Les idées folles

21 septembre 2011

Les idées folles sont celles qui « divaguent », allant de période en période, d’impression en pseudo certitude. Elles parcourent le temps et les sociétés, et parfois s’y fixent, marquant une époque, une histoire. Rumeurs et plus que ça : des concentrés de valeurs ou de peurs, d’obsessions et de symboles résumant des espérances ou des angoisses. Epouvantails ou icônes qui n’ont pas grand sens sinon celui de prêter leur nom à des situations bien plus complexes ou douloureuses, et parfois à des rêves.

Jamais époque n’aura autant que la nôtre aimé ces idées courtes et les slogans. Un jour, sans doute, le langage articulé disparaîtra. Je ne sais comment les humains feront pour penser alors.

Parmi les idées courtes du moment, il y a bien sûr le « libéralisme », malheur absolu pour certains et cause de tout pour la plupart ; parmi les slogans, il y a la « liberté » dont on ne sait trop quand elle commence et où elle s’arrête avec son cortège d’idées reçues sur les primautés des droits de l’homme, de l’individu, de la femme, des animaux, des phoques ou des ours arctiques…

Le « libéralisme »
Le libéralisme est un courant de philosophie politique, né d’une opposition à l’absolutisme et au droit divin dans l’Europe des Lumières (XVIIIe siècle). Il revendique la primauté des principes de liberté et de responsabilité individuelle sur le pouvoir du souverain. Il repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits fondamentaux qu’aucun pouvoir n’a le droit de violer. En conséquence, les libéraux veulent limiter les obligations sociales imposées par le pouvoir et plus généralement le système social au profit du libre choix de chaque individu.

Le libéralisme prône une société fondée sur la liberté d’expression des individus dans le respect du pluralisme et du libre échange des idées. La satisfaction et l’expression libre de l’intérêt de chacun permet une société qui valorise les meilleures adaptations. Cette société doit joindre, d’une part, dans le domaine économique, l’initiative privée, la libre concurrence et son corollaire l’économie de marché, et d’autre part, dans le domaine politique, des pouvoirs politiques encadrés par la loi librement débattue, et des contre-pouvoirs. Elle valorise ainsi le mérite comme fondement de la hiérarchie. Cela suppose idéalement un État de droit où sont respectées les minorités jusqu’à la plus petite, l’individu.

Le libéralisme peut donc s’exprimer de façons fort diverses, voire opposées; le « libéral » peut ainsi être celui qui exige de l’État qu’il détruise un traditionalisme religieux ou social oppresseur pour l’individu (castes, statuts, discriminations et privilèges, …) ou qui défend la liberté de pratiquer une religion ou une tradition ; il peut aussi demander que l’État intervienne pour donner à chacun une véritable capacité d’action économique ou inversement il peut s’opposer à l’intervention du pouvoir étatique. Les limites à fixer à l’action de l’État, ainsi que les modalités de l’action publique sont donc sujets à débat au sein du libéralisme. La plupart des libéraux considèrent que l’action de l’État est nécessaire à la protection des libertés individuelles et nombre d’entre eux (comme Adam Smith, Raymond Aron, Karl Popper ou Benedetto Croce) recommandent certaines interventions de l’État dans l’économie, notamment en matière de contrôle et de régulation. [1]

Le libéralisme est-il d’inspiration anglo-saxonne ? Non, c’est une fausse idée. Il suffit de citer pour l’histoire française, des physiocrates comme Turgot, Jean-Baptiste Say, ou Alexis de Tocqueville, et au XXe siècle, Raymond Aron, et plus récemment Pierre Manent. Le libéralisme est-il associé à la démocratie ? Non plus. Les libéraux français du XIXe siècle comme François Guizot ou Adolphe Thiers se méfiaient de la démocratie et voyaient dans le suffrage universel, une tyrannie de la majorité et le règne des ignorants.

