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« Libéralisme, individualisme et pouvoir social : petit traité des grandes illusions »

18 janvier 2013

Jean-Léon Beauvois, avec son Traité de la servitude libérale, avait livré en 1994 un ouvrage important dans le champ de la psychologie politique française. Il a fait paraître, en 2005, un livre plus ambitieux, où il présente une approche alternative des progrès que nous pouvons encore espérer dans nos démocraties, notamment en matière de pouvoir social. [1]

En voici quelques bons extraits :

L’humeur française en ce début de siècle
 Libéralisme, individualisme et pouvoir social : petit traité des grandes illusions- France« Les nouveaux intellectuels ont en commun de porter une étrange ambivalence à l’égard de notre temps et de répandre quatre types de miasmes sur les populations de citoyens qui les abritent, les nourrissent et qui en viennent à se réjouir de les abriter et les nourrir. Le premier de ces miasmes affecte nos idéologies, le second notre perception géopolitique, le troisième notre vision du politique, le quatrième, souvent amené par les trois premiers, nos « grandes valeurs ». Le premier suscite quelque morosité (nous aurions, semble-t-il, abandonné nos utopies et nos projets de changements sociaux). Le deuxième de l’anxiété et même de l’angoisse (un monde unipolaire sur lequel nous n’avons aucune prise est livré à l’instinct primaire et aux intérêts égoïstes et marchands des seuls Américains). Le troisième du désenchantement (la politique a corrodé la citoyenneté et ne repose plus que sur l’excellence du spectacle politique). Mais, très caractéristique des nouveaux intellectuels, il y a fort heureusement le quatrième de ces miasmes qui conduit à ce qu’on tolère bien les trois premiers (nous sommes le pays des droits de l’Homme, de la démocratie et de l’humanisme bien compris réunis). Il est heureux que nous disposions de ce registre de « grandes valeurs ». Sans lui, nous ne serions que moroses, désenchantés et anxieux. Mais il fait, paradoxalement, en dépit de notre morosité, de notre désenchantement et de notre anxiété, terriblement mousser l’image collective que nous avons de nous-mêmes. Du coup, nos morosité, désenchantement et anxiété changent de nature. Ils apparaissent comme les signes d’une clairvoyance en tous points digne d’éloges, très caractéristique de notre intelligence légendaire. Nous nous prenons volontiers pour le sel de la Terre ; mais ce qui, avancé par le Prince Salina (le « guépard »), témoigne au moins d’un certain panache, relève, tonitrué par nos Dupont, de la plus suspecte outrecuidance.

« French Blues mais, fort heureusement, grandes valeurs. […] Ce blues a une origine dans notre histoire récente et s’avère donc historiquement intelligible : les (nouveaux) intellectuels français se sont tout simplement trompés (et nous ont trompés) dans leurs analyses de l’état du monde dans les années 60, 70 et 80. Cette erreur les a conduits, d’abord, à se livrer pieds et poings liés au libéralisme que l’Amérique impérialiste essayait d’imposer au monde et, ensuite, à s’en faire les chantres ravis et flagorneurs dans le registre éthéré des valeurs. Avec eux, les Français, dans leurs opinions, ont été massivement cocufiés durant les dernières décennies du XXe siècle. N’ayant pas su trouver une voie carrossable et politiquement juste entre la critique absolument nécessaire du communisme réel et celle, tout aussi indispensable, du capitalisme réel, ils se sont empêtrés dans des pensées manichéennes débitées par un concept purement propagandiste mais remarquablement mis sur le marché des idées : le concept d’un dualisme contradictoire entre progressisme social et libertés. »

