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Vie privée : un rebut du XXe siècle ?

2 septembre 2011

La vie privée est une notion intimement liée au fonctionnement de la démocratie. Par exemple, la police ne peut entrer chez vous de façon arbitraire pour faire des fouilles. Elle a besoin d’un mandat, car votre lieu de résidence est considéré comme l’ultime expression de votre vie privée. D’un autre côté, les différentes agences gouvernementales affichent partout qu’elles respectent votre vie privée, alors que vous savez pertinemment qu’elles accumulent, année après année, des informations confidentielles et privées vous concernant : votre santé, vos impôts, votre permis de conduire, vos démêlés avec la justice, etc.

Vous êtes partout fichés, et on vous dit respecter votre vie privée. Les agences de crédit détiennent à votre sujet des informations critiques à propos de votre comportement de consommateur. De plus, dès que vous payez avec votre carte bancaire au supermarché, vous laissez une trace indélébile auprès de votre institution financière relativement à votre train de vie et ce que vous consommez. Peu importe ce que vous faites dans l’espace public, votre vie privée est constamment mise à mal.

Se rendre aux États-Unis est systématiquement devenu un acte légalisé de violation de votre vie privée par un tiers pays : on vous scanne, on prend vos empreintes digitales, on vous fiche. Mieux encore, pour 49,95 $, la société américaine Intelius peut fournir, à celui qui est prêt à payer, toutes les informations vous concernant, depuis votre adresse civique, en passant par votre état civil, vos démêlés avec la justice, votre crédit, vos mariages et divorces, jusqu’à vos voisins. L’idée étant que, si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre : soyez transparent !

Qu’est-ce que la vie privée ? Formulé simplement, c’est la capacité pour une personne de s’isoler et de protéger ses intérêts. Selon l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie personnelle, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. » Nous savons tous qu’il y a un danger à laisser entrer dans le cercle de notre vie privée des étrangers. Ils pourraient éventuellement se servir de certaines informations contre nous si jamais la relation tournait au vinaigre. Il est donc essentiel de protéger sa vie privée. On comprendra donc aisément que la montée en puissance des grands systèmes informatiques centralisés détenus par les agences gouvernementales au cours des décennies 1960 et 1970 ait fait craindre le pire pour la vie privée. Être fiché dans un ordinateur avait non seulement quelque chose de déshumanisant, mais laissait également supposer que Big Brother pourrait épier tous les gestes de notre vie privée.

La vie privée se fonde essentiellement sur le sentiment, l’émotion, la transparence et l’engagement. Dans la vie privée, on se dévoile ; on devient transparent. On ne se dévoile pas dans la vie publique, on se donne un rôle. Avez-vous constaté à quel point vous êtes surpris de constater que, dans la vie privée, votre collègue de travail est une personne parfois très différente ? La vie privée est un endroit sécurisant ; elle nous protège des attaques du monde extérieur. Nous pouvons être nous-mêmes dans la vie privée. Dès que nous sortons de la sphère privée, nous reprenons notre rôle social. Pourquoi notre vie privée ne peut-elle pas à ce point se fondre dans la vie publique ?

Premièrement, le respect de la vie privée répond aux exigences de la société libérale moderne qui exige cette séparation entre vie privée et vie publique. Nous sommes essentiellement dans une position dualiste en tant qu’individu portant un seul et même nom : il y a Jean, le père de famille avenant, aimant, conciliant et tout le reste, comme il y a Jean, le comptable qui prépare vos paies. Et vous, quelle personne êtes-vous dans la vie privée par rapport à votre vie publique ? Votre image publique est-elle la même que votre image privée ? Désolé de vous décevoir, mais vous n’êtes pas la même personne, car c’est tout simplement impossible, et ce, pour la raison suivante : dans l’espace public, on exige de vous la sincérité et la transparence, ce qui est un défi insurmontable. Pourquoi est-ce insurmontable ? Parce que les interactions à nu dans l’espace public sont trop risquées. Pourtant, on veut que vous soyez sincères et transparents.

Deuxièmement, notre attachement à la vie privée nous a placés en opposition avec l’espace public. Prenons l’exemple de la rue. Il est maintenant impossible d’y faire quoi que ce soit, surtout pas de manifester, à moins d’avoir une autorisation en bonne et due forme de la part d’une quelconque autorité municipale. La rue est aujourd’hui considérée comme un lieu de transit. On doit y circuler en permanence. On ne peut pas s’attarder dans la rue. Notez que le sans domicile fixe ne peut avoir de vie privée, puisqu’il n’a pas de lieu désigné où pratiquer sa vie privée. Conséquemment, comme il est impossible de pratiquer sa vie privée dans l’espace public qui n’est qu’un lieu de transit, le sans domicile fixe est constamment pourchassé par les forces de l’ordre.

En 1974, le livre « The Fall of the Public Man [2] » de Richard Sennet remettait en cause la pérennité de l’espace public. Selon lui, nos sociétés occidentales, de plus en plus soumises à la pression constante de la vie privée, contribueraient à éliminer l’espace public. À croire que Sennett était visionnaire lorsqu’on observe attentivement ce qui se produit actuellement : l’espace public et la vie privée se déstructurent mutuellement au profit de la transparenceLa vie privée, ça fait tellement XXe siècle !


©  , 2011

 

[2] Sennet Richard, The Fall Of The Public Man, New York, W.W. Norton & Company, 1974.

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