Tout est-il à reconstruire ?

6 septembre 2011

Les bons auteurs ne lassent pas ; ainsi en va-t-il de Marcel Gauchet. Laissons-le ici s’exprimer sur la question de la « démocratie », cette organisation du pouvoir que les Grecs inventèrent à Athènes au VIe siècle avant notre ère ? Existe-t-elle encore ? Le culte des élites ne nous condamne-t-il pas plutôt, aujourd’hui, à l’oligarchie, ce pouvoir partagé par un groupe de quelques uns, jugés meilleurs, car mieux nés, ou soi-disant plus compétents ? [1]

Pour Marcel Gauchet, l’élite est une mauvaise notion. Formulée, au XIXe siècle, par des théoriciens italiens dits élitistes, tels Mosca et Pareto, cette notion se voulait réaliste, et partait du constat que dans toutes les sociétés, le pouvoir est exercé par une minorité éclairée. Ces conceptions seront ensuite oubliées au profit de l’idée marxiste de couches et de classes dominantes. Puis, à son tour, cette expression deviendra obsolète […] On a considéré, à partir des années 1970, qu’il existait un milieu ayant une connaissance du monde suffisante pour assumer les fonctions dominantes et indispensables à l’adaptation du pays à la mondialisation […] Les critères déterminants se situent du côté du capital éducatif et de l’insertion dans les circuits de décision. C’est un phénomène de caste fondée sur les diplômes, les universités d’origine et les relations sociales.

La télévision fait-elle l’élite ?
Une intrication nouvelle s’est en effet construite entre les médias, le business, l’administration et le politique. Le rôle de cette élite est important. Elle définit les orientations collectives qui s’imposent aux gouvernants. Or beaucoup des idées diffusées par ces milieux depuis trente ans sont fausses sinon lamentables. Les “élites” se sont trompées sur presque tout : la stratégie face à la mondialisation, l’éducation dans la société de la connaissance, etc. C’est pourquoi Marcel Gauchet s’est toujours tenu à l’écart. Le vrai travail intellectuel ne peut se mener que de manière indépendante, en dehors de ces circuits de connivence.

De la critique du léninisme et du marxisme, il est passé à la réflexion sur l’idée de l’histoire. C’est ainsi qu’il est devenu un intellectuel et s’est lancé dans l’exploration des origines de la modernité démocratique. Il est, en 1980, un des fondateurs de la revue “Le Débat”, alors qu’émergeait la génération dite des « nouveaux philosophes ». Il se réjouit plutôt du rôle politique qu’ont joué ces derniers. “Pour la télé, precise-t-il, c’était très bien… Mais ils exprimaient mal des idées justes. On avait d’un côté des ténors médiatiques aux positions politiques plutôt justes ; de l’autre, de vrais intellectuels, mais qui restaient, sur le plan politique, prisonniers des schémas de l’extrême gauche. C’est à ce décalage qu’il s’agissait de remédier.” Son objectif alors, avec Pierre Nora, était de frayer une voie où un travail intellectuel consistant pourrait s’accorder avec un discours politique sensé et pluraliste.

Quel peut être alors aujourd’hui, l’avenir des intellectuels ?
Sa réponse est que la question du comment vivre est redevenue fondamentale […] Les gens sont perdus. Il y a ainsi une philosophie qui répond à un besoin pratique, en proposant des manières de s’orienter dans l’existence. Son succès public est évident, mais la philosophie ne se réduit pas à cela. La philosophie, pour Gauchet, est “une démarche de connaissance, un mode spécifique d’éclaircissement de la situation historique qui est la nôtre. Que sommes-nous collectivement ? D’où venons-nous collectivement ? Que pouvons-nous collectivement?”

Y a-t-il un destin européen ?
La grande majorité des Européens, selon lui, n’a pas d’identité européenne, sinon rhétorique. Les institutions européennes sont trop lointaines, trop illisibles, trop désincarnées pour susciter des sentiments d’identification et de fidélité. Par ailleurs, au nom de l’ouverture cosmopolite, les élites nous ont enfermés dans un provincialisme qui consiste à croire que les nations n’existent plus. Or, partout ailleurs dans le monde, elles existent ! “La nation est même un des moteurs de la mondialisation”.

Pourquoi les Chinois travaillent-ils autant, au point de soutenir un régime qui ne leur est pas sympathique ? Parce qu’ils pensent qu’en travaillant ainsi, la nation chinoise sortira grandie, reconstruite et libérée. Selon Gauchet, le cadre national demeure donc le vrai cadre politique où les gens affirment leur appartenance.

Dans ce context, les frontières existent, et elles ont un sens très profond. Elles appartiennent au principe des nations. “Les frontières, c’est le contraire des limites impériales.” Un empire domine et s’arrête pour bâtir un mur et repousser les barbares. Une frontière est une limite territoriale que des communautés politiques négocient. Elles déterminent des nations, au pluriel, et non la nation seule, qui n’est que le “fantasme auto-érotique des nationalistes”. Les frontières sont des passages, et toute souveraineté est en réalité une co-souveraineté.

La démocratie est-elle “éternelle” ?
Pas sûr pour Marcel Gauchet. La démocratie n’est pas une machine qui marche toute seule. Elle est une histoire pleine de contradictions, qui ne cesse de poser de nouveaux problèmes au fur et à mesure qu’elle avance. Sa thèse est que la démocratie est l’invention d’une nouvelle manière d’être des communautés humaines. Ce mouvement a commencé en Europe, il y a plusieurs siècles, et il continue. Il a connu au XXe siècle des oscillations dramatiques. Au moment où le principe du suffrage universel l’emporte partout, autour de 1900, la démocratie est remise en question par une vague de déstabilisation venue des profondeurs, qui va donner les totalitarismes dans le sillage de la Grande Guerre.

Les sociétés européennes sont parvenues à s’extirper de ce gouffre, après 1945. Les démocraties ont gagné. Mais cette victoire, sanctionnée par l’effondrement soviétique, les a relancées vers une nouvelle période d’incertitude. “La troisième révolution industrielle que nous connaissons, celle de l’informatique, de la mondialisation, de l’individualisme, de la société des médias, se révèle grosse de dilemmes que nous n’avions pas anticipés. Ce ne sont plus les totalitarismes qui nous menacent, mais des processus de dissociation interne que nous parvenons encore mal à cerner. Tout est à reconstruire. Plus la démocratie avance, plus les problèmes qu’elle rencontre grandissent […].”

[1] Marcel Gauchet, Le Point.fr, 22/06/2011
Repères
1985 – Le désenchantement du monde (Gallimard)
2005 – La condition politique (Gallimard, collection  » Tel « )
2007 – L’avènement de la démocratie (Gallimard)
2010 – Pour les trente ans du Débat, parution d’un ouvrage collectif : De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ?

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