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Une science du bonheur ?

2 février 2013

Le bonheur est surtout dans la tête. Les neurosciences dévoilent la chimie de cet état et s’invitent dans une problématique jusqu’alors réservée aux philosophes et aux poètes. C’est en étudiant les mécanismes impliqués dans la douleur, la dépression ou les troubles bipolaires que les chercheurs ont découvert certaines sources du bonheur.

Les neurobiologistes ont pénétré les structures cérébrales qui interviennent lors des émotions, ils ont décrypté les processus qui s’enchaînent pour nous remplir d’un sentiment de bonheur… ou nous plonger dans celui du malheur. De fait, les neurosciences s’invitent de manière rationnelle dans cette quête, jusqu’ici l’apanage des philosophes, et plus récemment des psychologues. L’approche reste prudente.

Car, si le bonheur est dans la tête, aucune zone ne lui est réservée. Il se dissimule dans les méandres des structures profondes du tissu cérébral, du tronc cérébral au cortex frontal. Ce que Jean-Pierre Ternaux, directeur de recherche honoraire du CNRS et coordonnateur de l’Observatoire du bonheur, nomme la «symphonie cérébrale». «On y trouve l’hypothalamus latéral, le lobe limbique, le complexe amygdalien, le noyau accumbens, l’hippocampe… des zones agitées de réseaux de cellules nerveuses responsables des états émotionnels, dans lesquelles des molécules et des neurotransmetteurs jouent un rôle fondamental dans la transmission des messages entre les neurones.»

Ceux qui ont une fonction essentielle dans les sensations de bien-être physique et psychique, ont pour nom la dopamine, la noradrénaline, la sérotonine, les endorphines… Leur activité va stimuler ou annihiler des émotions comme le plaisir, le désir, la motivation… Ainsi la dopamine, qualifiée d’hormone de l’action, intervient dans l’anticipation, la motivation, la projection d’émotions positives et nous pousse à positiver, à avancer.

La sérotonine stimulée par la passion amoureuse, les relations sociales
Autre vaccin antichagrin: la sérotonine. Ce neurotransmetteur fabriqué dans des neurones du tronc cérébral est indispensable pour réguler nos humeurs. Stimulé par la passion amoureuse, les relations sociales, les contacts physiques, il agit comme un euphorisant. On observe un déficit important de sérotonine chez les personnes en dépression ou simplement malheureuses parce que séparées d’un être aimé. Citons également les endorphines et enképhalines, bien connues des sportifs sous le nom d’hormones du plaisir. Ces substances produisent un effet euphorique, anxiolytique et antalgique. Elles modulent le message douloureux, inhibent sa transmission dans le cerveau et provoquent une sensation de bien-être immédiat lors de leur réception par les cellules nerveuses. Leurs fluctuations régulent les états de stress et d’anxiété.

Mais toutes ces molécules n’interviennent pas seules dans les réseaux de neurones. «Elles interagissent dans une cascade d’événements avec d’autres substances, des électrolytes, des acides aminés, des peptides, des hormones… qui participent ensemble à l’élaboration des états émotionnels», poursuit Jean-Pierre Ternaux. Cet univers nébuleux est encore loin d’avoir été analysé.Les ingrédients ont été repérés, mais leur dosage relève encore de l’alchimie. Si tout individu est doté dès la naissance de ces composants du bonheur, qui seraient selon Darwin le secret de la pérennité de l’espèce humaine, force est de constater que ces prédispositions au bonheur varient d’un sujet à l’autre.