Le libéralisme est-il une défense du laisser faire ? Si certains néolibéraux comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman peuvent le laisser croire, de nombreux adeptes du libéralisme sont favorables à un Etat social, fort et redistributeur, capable de contribuer à la justice sociale. Des philosophes américains comme John Rawls (1921-2002) sont de ce courant.

Il y a donc plusieurs courants du libéralisme et plus que d’une doctrine, il s’agit en fait, d’une tradition. Le terme “liberalisme” a été créé au XIXe siècle. Un des fondateurs du libéralisme, John Locke (1632-1704), a vécu deux siècles avant. Selon la tradition donc, le libéralisme est une philosophie de la liberté née en Europe, sous l’Ancien Régime, en réaction au fanatisme religieux et à l’absolutisme monarchique. C’est le triomphe de la « liberté des Modernes » selon l’expression de Benjamin Constant (1767-1830). C’est aussi la revendication au droit pour les individus de se livrer librement à leurs affaires privées et de juger par eux-mêmes de leur propre conduite. Cela implique la neutralité de l’Etat dans la conception du bien. Les Lumières, la Révolution de 1789, la Déclaration des droits de l’homme, la Déclaration d’indépendance américaine (1776) sont les grandes étapes historiques de la tradition libérale.

Cette tradition se fonde donc sur la distinction entre Etat et société civile. En fait, le libéralisme exige un Etat mais limité et modéré, protecteur des droits des individus. Pour ce faire, trois types de solutions sont avancées. Il y a d’abord le contrat social : les individus délèguent à un gouvernement civil la responsabilité de protéger leurs droits naturels (Locke). Ensuite, il faut un équilibre des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), qui impose à l’Etat de protéger par la loi, les individus de l’arbitraire. Enfin, la libre expression des opinions doit être respectée afin de compenser les passions et de protéger ainsi la stabilité sociale.

La liberté du commerce alors, est associée à l’idée que le libre exercice de l’intérêt privé assure l’accomplissement du bien public. Il ne s’agit pas d’une croyance absolue dans les forces du marché, mais d’une confiance en la capacité auto-organisatrice de la société civile sans intervention de l’Etat. Le commerce est censé posséder en lui-même une dimension civilisatrice. Le libéralisme économique, du type promu par Léon Walras (1834-1910) n’est donc pas un ensemble de dogmes rigides (telle l’hostilité à l’intervention de l’Etat).

Le libéralisme du XVIIIe siècle était en premier lieu, un libéralisme du droit naturel : ce qui est socialement « utile » ne doit jamais léser les droits inaliénables des individus. Mais avec Jeremy Bentham (1748-1832), apparaît le principe d’utilité ou principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre. [2] La liberté cède ainsi priorité au bonheur ! Cette tendance se développe au XIXe siècle et va être confrontée aux nouvelles réalités de la société industrielle : la question sociale et ouvrière parallèlement à l’exigence démocratique. C’est le cas notamment chez les « radicaux » anglais tels John Stuart Mill (1806-1873), fondateur du libéralisme social et qui abandonne le dogme libre-échangiste.

Ce souci de justice sociale se concrétise au XXe siècle à travers deux prolongements. D’abord, le « nouveau libéralisme » dont le célèbre représentant est John M. Keynes, qui proclame « la fin du laisser faire » et reconnaît l’incapacité du marché à assurer sa propre régulation. Il promeut l’intervention de l’Etat pour recouvrer la confiance et sauver le capitalisme contre lui-même.. Ensuite, en philosophie politique, paraît en 1971, la « Théorie de la justice » de John Rawls, qui veut refonder un contrat social articulant liberté individuelle, justice sociale et démocratie. L’œuvre de Rawls a beaucoup alimenté le débat contemporain sur le libéralisme politique.

