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Le malaise des radicalismes civilisationnels

24 août 2011

L’assassinat de dizaines de ses concitoyens par le norvégien Breivik a surpris par la détermination et la rationalité de sa mise en œuvre.[1] S’agit-il du geste d’un malade mental ? C’est une hypothèse défendue par certains. D’autres défendent l’idée que ce geste est alimenté par des discours qui accentuent la peur de l’islam et la crainte pour le devenir de l’Occident. D’autres encore diront que les responsabilités seraient à chercher dans les « politiques multiculturelles ». Peut-être que c’est au croisement de tout cela que l’on peut trouver quelques clés de compréhension. [2]

Au départ de toute mobilisation radicale, il y a la perception d’une situation intolérable. Il s’agit d’une vision des choses. Elle se fonde sur une situation de fait. Mais le caractère intolérable provient de la perception que l’on en a. Dans ce cas, la situation de fait est celle du changement de la réalité européenne suite aux immigrations extra-européennes. Avec 2 conséquences :

  1. La composition des populations européennes n’est plus celle d’il y a quarante ou cinquante ans. L’Europe a, définitivement, une population d’origine exogène.
  2. Parmi ces populations extra-européennes, il y a plus de vingt millions de personnes d’origine musulmane. Présence qui se développe dans le contexte des dynamiques identitaires en cours dans le monde musulman et la production de discours et de pratiques qui clament ces identités souvent aux teintes anti-occidentales.

Le fait est là. Pour de nombreux européens, il est source d’inquiétude et d’incertitude. Pour certains, ce fait est intolérable. Mais la perception de ce caractère intolérable ne suffit pas pour qu’un passage à l’acte ait lieu, comme en Norvège. Il faut, en plus, au moins 3 ingrédients.

Tout d’abord une théorisation, c’est-à-dire un ensemble d’arguments qui rendent logique l’analyse de la réalité en terme de négativité absolue et rendent plausible l’acte extrême qui va être accompli. On a parlé du bric-à-brac des 1 500 pages élaborées par Breivik. Mais ce serait une erreur de sous-estimer la force rationnelle de ce bric-à-brac, sa cohérence interne qui fournit des bonnes raisons pour agir comme on agit. Ce discours produit une clôture de sens, devient une vérité.

Un deuxième ingrédient qui forge les radicalismes est l’existence d’un petit groupe qui construit une sorte de communauté radicale solidaire, sous l’influence d’un leader. Le cas de Breivik innove à cet égard : il est une créature du Web. Sa communauté solidaire radicale n’est pas constituée d’un groupe concret (à ce qu’il semble), mais d’une réalité sociale virtuelle. Breivik est un solitaire branché, un individu solidaire avec d’autres dans la réalité du branchement télématique.

Internet a créé un mode d’existence sociale inédit. Ce n’est plus le mode communautaire (bien qu’on parle de « communautés » virtuelles), ce n’est pas celui des adhésions institutionnelles à une organisation, ce n’est pas non plus celui du réseau (bien que l’on parle improprement de « réseaux » sociaux à propos de Facebook par exemple). Il s’agit d’individus connectés, solitaires mais branchés, hors du social humain concret (celui des partis, des associations). Ce mode d’existence sociale permet, en sélectionnant les branchements, de ne jamais rencontrer de contradiction, comme les radicalismes ancrés dans des groupes sociologiques concrets en trouvent. Par le Web et par la sélection des branchements qu’on opère, on peut se limiter à rencontrer uniquement ce qui renforce sa propre raison. Plus que jamais le radicalisme peut se construire comme une réalité évidente, fulgurante.

Un troisième ingrédient, ce sont des conditions contextuelles qui rendent possible ce geste ; il s’agit souvent de sociétés déstructurées ou de pouvoirs politiques figés. Dans le cas norvégien, c’est une société bienveillante, confiante en elle-même et dans la qualité citoyenne de ses membres. Une société dans laquelle la malveillance, la violence interne sont non pensables. Ou bien, dans l’ordre des choses que l’on ne veut pas voir pour ne pas perturber le pacte de confiance et de bien-être. C’est dans le creuset de ces ingrédients que le malaise se construit comme une injonction absolue : il peut commander des gestes extrêmes, l’assassinat, le suicide terroriste, afin de sortir du malaise vécu en croyant accomplir un geste résolutif.

Le geste de Breivik, comme celui de tous les radicaux, est ainsi complexe dans sa construction et dans sa mise en œuvre. Il serait erroné de considérer ce geste uniquement comme acte d’un individu. Il est un symptôme. Celui d’un malaise civilisationnel européen. Il existe. Il a sa source dans la nouveauté de population, tout comme, plus largement, dans les processus de mondialisation et dans le fait que, désormais, l’Europe, n’est plus au cœur du devenir du monde.

Ce malaise a en face de lui un malaise civilisationnel musulman. Dans les trente dernières années, ce sont les extrémismes des deux bords qui ont souvent dicté l’agenda des relations entre Occident et islam. La proche commémoration du dixième anniversaire de l’attentat des Twin Towers et de ce qui s’en est suivi (guerre d’Afghanistan, d’Irak, attentats de Londres, de Madrid, de Casa, succès électoraux des partis extrémistes…) nous rappelle le moment plus visible de cette tension. La logique radicale a prévalu. Entres autres parce que, face à ces extrémismes, il n’y a pas eu de contre-théorisations efficaces. Les approches, les concepts, les images mobilisées jusqu’ici pour trouver l’insertion de l’islam en Europe ou des populations qui n’étaient pas originaires d’un pays européen ne suffisent pas.

Les discours qui ont émergé dans les années 1980 et qui tentaient de proposer un contre-discours en termes du multiculturalisme ou d’interculturalisme ne suffisent pas, même s’ils ont contribué en partie à apporter un regard positif. De même, l’affirmation qui fait appel à la citoyenneté suite à l’acquisition de la nationalité. Tout cela ne suffit par pour penser le vivre ensemble dans les modalités d’existence sociale du XXIe siècle, faites de circulation de personnes et de mondialisation et pour penser le fondement d’une citoyenneté nouvelle.

Si les Etats-Unis – souvent le modèle dans ces questions – peuvent se contenter du discours multiculturel, c’est parce que celui-ci est englobé dans la pompe aspirante de l’idéologie américaine, celle du succès, de la frontière, du rêve et de la puissance américaine. Tel n’est pas le cas des pays européens. Ils ont d’autres fondements culturels. Ce qui revient aussi à repenser et renommer l’idée de nation.

[1] le 22 juillet 2011
[2] Felice Dassetto, membre de l’Académie royale de Belgique, Le Monde, 12.08.11.

©  , 2011

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