Le débat public
« La démocratie, on entend cela tous les jours, c’est d’abord et par-dessus tout le débat d’idées, « forme légitime de l’affrontement » pour Philippe Braud, d’où l’importance qu’il y a à assurer la qualité de ce débat par la circulation des analyses et des projets, par la liberté de leur expression, la liberté des médias, le contrôle du pluralisme dans les appareils médiatiques… La violence insupporte les démocrates, précisément parce que se trouve ouverte et sollicitée dans leur démocratie une voie éminemment pacifique et amène, celle du débat. Les minorités de toutes sortes doivent pouvoir convaincre les majorités, ou au moins être en mesure d’affecter leurs jugements. Elles disposent pour cela (ou devraient disposer) de canaux formels à travers lesquels elles exposent et défendent leurs convictions, éventuellement de façon contradictoire. Il n’est pas nécessaire qu’elles prennent les armes puisque tout est fait pour qu’elles puissent convaincre par la seule force tranquille de la parole. […]

« L’absence de débat nous ramènerait donc au mieux à la tyrannie de la majorité, au pire au pouvoir de quelque groupe de pression ayant réussi à poser une « chape de plomb » sur nos crânes démocrates. Ce groupe pourrait être constitué de citoyens auto-proclamés éclairés, théocratie laïque, comme il pourrait être constitué d’une nouvelle variété de privilégiés qu’on aurait alors bien raison de mettre à la rue par tout moyen opportun qui permette de faire table rase, y compris les coups de pied au cul[2]. Mais on sait que les privilégiés aiment à se croire plus éclairés que les autres.
« Or, le constat s’impose que notre démocratie n’entretient plus de débat public et ne vit plus que de formules et de slogans qu’on peut se jeter à la figure. »

Marketing politique
« Le second facteur ayant considérablement réduit la qualité du débat public dans les démocraties libérales est l’asservissement des hommes politiques aux formules du marketing et des agences de communication. L’objectif n’est plus aujourd’hui de débattre pour convaincre une audience, mais d’attirer une clientèle électorale par d’autres voies que celle de l’argumentation dont tous pensent, irrespect au moins pratique, qu’elle enquiquine le peuple (« nous n’allons pas ennuyer les téléspectateurs avec des chiffres. »). Cet asservissement procède d’une conception de l’activité politique qui assimile cette activité à une véritable consommation de produits, d’images, de vedettes et de spectacles et qui n’implique aucun projet d’enrichissement de la pensée populaire, ce projet merveilleux du XIXe qui a, pour le moins, capoté. Le marketing implique entre autres choses l’art de présenter à un marché le produit le plus susceptible de l’attirer. (…) La masse des électeurs constitue un marché d’autant moins segmenté qu’un même produit (un candidat à la Présidence de la République par exemple) va devoir « attirer le vote », comme disait Schumpeter, d’une majorité numérique de votants effectifs. Or, la vie sociale n’est toujours pas porteuse d’homogénéité, et probablement ne le sera-t-elle pas demain : il y a toujours dans notre France des riches et des pauvres, des citadins et des ruraux, des cadres et des non-cadres, des chefs et des subordonnés. Une « France d’en haut » et une « France d’en bas », sans oublier celle des bas-fonds. Le « message » devra nécessairement contourner cette diversité, ces clivages sociaux, survoler les segments, leurs contours et les spécificités de ces segments. Il s’agit de trouver pour le produit mis sur le marché électoral un emballage (les fameux costumes de Lionel Jospin !) et, plutôt que des arguments susceptibles de cliver le marché et de rappeler l’hétérogénéité sociale, quelques slogans très rassembleurs (« liberté, autorité, partage » ; « la force tranquille ») qui pourront mobiliser, […] Avec quelques valeurs dépourvues de référence concrète, dans un emballage télégénique finement marketé, on fabrique un bon produit politique pour une élection au suffrage – ça tombe bien – individuel, mais on ne suscite pas le débat public. Bien au contraire, on le désincarne. Les hommes politiques sont de la sorte devenus les équivalents politiques des tubes de l’été, d’adorables moulins qui débitent de bien charmantes mais bien sucrées paroles de bois, sucreries idéales pour la consommation politique des fameux individus. […] La masse votante ne détermine donc plus les options de la représentation politique sur la base d’analyses contrastées et approfondies de l’existence sociale, comme une opinion publique pouvait peut-être et devrait le faire dans une démocratie réellement avancée ; elle n’est convoquée que pour faire un choix entre quelques modèles alternatifs mais reproductifs, déjà bien triés, qu’on jette à ses pieds comme on jette à travers les grilles leur bidoche aux fauves enfermés. »

