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Le nouvel âge de l’individu

5 septembre 2011

L’expression est de Jean-François Dortier intitulant ainsi un entretien qu’il eut avec Marcel Gauchet. [1] Rappelons que Marcel Gauchet est probablement le philosophe qui a le plus apporté à la vie intellectuelle française de ce dernier quart de siècle. Les débuts du philosophe avaient été très remarqués avec La Pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique (1980). Il osait là mettre en cause une figure sacrée : Michel Foucault et sa théorie de l’institution asilaire. Non, la construction des asiles n’était pas la marque d’une « société disciplinaire ». Pour Gauchet, la volonté de soigner les malades mentaux à partir du XIXe siècle témoignait plutôt d’un projet démocratique visant à la réhabilitation de tous plutôt que comme une volonté « d’enfermement ».

Plus tard, en 2002, M. Gauchet allait se faire connaître avec le livre célèbre qui reste attaché à son nom : Le Désenchantement du monde [2]. Dans cette « Histoire politique de la religion », le philosophe soutenait que le christianisme, en opérant une séparation entre la foi et le politique, entre les croyances intimes et l’organisation politique de la cité, avait à sa manière préparé les sociétés à une sortie des religions : « Le christianisme est la religion de sortie des religions ». Le livre allait susciter un grand débat, à une époque où certains diagnostiquaient au contraire le retour du religieux. [3] Depuis, M. Gauchet n’a pas cessé de publier. Il vient d’achever le troisième volet de sa trilogie L’Avènement de la démocratie (t. III, À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Gallimard).

Dans le numéro anniversaire des 30 ans de la revue “Le Débat”, M. Gauchet a fait paraître un article titré : 
« Les trois visages de l’individu ». Il y présente les figures de l’individu contemporain à partir
 de trois phases successives : un individu « sociologique », plutôt égoïste et narcissique ; un individu « juridique », tourné vers la défense de ses droits ;
 enfin un individu « psychologique », marqué par « un subjectivisme émotif ».

Il s’agit d’une chronique visant à faire ressortir l’évolution de la figure de l’individu sur trente ans, telle qu’elle se dégage des travaux des sciences humaines. Tout d’abord, à la fin des années 1970, “l’individu” entre en sociologie. Jusque-là, il ne faisait pas partie des objets de la discipline. Puis les publications sur l’individualisme connaissent un développement spectaculaire, pendant que dans la société, on ne parlait que du triomphe de l’ego. L’individu était présenté sous l’angle de l’émancipation personnelle, de l’hédonisme, du narcissisme.

Puis dans les années 1980, un autre visage apparaît, consacré dans les années 1990, à la problématique des droits de l’homme : droits des minorités, ou des victimes. Y compris au niveau domestique, nombre des contentieux (au travail, dans la famille) passent par le recours au droit et à la justice. Cette période, Gauchet la nomme : la « phase juridique » de l’individualisation.

Depuis les années 2000 semble émerger un nouveau visage de l’individualisation : le « subjectivisme affectif et identitaire ». L’accent est désormais porté sur l’expression de soi, la quête de l’identité personnelle, le culte des émotions, la recherche de la reconnaissance. Ce ne sont plus l’indépendance personnelle ou droits de l’individu qui occupent le premier plan, mais l’expérience intime et les relations privées avec autrui.

Ces trois moments sont-ils des épisodes successifs ou s’agit-il de trois variantes  ?
Bien entendu, ce ne sont pas des étapes séparées, mais des moments d’un seul et même processus qui s’approfondit. Pour Gauchet, ces trois visages de l’individu sont des faces d’une même réalité ; elles ont pris tour à tour le dessus dans les travaux sociologiques. Il fait l’hypothèse que cette succession est significative. Ainsi, la revue Sciences Humaines a été un bon reflet de cette évolution. On s’est d’accord beaucoup occupé de l’acteur rationnel et de l’individualisme méthodologique, puis il n’a plus été question que des droits individuels et des droits des minorités. Enfin, en dernier lieu, il y a eu l’explosion des publications sur l’intelligence émotionnelle et le développement personnel. Cette production éditoriale reflète à sa manière des problématiques qui se manifestent dans la société : la façon dont l’individualisation s’est traduite dans le travail, les institutions ou la famille.

Les transformations de la famille traduisent ainsi la façon dont se manifeste l’individualité. À partir des années 1960, la jeunesse s’est en partie émancipée de la tutelle parentale, puis le mouvement a gagné l’enfant, que l’on regarde de plus en plus comme une « personne » avec ses droits propres. Les femmes ont conquis une autonomie juridique, économique et idéologique. Mais du coup, cette émancipation individuelle et la démocratisation des relations ont conduit à la destructuration de la famille.

Le mouvement d’autonomisation individuel a été effectivement un ferment de dissolution des ordres anciens. D’où la difficulté à reconstruire un ordre social qui respecte les droits de l’individu tout en maintenant la cohérence du collectif. C’est tout le problème de la modernité.

Marcel Gauchet ne croit pas à la théorie de la « dissolution du lien social ». Ce à quoi on assiste, en réalité, dans la famille, au travail ou en politique, c’est au remodelage des rapports sociaux en fonction du principe de consentement. Le lien est de moins en moins fondé sur l’imposition et de plus en plus sur la communication et la négociation. Aussi est-il plus investi subjectivement et affectivement. Par conséquent, il est plus fragile en surface, tout en étant plus solide que jamais sur le fond.

