers de gens qui vivent ça au Canada, en France, en Belgique, aux États-Unis et partout dans les pays occidentaux supposés regorger de richesses.

Quel terrain fertile pour tous les coachs de vie de ce monde, ces merveilleux idiots utiles. « Prenez-vous en main! ». « Devenez l’architecte de votre propre vie ! ». « Soyez entrepreneur ! ». « Vous avez le potentiel pour devenir ce que vous voulez ! ». « Rien n’est impossible ! ». Les coachs de vie et tous les autres entraîneurs au bonheur prolifèrent parce que l’État se désengage à grands coups de ses responsabilités. L’industrie du coaching est déjà milliardaire, et elle a un bel avenir devant elle. Jour après jour, dans nos sociétés occidentales repues et faisandées pour certains, le secteur économique qui croit le plus rapidement est celui de la production de déchets : des gens qui se sentent de plus en plus exclus de tous processus politiques, car ils ont la vive impression que peu importe ce que leurs gouvernements feront, ils le feront pour le profit de gens qui n’ont strictement aucune considération pour leur sort. Et quand ça chauffe un peu trop, l’État parle de consultation citoyenne, d’action citoyenne, de mobilisation citoyenne, et de tout ce qui peut être citoyen. On calme ainsi l’humeur des gens. L’État désire que les gens se réapproprient le processus collectif de décider ce qui doit être fait pour le bien de tous.

On me demandait dernièrement pourquoi il n’y a pas d’émeutes au Canada. Je n’ai eu que cette réponse cynique : parce que le pouvoir tient un discours inclusif. « Personne ne sera laissé sur la touche ! » Inclure tout le monde est la meilleure prévention contre les émeutes ! Et on se gausse de « citoyen ».

Ce que les gens qui se sentent exclus savent, c’est qu’ils ne sont plus les intermédiaires de quoi que ce soit dans la structure politique. On ne lui demande pas son avis au citoyen, bien qu’on lui demande de voter. On lui dit plutôt ce qu’il doit faire pour que Moody’s, Morgan Stanley ou Standard & Poor’s ne décote pas le pays. Que reste-t-il alors au citoyen ? L’émeute. Pourquoi ? Parce qu’il sait que c’est la seule façon de se faire entendre. Le citoyen, celui que l’on exclut, ne veut pas s’impliquer politiquement dans les structures existantes, car il sait que les dés sont pipés à l’avance en faveur des financiers.

Ici le langage de la contestation c’est l’acte — l’émeute — et non les mots. Nous sommes dans un moment de l’affrontement où l’affrontement est ce qu’il y a à dire. Les mots ne suffisent plus, et ne servent même à rien. L’émeute devient alors une exigence d’avenir et de projet social. Et l’avenir, ici, se résume au prochain bilan trimestriel… Il faut donc s’attendre à ce que, partout sur la planète, l’émeute devienne de plus en plus la forme de revendication politique. Elle est tellement simple à mettre en œuvre, elle exige si peu de moyens, qu’elle est à la portée du premier citoyen qui en ras-le-bol et qui, un jour, saute un fusible.

©  , 2011

 

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