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Un fléau social : les nouveaux gourous

6 septembre 2011

« Il y a eu l’ère des organisateurs, celle des planificateurs, celle des économistes, des futurologues. On les consultait comme on consulte les diseuses de bonne aventure, liseuses de boule de cristal ou de marc de café. Ce temps-là est révolu. Voici venu celui des nouveaux gourous. Ils ont pignon sur rue, dirigent des cabinets, animent des séminaires, des colloques dans des châteaux-résidences où l’on suit leurs stages. […] On nous annonce le « new age », l’arrivée des « hommes d’affaires du plein évangile », des cultivateurs… de la culture, des « lobbystes »…. » [1]

Le coaching
Des motivations non désintéressées (entre 200 et 4500 Euros la journée, selon leur notoriété) poussent ainsi nombre de charlatans à proposer leurs services pour “coacher” (accompagner, entraîner, conditionner à suivre la voie qu’on a choisie pour eux) les salariés et cadres des entreprises. Pour les cadres, il s’agit de les rendre plus aptes à générer de la plus-value. Quant aux simples salariés, cela dissimule souvent de futures restructurations, délocalisations, licenciements. Ces simulacres de formation sont principalement axés sur l’individualisme, les syndicats ne suscitant plus l’enthousiame chez les salariés ainsi mis en condition. [2]

Le coaching et ses pratiques ont été importées vers 1991. Mais d’où ? Du pays du spirituel et du créationisme: des Etats-Unis. Le coaching représentait déjà en 2002 un marché estimé à 100 millions d’Euros avec environ 2000 prestataires. Les prévisions pour 2004-2005 sont de 450 millions d’Euros. Soulignons que ces remodelages cérébreaux sont habituellement pris en charge au titre de la formation. Ainsi l’argent de la collectivité sert à financer le décervelage.

La méthode mise en oeuvre est un ramassis des pseudo-sciences déjà connues au siècle dernier : analyse transactionnelle, psychologie du comportement, programmation neurolinguistique, sophrologie. Ces escrocs appliquent à l’humain les méthodes que Pavlov appliquait à ses chiens de laboratoire.«Toute démarche consistant à motiver les salariés s’apparente en effet à la psychologie de Pavlov. C’est les considérer comme des ânes auxquels on donnerait des carottes.» [3]

L’intitulé du stage n’a que peu d’importance puisque il n’est qu’un paravent. Ainsi des stages aussi divers que : saut à l’élastique, mountain-bike, détection de minéraux rares, boxe bulgare, peinture sur sable, apnée extrême, yi-king sur tarots, chant gregorien, respiration ventrale, danse berbère, respiration dorsale, conduite sur glace, sophrologie phrénologique, etc…, peuvent très bien servir de couverture. Pour quelques sujets qui traverseront sans trop de dommages, combien en reviendront inaptes, boulets pour leur famille et la société.

Points de vue
«Je n’appris que plus tard que je m’étais mépris sur la fonction réelle de ces stages, qui n’avaient pas en réalité pour but, comme je le croyais, de fabriquer, grâce à la montée de l’angoisse, une énergie destinée à faire trouver de nouvelles idées. J’étais persuadé que cette tension créait une énergie propice à l’invention, alors qu’il ne s’agissait, tout prosaïquement, que d’éponger le 1 % patronal destiné à la Formation continue…» [4]

«Quand on apprend, fin 1991, […] qu’une classe terminale d’une grande ville a fait la démonstration de son esprit d’initiative et du rôle grandissant des sciences parallèles dans le recrutement en entreprises en organisant une réunion pour étaler les mérites de sophrologues, numérologues, astrologues, morphopsychologues, on en reste abasourdi. […] C’est qu’en effet un problème se pose. A tous les échelons, la société est grangrenée par l’obscurantisme et les conséquences peuvent en être graves. L’occulte est passé en peu d’années d’un niveau simplement artisanal et local à un stade commercial et international.” [5]

La question se pose donc de savoir comment la doctrine managériale actuelle en vient à prescrire aussi massivement une pratique qu’elle reconnaît par ailleurs comme dangereuse et particulièrement délicate à mettre en place. [6] Dans son ouvrage [6], Valérie Brunel, sociologue, recense la langue de bois de ces pratiques. Voici un extrait de ces expressions avec leur traduction en langage courant :

  • « la pratique de soi » – nouvelle appellation du conditionnement et de la manipulation psychologique.
  • « individualiser » l’individu – l’isoler, plus on le rendra narcissique et centré sur lui-même, moins il sera attiré par la pratique syndicale.
  • « normalisation du comportement » – la norme étant bien sûr celle imposée unilatéralement par le patronat.
  • « conformisation sociale » – que pas une tête (ou une parole) ne dépasse.
  • régulation subtile et peu coercitive – un conditionnement sournois remplace la force brute de l’autoritarisme.
  • développement personnel – conditionnement du personnel.
  • ce don de soi doit être géré psychologiquement – c’est tellement plus noble de se donner que de se vendre… [2]

Ces pratiques créent dans la monde du travail une sorte de tyrannie psychologique que certains finissent par accepter et subir comme un mal nécessaire. Déjà, en son temps, Etienne de la Boëtie (1530-1563) décrivait avec clairvoyance les effets de la tyrannie dans son “Discours de la servitude volontaire”: «…avoir l’oeil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour sentir la ruine de ses compagnons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun et néanmoins se craindre de tous ; n’avoir ni ennemi ouvert ni ami assuré ayant toujours le visage riant et le coeur transi, ne pouvoir être joyeux et n’oser être triste ! »

Ce discours est toujours actuel.

[1] Jean-Pierre Bourcier, “Les nouveaux gourous”, Paris, Ramsay, 1991
[2] Cf. http://rleb07.free.fr/opinions/newgourou.html
[3] Hubert Landier, professeur d’université, cité par Jean-Pierre Bourcier dans “Les Nouveaux Gourous”.
[4] Roland Moreno, Théorie du bordel ambiant”, Paris, Belfond, 1990
[5] George Charpack, prix Nobel de physique 1992, et Henri Broch, université de Nice, dans “Devenez sorciers, devenez savants’, Paris, Odile Jacob, Avril 2002.
[6] Valérie Brunel, “Les managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise,
nouvelle pratique du pouvoir ? Paris, La Découverte, 2004

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  1. Claudine JASSEY
    23 novembre 2012 à 23 h 12 min

    Je ne pense pas que l’on ne puisse pas généraliser ainsi; Tous les coachs, sophrologues, … ne sont pas des charlatans, heureusement. Il en existe de sérieux, honnêtes et humains qui avec des techniques simples et pragmatiques apportent une aide précieuse, à leur niveau. Apprendre à quelqu’un à respirer n’est pas aussi dangereux que cela que je sache. Ce ne sont que des choses simples et basiques mais cela suffit parfois à aider, à donner l’élan nécessaire. Il est bien malheureux que les charlatans soient aussi nombreux dans ce contexte, mais il est tout aussi dommage que sous prétexte que l’on est pas dans le domaine des sciences, la porte soit fermée aussi brutalement.
    Cordialement
    Claudine Jassey, Sophrologue

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