Les idées simples des « bobos »

25 septembre 2011

Depuis quelques années, une obsession s’est emparée de la vie intellectuelle française (sic) : le néolibéralisme. [1] A travers livres et débats, s’est imposée l’idée selon laquelle l’enjeu essentiel doit être de dénoncer « l’invasion des logiques néolibérales ». Et particulièrement chez ceux que depuis David Brooks, [2] on nomme les « bobos », cette caste diffuse dont la domination fondée sur la méritocratie a écarté l’ancienne domination bourgeoise issue de quelques familles.

Partout on nous assure avec ce péremptoire qui authentifie l’intellectuel français, que le néolibéralisme transformerait le fonctionnement du monde contemporain, et qu’il bousculerait l’organisation traditionnelle de la société. C’est tout l’ordre social qui serait ainsi ébranlé, et toutes les institutions sur lesquelles il repose (l’Etat, l’école, le droit, etc.) qui s’en trouveraient atteintes : réfléchir sur ce qui se passe aujourd’hui, ce serait donc nécessairement se pencher sur ces mutations, afin d’en évaluer les dangers et de trouver les ripostes appropriées.à

On aurait pu espérer que tant d’attention portée à la question donne naissance à une production riche et inventive sur le plan des idées. Hélas ! Comme l’observe Geoffroy de Lagasnerie, nous assistons plutôt à une uniformisation de la vie intellectuelle. [1] De la droite (Marcel Gauchet) à la gauche pseudo-révolutionnaire (Alain Badiou), de la gauche conservatrice (autour de la revue Esprit) à celle qui se présente comme radicale (autour d’Antonio Negri), on voit fleurir des analyses qui mobilisent les mêmes grilles de lecture. Et dans ce mouvement unanime, on trouve, bien sûr, une dénonciation de l’individualisme. Le néolibéralisme instaurerait le triomphe de l’égoïsme, du repli sur soi. Il fabriquerait un néosujet, l’homo oeconomicus, qui n’aurait aucun sens de la communauté, du collectif. Le sens du « social », du « vivre ensemble » lui serait étranger : aujourd’hui, le « nous  » serait subordonné au « je ». Nous-mêmes avons ici dénoncé ces dérives qu’engendre un certain individualisme.

Selon cette « manière de voir », la logique du marché et de la satisfaction particulière se développerait au détriment de l’obéissance à la morale, à l’Etat, à la politique, etc. D’une part, elle provoquerait une crise du « lien social » (la désaffiliation), du soin mutuel (le »care ») et le délitement des solidarités. Surtout, elle engendrerait une multiplication des mouvements minoritaires, ces phénomènes pathologiques au sein desquels les individus réclament des droits (on pourrait appeler cela… la démocratie) et où ils expriment leur refus de s’aliéner au monde de la « loi » au nom de leur désir.

Dernier échantillon de cette litanie : l’ouvrage La Société des égaux, où Pierre Rosanvallon prétend que le néolibéralisme engendrerait une « décomposition des démocraties-sociétés » ! L’individu néolibéral ne serait plus un « citoyen ». Ce serait un « consommateur », et, par conséquent, un être « a-social », qui ne se définirait plus dans un lien avec autrui.

Cette désinscription par rapport à l’ordre des obligations sociales déboucherait au final sur un démantèlement des institutions collectives : l’accroissement des marges de liberté individuelle serait payé au prix d’une « destruction du monde commun ». Cette manière de voir constitue, depuis plusieurs années, une évidence partagée dans tous les secteurs de l’espace intellectuel et politique, d’où l’interrogation : pourquoi des « intellectuels » se succèdent-ils pour écrire ce qu’il est déjà possible de lire partout ailleurs ?