Il faudrait cependant prendre en compte d’autres critiques du libéralisme, cette fois émanant d’auteurs non libéraux. Et citer en premier lieu, Karl Marx (1818-1883) ! Ce dernier est au fond, un héritier rebelle du libéralisme. Sa critique porte sur le caractère abstrait des principes libéraux. Quand ceux-ci parlent de liberté, il ne s’agit, selon Marx, que de la liberté qu’ont les possédants d’exploiter le travail des pauvres. L’égalité des droits n’est pour lui qu’un mot vide de sens. L’homme abstrait de la Déclaration des droits de l’homme n’est que l’individu égoïste d’une société prisonnière des intérêts privés : le bourgeois individualiste. Le libéralisme, porteur d’émancipation politique lors de la Révolution française de 1789, n’est qu’une idélogie selon Marx : un système de croyances et de mythes qui sert les intérêts de la classe dominante.

Plus récemment, un autre courant critique est apparu : le républicanisme. En réaction à ceux qui, comme l’historien François Furet (1927-1997), proclamaient la fin de la Révolution et le triomphe d’un consensus libéral, fondé sur l’Etat de droit, le marché et la liberté individuelle. Parmi ces « républicains », il faut citer le philosophe Régis Debray, partisan d’un Etat fort, garant du bien commun, et contre la dissolution de la nation dans le fédéralisme européen.

Enfin, mais de façon moins normative, Michel Foucault (1926-1984) voit dans le libéralisme non la théorie d’un gouvernement, mais plutôt un discours qui veut la liberté pour gouverner. La liberté du commerce est ainsi une technique de gouvernement qui vise à rationaliser le comportement des agents économiques. Cette analyse a aujourd’hui des disciples ; elle a initié de nouvelles voies pour analyser le néolibéralisme. [3] L’innovation ici est que le marché n’est plus considéré comme une donnée naturelle, mais comme une institution à établir par des moyens juridiques. Méme un néolibéral fameux comme Hayek, qui considère la libre concurrence comme un « ordre spontané par nature, admet que cet « ordre spontané » doit être protégé par un Etat de droit contre les intérêts corporatistes. La liberté de la concurrence doit donc être protégée par la puissance publique. C’est tout le paradoxe d’un courant d’idées qui a inspiré les politiques de privatisation en Angleterre et aux Etats-Unis.

Le libéralisme est donc une doctrine complexe. L’opposition entre primat du marché et contrôle étatique y reste vive. Néanmoins, une pensée centrale demeure : c’est la conviction que la liberté individuelle n’est pas anarchique, mais que c’est une forme sociale structurante. Et que la société renvoie à un ordre humain institué et non naturel et que cet ordre ne peut être bousculé autoritairement comme le croient les socialistes.[4]

Voilà donc, rapidement évoquées des approches historiques du libéralisme. Il est intéressant aussi d’évoquer les idées qui progressivement conduisent ainsi à l’individualisme contemporain – à travers ce que Pierre Manent qualifie de « révolution des droits de l’homme » [5]

La révolution des droits de l’homme
C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que la notion de droits de l’homme apparaît. Elle est d’inspiration chrétienne. Il s’agit de trouver un principe de gouvernement qui réunisse les deux pouvoirs : temporel et spirituel. Dorénavant, il ne s’agit plus simplement d’obéir à la loi, mais de faire valoir ses droits. L’ordre politique acquiert un sens nouveau : protéger les droits des individus. Et l’ordre légitime part de l’individu et revient vers l’individu. C’est ce spécifie l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »

Les droits naturels proviennent de ce que les philosophes appellent l’état de nature, lorsque les hommes, vivant sans loi, sont libres et égaux.

Pour Locke, il s’agit de fuir « l’uneasiness », l’inquiétude d’une vie tourmentée par les besoins. Ce mouvement emporte les hommes ; sans cesse. L’individu vient ainsi au monde comme quantité de mouvement ! Conserver ses droits signifie ne pas entraver son mouvement ou écarter les obstacles. La révolution des droits de l’homme, le libéralisme a cette vocation : libre circulation des hommes, des idées, des marchandises. Tel est le principe de la révolution libérales des droits de l’homme.

