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« Horreur technologique » ou néo-obscurantisme ?

23 août 2011

Août 2010, une soixantaine de faucheurs volontaires déterrent soixante-dix pieds de vigne transgénique dans l’unité de Colmar de l’Institut national de recherche agronomique (Inra), ruinant plusieurs années de travaux scientifiques. [1] Cette action spectaculaire tend à montrer que certaines nouvelles technologies suscitent des inquiétudes et font l’objet d’une vive contestation. Celle-ci est principalement portée par des mouvements écologistes et altermondialistes, par un syndicat agricole (Confédération paysanne), mais aussi par des mouvements spécialisés dans des luttes ciblées (Inf’OGM, Robin des toits, etc.).

Ces organisations dénoncent les effets présumés nuisibles pour la santé, l’environnement, l’économie, voire les libertés publiques, de l’application de certaines technologies. Parmi les technologies incriminées figurent notamment les organismes génétiquement modifiés (OGM), les nanotechnologies et les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile.

Des méthodes d’action variées
Face aux risques qu’ils dénoncent, les contestataires prônent l’application du principe de précaution sous la forme d’un moratoire portant sur la commercialisation (OGM), voire sur la recherche (nanotechnologies). Leurs actions visent à faire pression sur les « décideurs » (autorités publiques, entreprises, agences d’évaluation des risques, etc.) afin de les inciter à appliquer ce principe.

Cette pression peut être indirecte, lorsque l’opinion publique est prise à témoin d’un scandale actuel ou potentiel. Mais le recours ultime de ces mouvements est l’action directe, qui consiste à appliquer de fait un principe de précaution sous la forme d’une action de désobéissance civile (fauchage et arrachage de plantes génétiquement modifiées cultivées), voire de sabotage.

Une science « dévoyée »
Les opposants aux évolutions scientifiques et techniques ont développé un système de pensée aux confins de la science, de l’économique et du politique. La recherche scientifique serait, selon eux, soumise à un impératif de profit. Ainsi, les contestataires mettent généralement en cause l’utilité des technologies en estimant que les motivations de leurs concepteurs et promoteurs sont avant tout commerciales, et qu’ils n’ont pas la capacité de maîtriser leurs effets. Ils estiment que la science « pure » n’existe plus. Celle-ci aurait été totalement dévoyée, corrompue et « marchandisée », et serait désormais au service de la compétitivité économique et de logiques sécuritaires.

Afin de dénoncer cette dérive, les associations utilisent le terme de « technoscience », qui évoque l’alliance pernicieuse, selon eux, de la science, de la technique et de l’industrie ou du marché. Les entreprises sont suspectes d’être obnubilées par une quête insatiable de profits et d’être prêtes à tout pour parvenir à leurs fins.

Scientisme et progressisme
Aux fondements idéologiques de la technoscience se trouveraient le scientisme, dérive de la science en idéologie ou en dogme, et la vision béate du progrès qu’il est censé incarner. Le scientisme serait le pendant de ce que représente le « néolibéralisme » pour les altermondialistes.

Le « paradigme progressiste » dont la société serait victime renvoie à l’idée d’une foi absolu dans le progrès. Marie-Christine Zèlem, du Certop (Centre d’étude et de recherche travail organisation pouvoir), la définit comme « une représentation, une vision du monde qui repose sur deux croyances principales : celle de la maîtrise de la nature et celle de l’émancipation de l’humanité par la technique ».

Dénoncer la politique du « fait accompli »
Les opposants aux technologies émergentes dénoncent également ce qu’ils appellent une politique du « fait accompli ». Les applications technologiques seraient expérimentées (OGM), commercialisées (nanomatériaux) ou mises en œuvre (antennes-relais) avant qu’un processus d’évaluation indépendant ne soit mis en place et que leur innocuité soit prouvée.

