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Quand les gadgets d’Apple contribuent à l’effritement de la classe moyenne

4 février 2013

Ceux qui, dans les sociétés industrialisées, bénéficieront largement à l’avenir des avantages financiers de la mondialisation, sont ceux qui auront un niveau d’instruction élevé dans les domaines de l’innovation technologique et de la mise en œuvre et du déploiement de ces mêmes technologies tous secteurs de l’activité économique confondus.

Cet article s’inscrit dans le thème Mondialisation.

ipod Quand les gadgets d'Apple contribuent à l'effritement de la classe moyenne« The China Syndrome », un article paru en 2011, intéressant à plus d’un égard et coécrit par trois économistes de renom ― David Autor, David Dorn, Gordon Hanson ― marque un changement de paradigme dans le consensus académique à propos de la croissance des inégalités de revenus aux États-Unis. L’argument présenté par les auteurs met d’avant l’idée que la mondialisation, et en particulier le commerce avec la Chine, exerce une pression grandissante sur les cols bleus américains et n’expliquerait que pour un quart le déclin de l’emploi manufacturier aux États-Unis.

Selon les auteurs, les effets pervers de cette mondialisation vont bien au-delà de ces cols bleus qui perdent leurs emplois. Dans les communautés directement touchées par le Syndrome chinois, les salaires sont à la baisse ― particulièrement dans le secteur manufacturier ― et les gens cessent parfois de chercher de l’emploi. La conséquence est une forte baisse du revenu moyen des ménages, qui se traduit inévitablement par une augmentation de l’incapacité à s’acquitter de ses obligations financières mensuelles. Les auteurs nomment ce phénomène « conséquences sur la redistribution de l’emploi ». En fait, deux extrêmes en matière d’emploi aux États-Unis : les meilleurs et les mieux rémunérés sont au sommet tandis que le salaire des emplois qui exigent peu de compétences stagne. Au milieu, un effritement progressif des emplois, qui jusque là procuraient pour une bonne part le chèque de paye des employés de la classe moyenne. Conséquences de cet effritement, ces emplois récupérés par ces travailleurs déclassés sont généralement ce qu’il est convenu d’appeler de sales boulots peu gratifiants et peu rémunérateurs.

L’exemple le plus intéressant de cet effritement de la classe moyenne provient d’une étude portant sur les impacts de la production du iPod (Linden, Dedrick, Kraemer, 2008). En 2006, la production du iPod a nécessité plus de 13 920 emplois aux États-Unis contre 27 250 emplois à l’étranger ; un rapport du simple au double. De ces emplois à l’étranger, 12 270 le sont en Chine et 4 750 le sont aux Philippines. Au pro rata, ce sont définitivement les Philippins qui ont le plus profité du génie de Steve Jobs : 1,3 milliard d’habitants en Chine contre 92 millions aux Philippines. Mais là où les choses deviennent de plus en plus intéressantes, même si la majorité des emplois sont à l’étranger, ce sont les États-Unis qui se sont taillé la part du lion en masse salariale : 750  $ millions pour 13 920 emplois contre 320 $ millions pour 27 250 emplois à l’étranger ; encore là, un rapport du simple au double, mais à l’inverse.

Cette disparité est encore plus significative quand on examine la composition de la main-d’œuvre aux États-Unis qui a gravité autour de la conception, de la production et de la distribution du iPod : 7 789 emplois dédiés à la vente et autres métiers connexes (personnel de bureaux, préposé à l’entrepôt, manutentionnaires) pour une masse salariale de 220 $ millions ; 6 101 ingénieurs pour une masse salariale de plus de 525 $ millions. C’est presque le double de ce que les non-professionnels aux États-Unis gagnent, et largement plus que le total des revenus des employés de la société Apple à l’étranger.

Cette étude oblige à poser les constats suivants :

  1. les innovations technologiques créent beaucoup plus d’emplois à l’étranger qu’en sol américain (ce qui conforte la crainte que certains portent envers la mondialisation) ;
  2. les innovations technologiques rapportent beaucoup à ceux qui les conçoivent (l’élite) ;
  3. le rendement salarial de ceux qui conçoivent les technologies est directement lié à l’emploi d’une main-d’œuvre faiblement rémunérée à l’étranger.

C’est possiblement l’une des raisons pour lesquelles les Américains sont si ambivalents à propos de la mondialisation et de la révolution des technologies numériques. Autrement, ces trois constats révèlent une cruelle réalité : ceux qui, dans les sociétés industrialisées, bénéficieront largement à l’avenir des avantages financiers de la mondialisation, sont ceux qui auront un niveau d’instruction élevé dans les domaines de l’innovation technologique et de la mise en œuvre et du déploiement de ces mêmes technologies tous secteurs de l’activité économique confondus.

Bibliographie

Autor David, Dorn David, Hanson Gordon (2012), The China Syndrome: Local Labor Market Eects of Import – Competition in the United States, in American Economic Review, http://economics.mit.edu/files/6613.

Dedrick Jason, Kraemer Kenneth, Linden Greg (2008), Who Profits from Innovation in Global Value Chains? A Study of the iPod and notebook PCs, Prepared for the Sloan Industry Studies Annual Conference, Boston, MA, http://web.mit.edu/is08/pdf/Dedrick_Kraemer_Linden.pdf.

© Pierre Fraser, 2013
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