«En fait, les taux de ces neurotransmetteurs connaissent des fluctuations, des variabilités selon les individus», explique Sylvie Granon, chercheuse au Centre de neurosciences Paris-Sud. Un des premiers à l’affirmer fut Jaak Panksepp, un chercheur américain connu, notamment, pour avoir chatouillé le ventre de milliers de rats. «En étudiant les émotions positives chez l’animal, il a noté que certains rats appréciaient davantage les chatouilles que d’autres. Cette variabilité entre individus dépendait du taux de dopamine libéré par l’organisme.» Un gène (le 5HTT) a été identifié, il intervient dans le transport de la sérotonine au sein des cellules nerveuses. Or, selon la taille de ses allèles, il transporte plus ou moins de sérotonine. Plus extraordinaire encore apparaît le rôle d’une hormone, l’ocytocine, que de récents travaux ont mis en lumière. Secrétée par l’hypophyse, elle est libérée par les hommes et les femmes lors de l’orgasme, et intervient dans les mécanismes permettant aux mères d’allaiter. Des études ont montré qu’elle diminue le stress, contribue à l’amour des parents pour leurs enfants et pourrait faciliter les relations sociales, et parentales. Cette hormone de l’amour pourrait être l’une des principales clés du bonheur.

Les campagnols des plaines du Midwest ont servi de cobayes aux recherches sur le bonheur. Ce petit mammifère a la particularité d’être monogame et ce jusqu’à la mort. En revanche, son cousin vivant dans les montagnes, est, lui, polygame. «Des chercheurs américains, Lowell Getz et Larry Young, ont démontré que cet état tenait non pas à des facteurs environnementaux, mais à la présence d’un taux d’ocytocine plus abondant chez le campagnol des plaines que chez celui des montagnes», raconte Jean-Pierre Ternaux. Les scientifiques sont ensuite allés plus loin. En manipulant le gène qui code l’ocytocine, ils ont transformé les campagnols monogames en campagnols polygames, et inversement. Preuve était faite du rôle essentiel de l’ocytocine dans le processus de fidélité et d’attachement. Depuis, les études sur l’ocytocine se sont multipliées, dévoilant ses propriétés dans les relations humaines, l’empathie, la confiance et généralement les sentiments positifs.

Un équilibre entre plaisir et souffrance
Des études récentes ont enfin montré que l’ocytocine pouvait jouer un rôle thérapeutique dans les phobies sociales ou l’autisme. Il y aurait donc en chacun de nous des prédispositions biologiques au bonheur. En jouer à volonté changerait certainement la face du monde. On n’en est pas encore là, mais on peut en rêver en inhalant de l’ocytocine dont des sprays sont d’ores et déjà commercialisés. Ils sont censés réduire le stress et renforcer les comportements positifs… Plus sérieusement, on peut stimuler ses propres ressources en pratiquant un sport régulièrement, qui favorise la fabrication d’endorphines. L’alimentation est aussi source d’acides aminés, dont certains comme le tryptophane (abondant dans le riz complet, le fromage, les produits laitiers, la viande, les arachides, les protéines de soja, les oeufs, le poisson, les légumineuses) et la tyrosine (amandes, avocats, bananes, produits laitiers…) fabriquent de la sérotonine et de la dopamine. Mais attention, le bonheur n’est pas qu’une affaire de chimie et n’est pas assimilable au plaisir. Pour le Pr Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et référent incontesté de la biologie des sentiments, «le bonheur n’est pas le plaisir, c’est un état difficile à atteindre. Il se cherche, s’acquiert et se gère. C’est un équilibre plus ou moins instable entre plaisir et souffrance, entre pulsions positives et pulsions négatives, entre son moi et le monde extérieur. Etre heureux exige une participation active de l’être.

Les zones cérébrales à l’origine des émotions
Le noyau accumbens, centre des émotions de joie et de plaisir, ou l’amygdale, centre des émotions de peur ou d’angoisse, reçoivent des informations sensorielles. Ils les transmettent à l’hypothalamus, qui orchestre les réactions corporelles et hormonales, et au cortex moteur, qui commande l’ensemble de la motricité, lesquels vont produire, selon le cas, une réaction positive ou négative. Entre-temps, le thalamus, zone relais du cerveau (qui a reçu aussi l’information), émet un message au cortex cérébral, siège des fonctions nerveuses du cerveau, pour qu’il vérifie si l’amygdale ou le noyau accumbens produisent la bonne émotion. Le message vérifié est transmis au cortex préfrontal qui libère, via l’hypothalamus, des hormones et neurotransmetteurs dans l’ensemble de l’organisme et dans le cerveau.

[1] Cf. Martine Betti-Cusso, Le Figaro-santé.fr, 24.01.2013

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