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Les clés du bonheur ?

31 janvier 2013

La question «Comment être heureux ?» fascine plus que jamais. Disséqué, analysé, servi en livres, en films ou en émissions de télévision, colloques et séminaires, c’est l’espoir ultime de l’humanité depuis deux mille ans: c’est… le bonheur. La quête du bonheur a rarement autant mobilisé les énergies.

reussite, Les imbéciles ont pris le pouvoirDes scientifiques scrutent l’ADN, étudiant la chimie de nos cerveaux à la recherche de la molécule du bonheur. D’autres estiment qu’on peut apprendre à apprivoiser le bonheur. Quant aux tenants du développement personnel, ils misent tout sur la psychologie, défendant l’idée que l’on peut travailler de manière pragmatique pour être plus heureux. [1]

En résumé, on sert le bonheur un peu à toutes les sauces. La chaîne de télévision M6 lance un nouveau concept de téléréalité «J’ai décidé d’être heureux», où des coachs aident des candidats à retrouver la joie de vivre. Au cinéma, l’amitié, la famille ou la solidarité comme sources de bonheur deviennent «bankables». Dans les librairies, les ouvrages aux titres évocateurs disparaissent des rayons aussi vite qu’ils y sont entrés. L’Homme qui voulait être heureux, de Laurent Gounelle, Quand on veut, on peut!, du pape de la pensée positive, Norman Vincent Peal, ou Le Sel de la vie, de l’anthropologue Françoise Héritier, font partie de ces best-sellers. La tendance n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue, comme si le besoin de se retrouver autour de valeurs positives devenait une urgence salutaire.

Dans la foulée de la commission Stiglitz à laquelle le président Nicolas Sarkozy avait demandé de redéfinir nos critères du progrès économique et social, une foule de réflexions et d’études ont alimenté un débat déjà fort riche. La dernière en date, publiée par l’Insee début janvier, apporte un éclairage intéressant sur la complexité du sujet. Alors que les discours sur la morosité ambiante, le déclin économique et les menaces sur l’emploi sont ressassés à plaisir, seulement 7 % des adultes français se considèrent peu satisfaits de leur vie en général. Ils sont presque le double (13 %) à en être très satisfaits. Tirerions-nous un certain plaisir à nous plaindre?… «C’est qu’il y a de multiples façons d’être heureux», s’amuse le philosophe Vincent Cespedes, auteur polémique de Magique étude du bonheur. [2]

Place aux « philosophes de la joie »
Vincent Cespedes fait partie de ces nouveaux philosophes soucieux de reprendre du terrain sur les marchands de «bonheurisme», comme il dit, pour qui être heureux ne serait finalement qu’une question de volonté, d’apprentissage et de recettes à appliquer. Avant lui, l’écrivain et philosophe Pascal Bruckner avait pourfendu une quête du bonheur à tout prix, passé du statut de droit hérité du siècle des Lumières à un véritable devoir, pour déboucher finalement sur de l’exclusion et même de l’angoisse… Ce qui le poussait à cette provocation: «Le bonheur ne m’intéresse pas, j’aime trop la vie pour ne vouloir qu’être heureux.»

C’est que notre définition contemporaine du bonheur pose problème, rappellent des intellectuels comme Alexandre Jollien, jeune philosophe suisse handicapé. À travers son expérience personnelle forte, il explique comment la philosophie l’a entraîné sur les chemins de la joie, cette capacité à ne plus être dans le combat et la peur perpétuelle ni à attendre toujours mieux : plus d’argent, l’amour idéal, le travail parfait…

Comme beaucoup de jeunes philosophes, il s’impose le devoir d’occuper le terrain face aux psychologies comportementales venant des États-Unis et qui ont le vent en poupe. Très anglo-saxonnes dans leur pragmatisme, elles proposent d’appliquer les recettes qui réussissent aux gens heureux après avoir étudié le mode de vie de ces prédisposés au bonheur. Alexandre Jollien, lui, préfère regarder du côté de l’Orient: «Une philosophie du bonheur pour aujourd’hui devrait, me semble-t-il, intégrer les fruits de la recherche scientifique et ne pas cloisonner trop fortement l’Orient et l’Occident, explique-t-il. «Je rêve, dit-il, d’une philosophie, d’une spiritualité qui soit ouverte à la fois à la mystique chrétienne et aux religions venues d’Orient. L’essentiel, à nouveau, c’est de garder un esprit ouvert.»

Ce souci de ne pas mettre la religion de côté est assez symptomatique de ces nouveaux philosophes. L’héritage du christianisme, qui envisage le bonheur non comme un but à atteindre mais comme un état de béatitude qui fait que l’on est heureux et non qu’on le devient, interpelle ces intellectuels. La réflexion d’Alexandre Jollien est critique. Ce qu’il reproche à certains «gourous», c’est de galvauder les messages, celui du bouddhisme par exemple, comme celui d’Epicure, en transformant «l’art de vivre dans l’instant» en besoin de «jouir de l’instant». En France, c’est un économiste, Daniel Cohen, qui a le plus animé la réflexion sur le bonheur ces derniers mois, avec son livre Homo Economicus.

Et si, le bonheur, c’étaient les autres?
Après un long travail d’enquête, il arrive à la même conclusion que les philosophes évoqués ci-dessus: malgré l’accumulation de richesses et le bien-être apparent de nos civilisations évoluées, l’indice de bonheur stagne. «La stagnation du pouvoir d’achat provoque une souffrance intense alors même qu’en France l’individu moyen est quatre fois plus riche qu’en 1960», s’étonne-t-il.

Les affres du plaisir éphémère étaient pourtant déjà décrites par Épicure trois cents ans avant notre ère ! L’épicurien, contrairement à l’idée reçue, n’est pas celui qui profite de l’instant présent en satisfaisant ses envies immédiates et en accumulant des biens, mais plutôt celui qui sait faire la part entre «les désirs naturels» et «les désirs vains». «L’être vivant n’ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu’il n’a pas, ni à rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l’âme et du corps (…), tous les orages de l’âme se dispersent», enseigne Épicure dans sa lettre à Ménécée.

Face à la question: «Comment construire une société épanouissante pour les individus?», Daniel Cohen arrive à la conclusion que c’est dans le bonheur collectif que l’Homo Economicus s’épanouit. Il prend comme référent l’Amérique des années 60, où l’individualisme compétitif allait de pair avec un sens fort de la communauté. Cette conviction, quelques patrons la partagent en appliquant des techniques de management où la compétitivité individuelle est moins valorisée que la capacité à enrichir le travail d’une équipe. C’est aussi, naturellement, ce qui replace la famille ou les amis en position de vecteurs principaux d’épanouissement personnel dans notre société. L’idée est également défendue par Alexandre Jollien, qui explique que ce qu’il partage avec ses enfants ou ses amis, dans cette aptitude à vivre l’instant présent, lui apporte autant que les écrits des plus grands philosophes. Le bonheur, ce serait donc les autres ?  Sartre, qui y voyait plutôt l’enfer, risque de se retourner dans sa tombe.

[1] Cf. Christophe Doré, Le Figaro. fr, 25/01/2013
[2] Cespedes, Vincent, Magique étude du bonheur, Paris, Larousse, 2010.

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