Accueil > Néopopulisme, Politique > Les extrêmes droites européennes en mutation

Les extrêmes droites européennes en mutation

25 août 2011

« Dédiabolisation », est un terme omniprésent dans le discours de Marine Le Pen, dirigeante du Front national en France. Changement de discours, évolution de l’image : l’extrême droite européenne adopte depuis quelques années un nouveau visage. [1] Selon Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’Iris, spécialiste de l’extrême droite, cette évolution est liée en partie à un changement « dans le rapport à la seconde guerre mondiale, au nazisme ». [2] « Les nouveaux militants et les nouveaux cadres dirigeants des partis d’extrême droite sont des gens qui n’ont pas connu tout ça. C’est une évolution principalement générationnelle », conclut-il. Geert Wilders, fondateur du PVV néerlandais, Nick Griffin leader du British National Party (BNP) britannique, le suédois Jimmy Akesson ou encore Marine Le Pen en France, incarnent avec d’autres cette nouvelle génération.

Les extrêmes droites de l’Europe de l’Ouest s’orientent vers une institutionnalisation. Le nationalisme radical laisse place à la défense d’une identité culturelle européenne.

Différence Est/Ouest
L’Est « n’en a pas encore fini avec l’héritage de l’ère communiste et suit une évolution spécifique », explique le politique allemand Michael Minkenberg, lors d’un colloque du Cevipof. [3] « La droite radicale dans la région est particulièrement conditionnée par le poids de l’histoire », poursuit-il. « Dans l’Europe de l’Ouest, les boucs émissaires sont tout trouvés dans les immigrés et étrangers en général », alors qu' »en Europe centrale, où ces boucs émissaires ne sont pas disponibles, le nationalisme y est dirigé contre l’étranger en général, contre les pays voisins, contre une puissance hégémonique extérieure – d’abord Moscou et maintenant Bruxelles « , poursuit-il. « Les terres perdues », liées au tracé des frontières, constituent « une question politique délicate et explosive dans la région », souligne Michael Minkenberg. Le Jobbik hongrois, par exemple, dénonce le traité de Trianon signé en 1920, qui a amputé le pays des deux tiers de son territoire après la Première Guerre mondiale. Le parti tente également de renforcer les liens avec les minorités hongroises des pays frontaliers. De la même façon, le Laos de Giorgos Karatzaferis s’enquiert du sort des « Grecs de Macédoine ».

« Islamisation » et « mondialisme »
Pour les partis d’Europe de l’Ouest, deux thèmes sont prédominants, deux ennemis communs cibles de toutes les attaques : les musulmans accusés d' »islamiser » l’Europe et la mondialisation rebaptisée « mondialisme ». La « lutte contre l’islamisation » a été cristallisée par le débat sur l’interdiction du port du voile et par le vote suisse anti-minaret.

« Il y a quinze ans, on a eu le voile, il y avait de plus en plus de voiles. Puis il y a eu la burqa, il y a eu de plus en plus de burqa. Et puis, il y a eu des prières sur la voie publique (…), maintenant il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires », expliquait récemment dans un meeting Marine Le Pen, qui veut se dresser en défenseure des valeurs républicaines. En France, mais aussi en Suisse, en Allemagne, en Suède ou encore aux Pays-Bas, l’Islam est au cœur de tous les amalgames.

« Geert Wilders dit qu’il faut arrêter l’immigration extra européenne, arrêter de construire des mosquées et interdire le coran. Il ne dit pas qu’il faut interdire la lecture islamiste du Coran, ce qui pourrait entraîner un débat. Il ne dit pas qu’il faut arrêter de construire des mosquées intégristes mais les mosquées tout court », souligne Jean-Yves Camus à propos de la confusion volontairement entretenue dans le discours du leader néerlandais. Réunis à Paris lors d’une journée organisée le 11 novembre par la revue « Synthèse Nationale », les « identitaires » partagent la même thématique. Le suédois Robert Vesterlund, président du Salemfonden, évoque la « contestation contre la violence multiculturelle en Suède ». « Nous payons tous le même prix du globalisme », poursuit-il, « je sais que l’ensemble des pays européens ont les mêmes problèmes ».