Le dispositif libéral
Il est constitué de deux pôles en tension : l’Etat et la société civile. Si les membres de la société veulent protéger leurs droits, il faut qu’ils aient construit auparavant un « lieu abstrait » distinct de la société pour être capable de la gouverner. Seul un Etat élevé au-dessus de la société peut nous gouverner tout en nous laissant libres.

L’autre pôle est la société comme « commerce » ou « marché ». En même temps qu’ils construisent l’Etat « vertical », les hommes établissent un ordre « horizontal ». Il suffit alors de fixer les règles qui leur permettront de faire valoir leurs droits. On doit les laisser libres dans tous les ordres de la vie.

Ces deux pôles ont besoin l’un de l’autre et se conditionnent l’un l’autre. La société de marché requiert l’Etat pour fixer les règles et les faire respecter. L’Etat a besoin du marché pour disposer du pouvoir car c’est en laissant les hommes libres de poursuivre leur intérêt et d’exprimer leurs talents que l’on produit le plus de richesse.

Question : le libéralisme n’est-il pas de plus en plus mis en cause aujourd’hui ?

La crise
La crise actuelle ne semble pas remettre en cause la révolution libérale. Mais la doctrine libérale a connu un infléchissement : nous sommes passés à ce que Pierre Manent nomme « un néo-libéralisme des règles ». Lequel s’appuie sur les principes élaborés par Hayek. Ce dernier voit la supériorité du libéralisme dans le développement peu à peu d’un ensemble de règles voulues par personne, mais qui s’imposent par leur efficacité économique et civilisationnelle. C’est ce qu’il nomme l' »ordre spontané ».
On peut critiquer cette position en faisant observer que le libéralisme n’est pas l’abandon à un ordre spontané, mais plutôt la construction permanente d’un meilleur gouvernement. Celui qui laisse les hommes libres, et qui permet à l’Etat de récolter les bénéfices de cette liberté sous forme de recettes fiscales plus importantes, en disposant aussi d’une meilleure connaissance des besoins sociaux et d’une capacité d’action élevée. Cela signifierait que les régimes libéraux gouvernent mieux.

Le dispositif libéral oscille ainsi entre ses deux pôles. C’est tantôt l’Etat tantôt le marché qui attire la confiance. Les états d’équilibre sont rares. La crise de 2008 a été suivie d’un violent mouvement en direction du marché. On imaginait alors se passer de toute régulation étatique. Toute la vie sociale semblait prête pour la « gouvernance des règles » : plus de gouvernement responsable devant le peuple, mais le pouvoir à des « comités compétents », responsables devant personne et à l’abri de « l’évidente bonté des règles ». La nouvelle crise économique a porté un coup à cette conception de la gouvernance. Les comités régulateurs sont aujurd’hui discrédités : nul ne croit en leur indépendance.

Ce qui revient au devant de la scène, c’est la responsabilité nécessaire de tous, et des compétents surtout, devant les citoyens. Les illusions de la gouvernance estompées, le rôle du gouvernement s’impose à nouveau. La question est donc celle de savoir sous quelle forme cette re-politisation pourra se faire. Les contenus des partis se sont évaporés, notamment en France. La droite y a abandonné l’idée de nation et la gauche est sans prolétaires. Leur nouvelle identité est dans un « projet européen » qui vise à fabriquer une « démocratie sans peuple », selon l’expression de Pierre Manent.

La révolution des droits de l’homme a produit l’affaiblissement de ces grands collectifs qu’étaient la classe et la nation. Les droits de l’homme, ce sont les droits de « l’homme séparé de l’homme ». [4]

Dans la crise actuelle donc, on en appelle à l’Etat comme à un assureur pour qu’il prenne en charge les sinistres. Sans doute, la révolution des droits de l’homme a réussi: nous sommes devenus des individus et nous ne savons plus comment nous rapporter à la « chose commune ». Ce qu’on peut alors vraiment reprocher au libéralisme, c’est d’avoir à ce point démantelé les liens collectifs et les cohésions humaines tandis que les espoirs d’une humanité mondialisée se fissurent.