Les opposants aux OGM, estiment ainsi que les expertises et les instances d’évaluation des risques – ministères, laboratoires de recherche, Académie des sciences, commissions d’évaluation des OGM – sont influencés par ce qu’ils appellent le « lobby pro-OGM ». Ils réclament des expertises indépendantes, des évaluations des effets à long terme des OGM sur l’environnement et la santé et, dans l’attente du résultat de ces études, l’application d’un « principe de précaution » sous la forme d’un moratoire pour toute mise sur le marché.

Démocratiser les choix scientifiques et techniques
Aux yeux de la plupart des opposants aux technosciences, il n’existe pas d’expertise ou de point de vue officiel qui puisse être neutre et objectif. Une défiance systématique pèse sur les « décideurs » dans le domaine des technologies. Les experts sont quant à eux soupçonnés de façon systématique de se trouver dans une situation de conflit d’intérêt.

Les organisations appellent donc à une démocratisation des choix scientifiques et techniques en considérant que les scientifiques « indépendants », la société civile et les citoyens informés ont autant de légitimité à se prononcer que les experts scientifiques. Ils tendent enfin à militer en faveur d’un « risque zéro » qui devrait être, selon eux, ce vers quoi toute politique publique devrait tendre, le principe de précaution étant perçu comme l’outil privilégié de cette politique.

Des mouvements discrédités par leur posture de soupçon systématique
On ne peut ignorer la multiplication des scandales sanitaires et environnementaux qui se sont produits en France depuis la fin des années 1970, les inquiétudes d’une partie de l’opinion publique qui en découlent, le rôle d’alerte et de contre-pouvoir joué par certaines organisations de la société civile et sans doute la nécessité de démocratiser les choix scientifiques et techniques, notamment par le développement des conférences de citoyens ou des boutiques de science. Néanmoins, on peut regretter que ces mouvements de contestation de la technoscience ne parviennent pas toujours à échapper à un certain nombre de travers en péchant souvent par généralisation, soupçon systématique, manichéisme et catastrophisme.

[1] Cf la note publiée par Eddy Fougier pour la Fondapol sous le titre « Contester les technosciences : leurs raisons ».
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/28/contre-les-technosciences-horreur-technologique-ou-neo-obscurantisme_1553886_3232.html

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  1. Olivier MONTULET
    23 août 2011 à 12 h 04 min

    Neo-luddisme. Rien d’autre, il s’agit de l’expression d’une peur primaire assez mortifère, à l’instar du principe de précaution., il ‘est l’expression d’une perte de confiance en l’humanité et surtout en soi-même et de sa soumission au rêve mythique de l’Éden. C’est l’oubli que seul le développement des techniques par l’homme lui a permis de survivre dans une nature hostile. L’ennemi n’est pas l’homme mais la nature. Plutôt que de vouloir combattre pour sauver la nature, qui aura de toute façon toujours le dessus, il faut combattre pour sauver l’homme notamment en développant la santé, l’alimentation (les épidémie et la faim sont des fléaux naturels premiers responsables des carnages terrestres) mais aussi contre les conflits inter-humains seconde cause de désastre, par l’éducation, l’altruisme, le partage et la redistribution. La technologie, si elle connait des dérapages et des dérives, souvent dus à la cupidité et non à la technique, certes impressionnants, est responsables de méfaits insignifiants à côté des dommages naturels et guerriers mais aussi vis à vis des bienfaits qu’elles apportent.

  2. Olivier MONTULET
    23 août 2011 à 12 h 25 min

    « Le principe de précaution serait interdit si on l’appliquait à lui-même, tant il est dangereux » Jean de Kervasdoué

  3. 23 août 2011 à 14 h 50 min

    Les ‘Anti-OGM’ se trompent allègrement de combats et les véritables méfaits écologiques des produits génétiquement modifiés (s’il n’y en a) ne seront visibles que dans plusieurs décennies alors que les méfaits économiques des OGM sont perceptibles dès aujourd’hui.

    Car au final, les OGM ne répondent qu’à des objectifs financiers :

    – s’accaparer et ‘marchandiser’ le vivant,
    – continuer à rentabiliser des sols complètement morts…

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