Dans la vie intellectuelle,
 on constate cette même tendance à l’individualisation.
 Y aurait-il un parallèle entre l’individualisation
de la société et celle de la pensée ?

Le déclin des autorités et la revendication d’autonomie individuelle ont effectivement leur traduction dans le monde des idées. Tous les maîtres à penser qui dominaient la vie intellectuelle des années 1950-1980 ont disparu sans relève. Il existe certes des « célébrités » dans la vie intellectuelle mais plus de directeurs de conscience et de « gourous », genre Jean-Paul Sartre, Jacques Lacan ou M. Foucault. Les nouvelles générations n’ont plus envie de se soumettre à la tutelle d’un maître. Chacun cherche à s’affirmer sur la scène intellectuelle. Il en ressort une production intellectuelle à la fois proliférante et dispersée. Aucun paradigme ne domine, aucune mode ne règne. D’où la difficulté à appréhender les mouvements contemporains des idées.

D’où vient ce mouvement d’émancipation individuelle ? Est-il caractéristique de l’Occident ?
L’individualisme qui s’exprime avec force depuis trente ans n’est que l’approfondissement d’un mouvement plus profond et plus ancien qui date d’au moins cinq siècles en Occident. L’historien suisse Jacob Burckhardt parlait déjà, au XIXe siècle, de naissance de l’individualisme à propos de la civilisation de la Renaissance en Italie. L’individualisme commence à s’exprimer dans la philosophie et le droit au XVIIe siècle. Il s’étendra plus tard à d’autres sphères de la société. Cette histoire de l’individualisation est encore à écrire. Elle n’est pas une histoire linéaire. Ce qui est manifeste, c’est la radicalisation de ce mouvement depuis une trentaine d’années.

Mais l’individu est-il vraiment une invention occidentale ? M. Foucault a pu montrer que le « souci de soi » est déjà bien présent dans l’Antiquité grecque et romaine. Il s’affirme notamment dans les discours philosophiques sur le « gouvernement de soi » et la volonté de contrôler sa vie.

Effectivement, il y a une préhistoire de l’individu. Il entre en scène dans l’Antiquité autour de ce que Karl Jaspers a nommé la période axiale. Vers les VIe Ve siècles avant notre ère apparaissent parallèlement sur plusieurs continents des individus qui rompent avec la tradition et proposent des philosophies et des spiritualités plus intériorisées. C’est le cas avec Bouddha en Inde, les prophètes d’Israël ou les philosophes grecs (Socrate). Ces percées spirituelles sont le signe d’une première rupture avec l’ordre traditionnel.

Plus généralement, l’individu en tant que personne qui exerce son jugement propre et défend ses intérêts particuliers n’est pas une invention occidentale. Il est présent dans toutes les sociétés humaines. On a parlé des communautés « holistes » traditionnelles comme de fourmilières où l’individu est fondu dans le groupe. C’est une image fausse. Dans les sociétés dites « traditionnelles », les gens sont parfaitement « individués », avec tout ce que cela signifie de capacité personnelle et de jeu avec les règles communes.

Voilà pourquoi il est essentiel d’opérer une distinction fondamentale entre l’individuation et l’individualisation. L’individu « individué » est une donnée universelle. L’individualisme, en revanche, renvoie à un mode spécifique de composition du collectif. Il correspond à la visée de fonder un ordre social et politique sur l’individu et ses droits. Ce processus d’individualisation, lui, est une caractéristique singulière de la modernité occidentale.

Aujourd’hui, l’individualisme n’est plus une caractéristique occidentale ?
Il l’est encore largement au degré qu’il a atteint chez nous, mais il tend à se répandre dans le monde entier. Il se diffuse en même temps que la science, la technique, les modèles de consommation et les valeurs propres à l’Occident, lesquelles avancent partout.

Le pouvoir d’attraction du modèle occidental est quasi irrésistible car la puissance, la richesse et le confort matériel – le fait de vivre plus longtemps ou de manger à sa faim –, cela ne se refuse pas. Mais on a conclu trop vite que les valeurs qui l’accompagnaient étaient universelles. Les tensions culturelles de la mondialisation ne peuvent se comprendre qu’en prenant en compte cette spécificité des valeurs de l’Occident. Le sentiment de « viol culturel » qui va avec la diffusion de ses marchandises vient de là. Parce qu’il tend à imposer au reste du monde sa culture et ses valeurs, l’Occident sécrète un front du refus. La mondialisation culturelle demande donc de comprendre ce qu’il y a de singulier dans le devenir occidental.

[1] Propos recueillis par Jean-François Dortier, “Sciences Humaines”, n°219, octobre 2010)
[2] La formule « désenchantement du monde », empruntée à Max Weber (1864-1920), renvoyait selon le sociologue allemand au déclin irréversible de l’esprit religieux dans les sociétés modernes, processus que l’on désigne sous le nom de « sécularisation ».
[3] Marcel Gauchet s’est défendu d’avoir prophétisé la fin des religions comme le laissait croire le titre du livre.

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