La liberté des droits de l’homme
La liberté de l’homme, au sens libéral du mot, n’est pas ce qu’on nommait autrefois le libre arbitre. c’est-à-dire la capacité en l’homme d’être animé par des motifs qui lui sont propres, et non par des causes extérieures. Etre libre pour le libéralisme, c’est ne pas être entravé par des obstacles extérieurs au sujet.
Question alors : si être libre, c’est ainsi ne pas être entravé, que fait-on lorsque les obstacles extérieurs ont disparu ? Est-on libre lorsque les libertés sont garanties ? Le principe du libéralisme étant le mouvement, qu’en advient-il lorsque les obstacles sont surmontés ?

Exemple : la liberté d’opinion. Chacun sait ce qu’est la censure. Chacun sait encore qu’une « opinion libre » est celle qui échappe à la censure. Mais, lorsqu’il n’y a plus de censure, qu’est-ce qu’une opinion libre ?

Autre exemple : le droit à la recherche du bonheur. Chacun comprend ce droit dans un monde où une religion ou un gouvernement veut imposer un mode de vivre contraignant. Mais quand la religion ou le gouvernement ont renoncé à toute prétention, qu’est-ce qu’exercer son droit à la recherche du bonheur ?

Défendre la liberté d’opinion est respectable et nécessaire, mais nous ne savons pas comment former à coup sûr une opinion pertinente. Défendre le droit à la recherche du bonheur est tout aussi nécessaire, mais nous ne savons pas pour autant comment mener cette recherche.

Le libéralisme est cette doctrine qui l’a emporté sur bien d’autres doctrines, économiques ou politiques, et pourtant, c’est la seule à ne fournir aucune règle pour aider à conduire la vie humaine. Aux critiques arguant de cette lacune, le libéralisme répond par une croyance implicite entre liberté extérieure et dispositions intérieures : la liberté d’opinion conduirait nécessairement à une opinion de plus en plus vraie. De même que la recherche du bonheur amènerait nécessairement à un bonheur de plus en plus grand chez chacun. Tout cela n’est qu’espérance ! La liberté est sans doute notre meilleure condition pour l’action, mais elle ne suffit pas à orienter cette action. Cela explique sans doute que le libéralisme se soit trouvé en connivence avec la foi dans le progrès : la difficulté de la doctrine libérale, son indétermination, ne peuvent être acceptées que une sorte de foi en l’avenir.

Cette foi est aujourd’hui bien fragile ! Elle l’était déjà avant la crise. Les signes étaient nombreux de notre perte de confiance dans nos capacités à atteindre les objets de nos désirs. Sorte de faiblesse intime ? Les dogmatiques politiques et les fanatiques religieux ont alors beau jeu à promouvoir des « vérités vraies » ou des « bonheurs véritables » que nous n’aurions pas su trouver.

En fait, l’indétermination de la vérité et de la liberté fait partie de la nature même du libéralisme. Elle est cette faille inhérente à tout système « ouvert » de même que toute crise est indice et nécessité d’une mutation vers un nouveau cycle, une nouvelle structure.

On pourrait dire, avec Pierre Manent, que le libéralisme est une « solution » au problème théologique et politique chrétien. [4] En mettant de côté la question de la vérité, il instaure des conditions nouvelles pour l’action humaine. Mais ce nouvel ordre, qui se construit progressivement à partir du XVIIIe siècle, est-il suffisant à lui-même ? Historiens et politologues s’interrogent sur la solidité et l’exemplarité du libéralisme vis-à-vis notamment d’aires de civilisation différentes du monde chrétien.

