L’individu devenu déchet

25 août 2011

Dans son billet « Le malaise des radicalismes civilisationnels », mon collègue Georges Vignaux souligne un point intéressant « Si les États-Unis peuvent se contenter du discours multiculturel, c’est parce que celui-ci est englobé dans la pompe aspirante de l’idéologie américaine, celle du succès, de la frontière, du rêve et de la puissance américaine. » Cette pompe aspirante ne fait pas qu’aspirer sur le territoire américain ; elle aspire sur toute la planète. Et il y a un point dont il faut tenir compte dans cette affirmation : le succès. Les Américains carburent au succès. Le mythe du self-made-man. Tout est possible en Amérique. Tout est tellement possible, que rien ne semble pouvoir arrêter l’usine à succès. Malheureusement, on oublie trop souvent que « deux sortes de camions quittent quotidiennement les cours d’usines : l’un se dirige vers les entrepôts et les grands magasins, l’autre vers les décharges. L’histoire avec laquelle nous avons grandi nous a entraînés à ne remarquer (compter, évaluer, prendre en compte) que le premier camion. » [1]

Par ce travers, le monde est vu à l’envers. On glorifie dans les médias les gens qui réussissent, qui gagnent, qui se battent, qui montent, et qui franchissent tous les obstacles pouvant mener à la richesse et à la réussite. On ne parle pas de l’armée des sans-emploi — les déchets de l’usine à succès — la décharge —, pour la simple raison qu’ils ne réussissent pas. Depuis les débuts de l’ère industrielle, la destination d’un sans-emploi était l’armée de réserve du travail — chômage — dans l’espoir d’être rappelé dans le service actif. Aujourd’hui, la destination d’un sans-emploi — rebut — c’est la décharge et le tas d’ordures. Comme le souligne Danièle Linhart, « ces hommes et ces femmes ne perdent pas seulement leur emploi, leurs projets, leurs repères, l’assurance d’une vie maîtrisée : il se voit aussi privés de leur dignité de travailleurs, de l’estime de soi, du sentiment d’être utile et à leur place dans la société ». [2]

Mon collègue Vignaux et moi tentons par différents chemins de comprendre ce qui se passe, ce qui se trame, et ce qui nous pend au bout du nez. Chaque fois que nous soulevons un peu plus le capot de cette étonnante mécanique, il nous apparaît de plus en plus clairement que l’agression, l’émeute, la casse, et la manifestation semblent vouloir devenir le mode d’expression d’un ras-le-bol généralisé. Pourquoi, et je vous le demande, tous ces gens disqualifiés devraient-ils respecter les règles d’un jeu qui les place malgré eux dans cette position ? Il n’y en a aucune, car si les règles du travail sont ignorées par ceux-là mêmes qui les ont édictées, comment ne pas percevoir la chose comme une agression et une injustice criante ?

Peut-être que ce que nous cherchons à démontrer ne vous touche pas, car vous avez encore un emploi qui vous permet de vous loger, de vous nourrir et de vous divertir adéquatement. Peut-être vous dites-vous que ces sans-emploi n’ont qu’à faire ce qu’il faut pour se retrouver un emploi. Le succès n’est-il pas à la portée de tous ? Il suffit de le vouloir pour y arriver. Le problème, c’est que, on ne nous a pas appris à compter, évaluer, et prendre en compte le camion qui sort de l’usine pour se rendre à la décharge. Et on ose ainsi croire que tout le monde n’a vu que le premier camion qui se rend vers les grands magasins et les entrepôts.

De même que le stockage de déchets industriels dans des conteneurs réfrigérés ne suffirait guère à les transformer en denrées valables sur le marché, de même le stockage de sans-emploi — déchets — dans des programmes de chômage ne saurait les transformer en employés valables sur le marché. Pourquoi ? « Quand les protections fournies par l’État contre les frissons existentiels sont ainsi peu à peu démantelées, quand les institutions d’autodéfense collective, comme les syndicats et les autres instruments de négociation collective perdent de leur pouvoir sous la pression de la concurrence économique qui amenuise la solidarité des faibles, il appartient désormais aux individus de chercher, de trouver et de mettre en place des solutions individuelles aux difficultés sociales et de les expérimenter par le biais d’actions individuelles et isolées, en utilisant des outils et des ressources dont l’inadéquation au but poursuivi est flagrante. » [3] C’est la pauvreté programmée.

[1] Bauman Zygmunt, Vies perdues – La modernité et ses exclus, Paris, Éditions Payot, 2006, p. 55.

[2] Linhart Danièle, Rist Barbara, Durand Estelle, Perte d’emploi, perte de soi, Paris, Ères Poche, 2009.

[3] Bauman Zygmunt, Le présent liquide, Seuil, Paris, 2007, p. 24.

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  1. 25 août 2011 à 11 h 17 min

    Le self-made-garbage ?

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