Le lavage de cerveaux en liberté

8 mai 2012

Un titre évocateur. Un titre de Noam Chomsky. Un Noam Chomsky calme, posé, et pourtant anarchiste. L’anarchiste ? Un individu qui voit comme un défi toute forme de hiérarchie. Un individu qui tente d’éliminer la hiérarchie si elle est le moindrement injustifiée. L’anarchisme ? « Un mouvement de la pensée et de l’action humaines qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à leur demander de se justifier et, dès qu’elles en sont incapables, ce qui arrive fréquemment, à tenter de les dépasser.[1] »

Et elle est partout cette hiérarchie injustifiée, même en démocratie. Une démocratie instrumentalisée par la recherche du profit des grandes corporations. Une démocratie dont pourtant la finalité vise non seulement à ce que les gens puissent décider de leur propre vie, mais leur offre aussi la possibilité de faire librement des choix politiques. Et si le profit n’était qu’une pathologie de la démocratie ? La Chine, le vampire du milieu, est en passe de nous démontrer qu’il n’y a aucune adéquation entre démocratie et capitalisme. La Chine « est parfaitement réglée sur le dogme néolibéral : la concurrence illimitée optimise les allocations de ressources de tous les acteurs, sauf pour le citoyen ordinaire.[2] » L’intérêt des grandes corporations ne s’est jamais confondu avec celui de leur pays. Chimère que d’y croire, parce que « dans ce monde, il existe des institutions tyranniques, ce sont les grandes entreprises. C’est ce qu’il y a de plus proche des institutions totalitaires. Elles n’ont, pour ainsi dire, aucun compte à rendre au public, à la société ; elles agissent à la manière de prédateurs dont d’autres entreprises seraient les proies. Pour s’en défendre, les populations ne disposent que d’un seul instrument : l’État. Or ce n’est pas un bouclier très efficace, car il est, en général, étroitement lié aux prédateurs[3] ».

Efficace la démocratie ? En catimini, à pas feutrés, elle impose sa ligne de conduite. Elle est partout, dans la moindre transaction économique ou humaine. Elle est dans l’air que l’on respire. Elle est dans la technoscience omniprésente et omnipotente. Elle trouve son accomplissement dans les médias de masse ainsi que dans les médias sociaux. Elle susurre à notre oreille que l’on peut débattre. Tous nos débats publics, furent-ils si passionnés et si opposés, sont encadrés par « des paramètres implicites consentis, lesquels tiennent en lisière nombre de points de vue contraires.[4] » Alors que l’État totalitaire dicte la ligne à suivre, la démocratie instrumentalisée par le dogme néolibéral suggère la ligne à suivre. Nous sommes libres, toujours libres de décider de ce que l’on veut ; un « lavage de cerveaux en liberté. »  Plus efficace encore que les dictatures.

J’ai une hypothèse qui sous-tend l’ensemble de ma réflexion, tant dans mes recherches en tant que sociologue, que comme critique : l’individu apparemment autonome, n’est sans doute pas aussi libre et autonome qu’il le croit malgré toutes les technologies dont il dispose dorénavant. Certes, il a le sentiment de faire les choix qu’il veut bien, mais le modèle – avec ses règles, ses méthodes, ses buts – est proposé par la société. Conséquemment, l’individu fait des choix en croyant que c’est bien sa seule volonté, mais ces choix se situent dans le spectre des choix du modèle qui lui est proposé et subtilement imposé par une époque toute tournée vers la fascination technologique.

* Au Québec, au printemps 2012, dans le cadre du conflit étudiant, la démocratie à la sauce du Parti Libéral du Québec a suggéré la ligne à suivre. Des centaines de milliers de jeunes cerveaux ont refusé de faire les frais d’un lavage de cerveau en liberté.


[1] CHOMSKY Noam, Le lavage des cerveaux en liberté, in Le Monde diplomatique, août 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHOMSKY/14992.

[2] COHEN Philippe, RICHARD Luc, Le vampire du milieu — Comment la Chine nous dicte sa loi, Paris, Mille et une nuits, 2010, p. 43.

[3] CHOMSKY, (2007).

[4] Ibidem.

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  1. Stéphane
    7 juillet 2012 à 9 h 31 min

    Bonjour , auriez-vous des informations supplémentaires sur ce que Pierre Fraser nomme le Principe de dissolution ? stephaneblanchard_fr@yahoo.fr . vous remerciant d’avance .Stéphane.

    • Pierre Fraser
      8 janvier 2013 à 17 h 06 min

      Il en discutera dans un livre à paraître en 2014.

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