On pourra dire encore que l’ordre libéral se suffit s’il indique clairement un but qui lui soit propre. Si tel n’est pas le cas, si la foi en l’avenir a quitté le monde libéral, alors il se trouvera en rupture avec lui-même et devra se réviser sinon mourir. Le rapport à un but c’est ici le rapport à un état de confiance donc à une foi. Le christianisme se retrouvant à la périphérie de nos sociétés tandis que d’autres adhésions collectives se développent pour des raisons identitaires plus que mystiques, la liberté individuelle prônée par la révolution libérale devient objet de désir et d’inquiétude à la fois. L’individualisme, revendication moderne, engendre aussi une anxiété collective qui conduit certains à rechercher la soumission à des ordres locaux, bricolés, dérisoires, mais confortés de ces abstractions nommées « droits de l’homme », « droits des minorités », « droits des animaux », et j’en passe… Grand marché des petites illusions ! Sectes, gourous, coachs ou « experts » en tous genres, comme le dit mon ami Pierre Fraser, fleurissent alors ! Nous le voyons…

[1]
• Deuxième traité du gouvernement civil, par John Locke, 1690.
• De l’Esprit des lois, Montesquieu, 1748.
• Théorie des sentiments moraux, Adam Smith, 1759.
• Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith, 1776.
• Du commerce et du gouvernement considérés relativement l’un à l’autre par Etienne Bonnot de Condillac, 1776.
• Principes de politique, Benjamin Constant, 1815
• Traité d’économie politique, Jean-Baptiste Say, 1819.
• Principes d’économie politique, John Stuart Mill, 1848.
• De la liberté, John Stuart Mill, 1859.
• La Constitution de la liberté, Friedrich Hayek, 1960.
• La Liberté et le droit, Bruno Leoni, 1961.
• Capitalisme et liberté, Milton Friedman, 1962, (ISBN 9782848993690).
• Théorie de la justice, John Rawls, 1971.
• Libéralisme politique, John Rawls, 1993, PUF, 2001.
OUVRAGES D’ANALYSE (PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE)
• Histoire intellectuelle du libéralisme, Pierre Manent, Hachette, 1987.
• Libéralisme, Pascal Salin, Odile Jacob, 2000.
• Les Libéraux, Pierre Manent (anthologie), Gallimard, 2001.
• La Philosophie libérale, Alain Laurent, Les Belles Lettres, 2002.
• Histoire du libéralisme en Europe, éd. Philippe Nemo et Jean Petitot, PUF, 2006.
• L’empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, Jean-Claude Michea, Climats, 2007.
• Qu’est-ce que le libéralisme ?, Catherine Audard, Folio Essais, 2009.

[2] L’utilitarisme est un riche courant libéral initié par Jeremy Bentham (1748-1832), prolongé par John Stuart Mill (1806-1873) et Henry Sidgwick (1838-1900) et fondé sur le principe d’utilité ou principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre. L’utilitarisme cherche le gouvernement « à meilleur marché », oragnisant au mieux les intérêts privés avec un minimum d’interventions.

[3] Le néolibéralisme est un couranté économique et politique né en réaction à la crise du libéralisme lors de l’entre-deux-guerres. Il veut renouer avec les principes du libre-échange contre les « dérives » keynésiennes. On y distingue deux grands courants : (i) les néolibéraux autrichiens : Friedrich von Hayek (1899-1992), Milton Friedman (1912-2006) ; (ii) l’ordolibéralisme allemand, précurseur de la fameuse « économie sociale de marché » axée sur la libre concurrence et inspiratrice de l’économie de l’Union européenne avec Ludwig Ehrard (1897-1977).

[4] Skornicki, Arnault, « Sciences Humaines », octobre 2010.

[5] Manent, Pierre, « Grandeur et misère du libéralisme »,
http://www.philolog.fr/grandeur-et-misere-du-liberalisme-pierre-manent/

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  1. Olivier MONTULET
    21 septembre 2011 à 16 h 42 min

    Ajoutons quand même cette citation que formulait Raffaele Simone dans LE MONDE MAGAZINE du 12.09.10 « Dans « De la démocratie en Amérique », Alexis de Tocqueville (1805-1859) décrit une nouvelle forme de domination. Elle s’ingérerait jusque dans la vie privée des citoyens, développant un autoritarisme « plus étendu et plus doux », qui « dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Ce nouveau pouvoir, pour lequel, dit-il, « les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent pas », transformerait les citoyens qui se sont battus pour la liberté en « une foule innombrable d’hommes semblables (…) qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, (…) où chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée des autres ». Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à « un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d’assurer leur jouissance (…) et ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Ce pouvoir aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il pourvoit à leur sécurité (…) facilite leurs plaisirs (…) Il ne brise pas les volontés mais il les amollit (…), il éteint, il hébète. » »