Le rôle du 11 septembre
« Un certain nombre de prises de position de ces partis sont d’autant plus problématiques pour la démocratie qu’elles deviennent compatibles avec un certain nombre de discours qu’on entend en dehors de cette famille politique, notamment sur la vision du multiculturalisme », remarque Jean-Yves Camus. Angela Merkel a fait état de l’échec total du multiculturalisme en Allemagne ; cette constatation a été récupérée par l’extrême droite. Pour Piero Ignazi, politologue italien, professeur à l’Université de Bologne, « ces partis exploitent des arguments typiques de la gauche libérale ». Notamment sur la question du port du voile à laquelle les partis d’extrême droite ont opposé des arguments liés à la liberté de la femme.

Cette islamophobie s’inscrit plus largement dans la dénonciation des effets de la mondialisation. « Au XXe siècle, il y a eu deux totalitarismes : le nazisme et le communisme. Au XXIe siècle, on a le mondialisme, qui est un totalitarisme consumériste, du tout commerce », interprète Marine Le Pen. L’apparition d’internet, et notamment des réseaux sociaux, constitue pour ces mouvements, qui disposent parfois de moyens plus modestes, un espace de diffusion des idées et un outil de fédération. Les blogs, pages facebook et twitter relaient pétitions, appels à manifester, et discours en tout genre. S’est, par exemple, constitué un réseau transnational de villes contre l’islamisation ou encore un observatoire de l’islamisation.

Pas « extrêmes » mais « patriotes »
« Ce sont des partis ‘patriotes’. Ils expriment de fortes inquiétudes à l’égard de l’immigration, témoignent d’une crainte de l’islamisation de leur pays et prônent la défense de leur culture et de leur identité », assure Marine Le Pen, qui regrette l’utilisation du terme « extrême ».

Marine Le Pen ressemble à la nouvelle génération de dirigeants, mais reste prisonnière d’un appareil encore ancré dans l’extrême droite traditionnelle. Car si elle cherche à se positionner, comme « ces partis qui ont évolué à la charnière entre la droite conservatrice et l’extrême droite, » observe Jean-Yves Camus, le FN reste, lui, un parti d’extrême droite traditionnel. « Wilders, à l’origine, n’est pas un homme d’extrême droite, c’est quelqu’un qui vient de la droite libérale, il a été député, assistant du commissaire Bolkestein. A l’origine, ni l’UDC Suisse, ni le parti de Wilders, ni la Ligue du Nord ne sont des formations d’extrême droite. Ces partis n’ont aucune filiation fasciste ou néo nazie », précise le chercheur.

De nouveaux rapports avec la droite classique
« Le cordon sanitaire qui existait auparavant autour de ces partis est en train petit à petit de s’étioler », constate Jean-Yves Camus. Un fait qui n’a pas échappé à l’extrême droite française. « L’attitude de l’UMP a décomplexé une partie de son électorat. Ses électeurs ne comprennent pas qu’on nous traite comme un paria alors que Sarkozy vient sur notre terrain. Ces gens rejettent maintenant la diabolisation du FN et veulent briser le cordon sanitaire », affirme Marine Le Pen.  »

« Leurs idées se diffusent »
« Les extrêmes droites ont depuis longtemps compris qu’elles étaient, selon le mode de scrutin, un caillou dans la chaussure de la droite traditionnelle ou bien un allié nécessaire », décrypte Erwan Lecoeur, sociologue et politologue citant le cas italien de Gianfranco Fino qui s’est allié à Silvio Berlusconi, donnant à l’un la possibilité d’accéder au pouvoir et à l’autre celle de le garder. Même lorsque ces partis ne concluent pas d’accord électoral explicite, leurs idées se diffusent; leur implantation devient partout un fait politique qui entre en compte dans les calculs lorsqu’il s’agit de calibrer des discours au gré des sondages ou de définir une stratégie électorale, ajoute-il.

Pourtant, « la linéarité est beaucoup plus flagrante entre les électeurs frontistes et de gauche », analyse Pascal Perrineau, lors d’un colloque du CEVIPOF. Les deux formations campent ainsi sur des questions sociales. Si, sur le plan national, Marine Le Pen est créditée par le dernier baromètre Ispos de 27% d’opinions favorables – un record -, ce n’est probablement pas seulement du fait de la politique menée par la droite. La gauche pourrait y perdre aussi quelques plumes…

[1] Estelle Gross, Nouvelobs.com
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/politique/20101212.OBS4592/les-extremes-droites-europeennes-en-mutation.html
[2] Institut des relations internationales et stratégiques : http://www.iris-france.org/
[3] CEVIPOF – Centre de recherches politiques de Sciences Po : www.cevipof.com/

©  , 2011

Livres de l’auteur

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :