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La marchandisation du corps humain

30 janvier 2013

À une époque où tout se vend et tout s’achète, il restait un dernier bastion ayant échappé à la libéralisation économique, c’était le corps humain. Pour des raisons religieuses, éthiques et morales, la marchandisation du monde semblait avoir épargné l’intégrité physique de l’être humain. Mais, plusieurs exemples tendent à montrer qu’un processus vers la matérialisation croissante du corps humain s’est déclenché.

Trafic d’ovocytes et vente d’organes
transplantation - La marchandisation du corps humain Depuis plusieurs mois, de nombreux médias rapportent des cas de transactions financières mettant le corps humain au cœur de l’échange. Le 21 juillet, les autorités roumaines annonçaient avoir arrêté deux médecins israéliens et un employé roumain d’une clinique de Bucarest, accusés de s’être livrés à un trafic d’ovules humains. Les médecins de cet établissement spécialisé dans l’assistance médicale à la procréation ponctionnaient les ovocytes chez des jeunes filles roumaines «confrontées à des difficultés financières» en échange d’à peine quelques centaines euros. Ces ovocytes dont des femmes stériles avaient besoin pour procréer et pour la fécondation in vitro, étaient facturés entre 12 000 et 15 000 euros à une clientèle étrangère et fortunée.

Le phénomène du tourisme procréatif, puisque c’est de cela dont il s’agit, est loin d’être confidentiel. Le Dr Françoise Shenfield, spécialiste en la matière, confiait récemment que le tourisme procréatif représenterait chaque année entre 20 000 à 25 000 demandes de traitement pour les seuls Belgique, République tchèque, Danemark, Slovénie, Espagne et Suisse.

La vente d’ovocytes n’est pas le seul phénomène de marchandisation du corps humain. Si le trafic d’organes – principalement orchestré par des mafias – a toujours existé, il a pris une nouvelle ampleur consécutive à la crise économique mondiale. On reste toujours stupéfait mais guère plus, par la multiplication des annonces du type «Je vends mon rein contre 120 000 euros ou bien un de mes poumons en échange de la prise en charge de mon crédit immobilier… ». L’Espagne semble connaître une recrudescence en la matière en raison d’une économie entrée en récession depuis la fin de l’année 2008 et d’un taux de chômage de 15,5%.

La France elle-même n’échappe pas au phénomène comme en témoigne l’histoire d’Alain Canovaro, un chômeur de 43 ans. Devant l’impossibilité de retrouver un emploi, Alan Canovaro dépose une dizaine d’annonces sur des sites de recherche d’emploi dans lesquelles il s’engage à faire don d’un de ses reins en échange d’un emploi stable. Son histoire n’aura guère ému qui que ce soit, se retrouvant tout juste reléguée au rayon des actualités insolites. Si Alain Canovaro n’a pas récupéré d’emploi, sa proposition n’ayant intéressé personne, elle témoigne de cette évolution sociétale qui tend à banaliser la marchandisation du corps au profit d’un désir du confort économique à tout prix.

Jeune fille vend hymen en parfait état
Dans la logique de cette matérialisation de l’humain, il est un attribut féminin qui n’échappe plus au phénomène : la virginité. En l’espace de quelques années, une dizaine de jeunes filles ont déposé une ou plusieurs annonces sur Internet pour mettre en vente leur virginité. La virginité est une image qui fascine. Symbole de pureté indissociable des grandes religions monothéistes, il aura fallu attendre plusieurs siècles, et les grandes évolutions sociales occidentales de la seconde partie du XXe siècle – libération de la femme et libéralisation de la sexualité – pour en finir avec le caractère sacré de la chose. Fantasme régulièrement associé à des domaines s’étalant de la photographie de mode à la pornographie, son image fait vendre. Dès lors, dans ce contexte de marchandisation du corps humain, cela ne revient-il pas à commercialiser son hymen au même titre qu’un rein ou qu’un poumon?

C’est sans doute Natalie Dylan, une jeune américaine de vingt-deux ans originaire de San Diego qui a donné le plus grand écho à la «cause» en septembre 2008. Etudiante inquiète par la perspective de ne pas pouvoir survenir aux besoins financiers requis pour la poursuite des ses études, elle prend la décision de vendre sa virginité en ligne aux enchères pour s’assurer un futur financièrement serein. Dans l’optique de s’assurer un écho le plus large possible, elle recourt aux services d’Howard Stern, l’animateur de radio le plus trash des Etats-Unis et annonce en direct lors de son émission qu’elle couchera avec n’importe quel mec capable d’aligner au moins un million de dollars sur la table. La machine se met en marche et Natalie prend le soin de déposer son annonce sur Ebay, l’incontournable site américain d’enchères. Rapidement pourtant, les administrateurs du site retirent son offre, qu’ils jugent contraire à l’éthique du site. Qu’à cela ne tienne, Denis Hoff, propriétaire du « Moonlight Bunny Ranch », un bordel du Nevada dans lequel a travaillé la propre sœur de Natalie, se charge d’héberger la petite annonce en question. Denis Hoff, pragmatique, partage les préoccupations de la jeune fille: «Pourquoi perdre sa virginité avec n’importe quel gars à l’arrière d’une Toyota quand vous pouvez payer votre scolarité avec ?». Une fois le buzz passé, comme d’habitude, le cas Dylan tombe aux oubliettes… pour quelques temps seulement.

La jeune fille fait son retour médiatique en janvier 2009. On apprend ainsi qu’en l’espace de quatre mois, ce sont plus de dix mille hommes attirés par la vertu de la jeune femme qui ont fait monter l’enchère jusqu’à la somme sans doute initialement inespérée de 3,7 millions de dollars. On ne sait toujours pas si Natalie Dylan, qui écarte d’emblée toute possibilité d’une relation plus longue avec le «gagnant», est allée au bout de sa démarche, mais on murmure qu’elle aurait reçu énormément de propositions de la part de maison d’édition et même d’Hollywood. Ce qui signifie que la simple vente des droits de son histoire pourrait bien lui permettre de ne même pas avoir à passer sa fameuse nuit « d’amour ».

Une tendance en voie de banalisation?
Depuis, ce sont quatre à cinq filles qui ont suivi son exemple en moins d’un an. La dernière, une jeune équatorienne résidant en Espagne, mettait ainsi son hymen aux enchères pour «pouvoir payer un spécialiste à sa mère malade». Il est encore difficile d’affirmer avec certitude que le phénomène de vente de virginité via internet, encore mineur, se démocratisera à l’avenir au point d’en devenir banal. Mais toujours est-il que si les cas se multiplient, vendre sa virginité n’est pas forcément très lucratif. Le cas d’Alina Percea, une jeune roumaine de dix-huit ans qui n’«en aura tiré que» 10 000 euros, bien loin des millions promis à Natalie Dylan, en témoigne. Pour autant, le potentiel économique de l’exploitation de la virginité n’est plus commercialement à négliger. À une époque où tout se vend et tout s’achète, il semble bien qu’il ne reste plus aucun domaine ayant échappé à la libéralisation économique à outrance. Le corps est devenu un banal réservoir de pièces…

[1] Cf. Loïc H. Rechi, http://www.slate.fr/story/9681/. 28.08.2009.

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