On se contentera ici de mentionner Alain Badiou, vieux maoïste, autrefois assez bon logicien. Dans son ouvrage « L’Hypothèse communiste », il perçoit lui aussi la situation contemporaine comme marquée par une « commercialisation universelle », une « crispation identitaire », et une « dilution sociale « . [1] Et c’est pourquoi il appelle à ressusciter l' »idée communiste « , seule capable selon lui de favoriser le sentiment de chacun « d’appartenir à un même monde » et le « développement du même », contre la dynamique négative des affirmations identitaires.

Evidemment, on ne peut que souscrire à l’objectif apparent de tous ces discours : dénoncer les effets désastreux du néolibéralisme. Mais derrière cette louable intention, se dissimule en fait un tout autre projet politique, potentiellement dangereux.[1]

Quelle est en effet la hantise qui traverse ce dispositif idéologique ? Ce sont moins les inégalités que ce qui est désigné comme l’« atomisation de la société » et la pluralité. Par conséquent, la volonté de reconstruire le « lien social », pourrait bien, sous couvert de s’en prendre au néolibéralisme, n’être qu’un effort réactionnaire pour annuler l’une des caractéristiques majeures des sociétés démocratiques : l’individualisation et la différenciation des modes de vie, et la prolifération des mobilisations minoritaires.

En témoigne l’ouvrage La Nouvelle Raison du monde de Pierre Dardot et Christian Laval – qui coaniment, avec Antonio Negri, un séminaire intitulé « Du public au commun ».[5] Leur texte, typique du paradigme contemporain, montre à quel point la critique du néolibéralisme tend à s’opérer au nom de fantasmes de régulation et d’encastrement particulièrement régressifs. Selon eux « l’affaiblissement de tout idéal porté par les institutions communes » donnerait naissance à une « désymbolisation » générale. La logique néolibérale détruirait les interdits qui structuraient le sujet. Elle générerait une crise des « voies normatives » et des transcendances « régulatrices ».

Bref, tout se passe, ici, comme si la dangerosité du néolibéralisme résidait dans le fait que, à cause de lui, les individus étaient moins assujettis à la loi commune et profitaient ainsi d’une possibilité plus grande de choisir la vie qu’ils veulent vivre ! On croirait lire du Benoît XVI : « Aucun principe éthique, aucun interdit, ne semble plus tenir face à l’exaltation d’un choix infini et illimité. Placé en état « d’apesanteur symbolique », le néosujet est obligé de se fonder lui-même, au nom du libre choix, pour se conduire dans la vie. Cette convocation au choix permanent, cette sollicitation de désirs supposés illimités fait du sujet un sujet flottant : un jour, il est invité à changer de voiture, un autre de partenaire, un autre d’identité, un autre encore de sexe, au gré du jeu de ses satisfactions et insatisfactions. »

Il importe aujourd’hui de tourner le dos à de telles incantations. Il nous faut fabriquer une nouvelle approche critique, qui ne fonctionnerait pas comme une machine à dénoncer le matérialisme, l’individualisme, voire la liberté, au point de faire l’éloge de l’ordre, de l’Etat, de la norme collective. Il nous faut aujourd’hui rompre avec la pseudo-critique du néolibéralisme. Ce qui nous imposerait de nous placer résolument du côté de la dissidence, et donc de l’émancipation. C’est notre ambition.

[1] Geoffroy de Lagasnerie,  » Vive l’individu dissident », Le Monde, 24.09.11 |
* Sociologue, Chargé de cours à l’université Paris-I Panthéon- Sorbonne, il est auteur de « Sur la science des oeuvres. Questions à Pierre Bourdieu » (Cartouche), et « Logique de la création » (Fayard, 2007)
[2] Brooks, David, « Les bobos. Les bourgeois bohèmes », Florent Massot, 2000. Le Livre de Poche.
[3] Rosanvallon, Pierre, « La société des égaux », Seuil, 2011.
[4] Badiou, Alain, « L’Hypothèse communiste », Nouvelles éditions Lignes, 2009
[5] Pierre Dardot et Christian Laval, « La Nouvelle Raison du monde », La Découverte, 2009.

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