Heureusement : nous avons nos valeurs
« Comment, direz-vous, peut-on se pavaner dans le monde qui est le nôtre et qui s’avère si peu propice aux enchantements ? Eh bien, les Français se pavanent parce qu’ils restent fiers de leurs valeurs.
« Ils sont fiers de leurs valeurs individualistes, libérales et impérialistes, qu’ils disent et même, peut-être, croient humanistes, démocratiques et universelles. Ils restent, malgré leur position un peu ridicule en cette fin d’époque moderne, avec quelques autres, convaincus de porter LA démocratie sur leurs épaules (ce qui est abominablement prétentieux : ils ne portent qu’une forme somme toute assez particulière de démocratie). Ils pensent être la nation DES droits de l’Homme (ce qui est très excessif : ils ne sont les représentants que d’une conception limitée de la hiérarchie de quelques droits de l’Homme). Ils se vivent comme le peuple qui a fait la grande révolution (peut-être est-ce exact ; mais en fait, dans l’état d’esprit droitier qui est le leur aujourd’hui, même les Thermidoriens passeraient à leurs yeux pour de redoutables progressistes !) Ils trouvent que tout cela est bon et ils voudraient l’imposer au monde puisque celui-ci se refuse à l’adopter spontanément. Ils voudraient voir les Inuits accéder enfin à ce qui est notre état, à LA démocratie et à ce qu’ils appellent LES droits de l’Homme, quitte à ce qu’on aille jeter quelques bombes à fragmentation sur ces contrées où les lumières ne sont pas parvenues. Les bombes, on le sait, annoncent joliment les lumières.  »

Des vices cachés
« Il reste que, à la façon des coqs qui, à tant se pavaner parce qu’ils chantent si remarquablement, en viennent à oublier qu’ils ne sont même pas fichus de voler comme un vulgaire canard, à nous dorer ainsi la pilule, nous négligeons les dysfonctions faramineuses de notre vie collective et a fortiori mentale. Nous supportons mieux les quelques raisons de morosité et de désenchantement que nos intellectuels nous donnent à tricoter, et, surtout, surtout, nous ignorons superbement les vices cachés de notre existence sociale, vices peut-être génétiques dans nos formes de démocratie, vices que ces mêmes intellectuels manquent à nous faire connaître. (…)

Nous n’avons aucune raison de penser que nous sommes beaucoup plus libres que d’autres. Notre liberté (liberté dite « des modernes ») est une gratification libérale limitée, sciemment gonflée depuis deux siècles. Le fait que nous soyons fascinés par cette gratification fait obstacle à tout progrès à long terme de notre humanité que nous pourrions initier. Cette fascination nous a en effet détourné du seul problème social réellement constitutif de notre humanité, et sur lequel peuvent encore se faire d’immenses progrès, qu’est le problème du pouvoir, et d’abord du pouvoir social (par contraste à « politique »).

Nous n’avons aucune raison de penser que nous sommes plus subtils (plus éclairés, plus rationnels) que d’autres dans notre appréhension des réalités de ce monde ― et même dans l’appréhension de nous-mêmes. Nos savoirs, loin de se trouver parés des vertus de la raison libre ou de la science pure, trouvent leurs contenus dans les propagandes douces que nous subissons quotidiennement. Ils trouvent en outre leurs racines ou leurs fondements dans la justification idéelle des rôles que nous sommes tenus de jouer dans la vie sociale, même si ces rôles nous pèsent ou nous meurtrissent.

[1] Beauvois, Jean-Léon, Libéralisme, individualisme et pouvoir social : petit traité des grandes illusions, Presses Universitaires de Grenoble, 2005.

Georges Vignaux

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