    • georgesvignaux
      22 septembre 2011 à 6 h 41 min

      Oui merci !!
      J’ai résumé le travail de Simone dans un précédent billet et suis d’accord avec vous sur l’intérêt de son œuvre !
      Ce que j’ai essayé de faire dans ce texte c’est de montrer comment il y a eu destruction du collectif social au nom des droits de l’individu et que ces droits ne sont qu’une abstraction ! en revanche l’individualisme ainsi propagé permet de pousser au consumérisme et au désarroi!
      Nous sommes d’accord tous deux !
      Cordialement
      gv

  2. Olivier MONTULET
    21 septembre 2011 à 17 h 08 min

    La « liberté », les « droits de l’homme » ne constituent pas en eux-mêmes une valeur ontologique tout au plus sont-ce des aspirations. Une société ne peut se construire sans valeurs, et c’est le rôle des religions (ce qui n’a rien à voir avec l’autorité politique d’un clergé) que de donner des valeurs auxquelles adhère l’ensemble du corps social. Ces valeurs se construisent autour d’une espérance et c’est cette espérance, que d’aucuns appellent enchantement et que les laïcs réduisent à être une soumission à une croyance puérile, qui est le moteur de la vie sociale et qui lui donne une direction, une orientation. Sans valeurs, tout est égal, point de progrès. Le libéralisme a réduit les valeurs sociales aux seuls désirs de l’accumulation de biens matériels et de l’accumulation, non avouée, du pouvoir sur autrui par la puissance économique. En d’autre terme le libéralisme a réduit l’homme à son animalité, l’a déshumanisé A rendu l’homme à sa condition naturelle et à son aliénation à la loi de la jungle où le plus puissant domine. L’écologisme est une prolongation du libéralisme où l’homme doit retourner à sa condition animale pour préserver l’ordre naturel d’intérêt supérieur à l’ordre humain. Le libéralisme, les « droits de l’homme » qui, chez les humanistes du XVIIIème siècle, étaient la promotion de l’humain (l’humanisme), de son génie (les sciences) et de son détachement de sa condition animale (la liberté), génèrent aujourd’hui la méfiance en l’homme, la défiance de son génie et l’abandon aux lois « naturelles » et non plus à la promotion des idées.

    • georgesvignaux
      22 septembre 2011 à 12 h 22 min

      Non, vous avez raison, les « droits de l’homme n’ont pas de valeur ontologique – tout au plus s’agit-il d’un principe contractuel !

  3. Olivier MONTULET
    21 septembre 2011 à 18 h 04 min

    Monsieur Vignaux, j’aurais aimé avoir votre réaction à mon message. Bien à vous.

  4. Olivier MONTULET
    22 septembre 2011 à 10 h 59 min

    Monsieur Vignaux, je vous remercie de votre réponse et tiens à vous confirmer, qu’à l’instar des propos de Pierre Fraser, j’apprécie beaucoup vos écrits. Je dois dire que j’ai présentement admiré la synthèse concise mais complète du libéralisme dont vous nous avez gratifiés. Mon intervention avait, en toute modestie, l’intention de compléter votre texte en lui adjoignant la perspective du dévoiement du libéralisme du à ses contradictions et incohérences conceptuelles intrinsèques. Incohérences elles même dues aux paradigmes de l’humanisme du XVIIIème siècle. C’est une révolution copernicienne qui, à mon sens, est en marche, qui nous permettra de transcender le libéralisme, vers un autre modèle social mieux en phase avec l’humanité contemporaine. Je trouvais aussi nécessaire de montrer que l’écologisme est une sorte d’aboutissement (absurde si j’ose dire) du libéralisme.

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