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La crise et la souffrance

23 février 2013

Quelles sont les conséquences sociales de la dépression actuelle ? A cette question tentent ici de répondre deux spécialistes, l’un sociologue, l’autre spécialiste de santé publique. Michel Wieviorka est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale (EHESS). Il a notamment publié Pour la prochaine gauche aux Editions Robert Laffont et Evil chez Polity. Martin McKee est professeur de Santé publique européenne à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Ses recherches sont focalisées sur les liens entre le contexte économique et les questions de santé publique. [1]

Michel Wieviorka : Pour l’instant les conséquences de la crise actuelle sont différentes de celles de 1929. Premièrement, jusqu’ici, la crise n’a pas profité spécialement aux extrêmes droites ou aux national-populismes. Deuxièmement, la crise fabrique des souffrances et des inquiétudes gigantesques, mais elle reste moins brutale qu’en 1929. Il y a désormais des matelas et des amortisseurs sociaux qui n’existaient pas à l’époque. En revanche, la crise survient dans des sociétés bien plus individualistes qu’en 1929. Paradoxalement, la crise est vécue beaucoup moins collectivement.

S’immoler devant une agence pour l’emploi – comme cela est arrivé en France récemment – est symbolique de notre époque et de notre pays. En 1929, les gens attendaient moins de la puissance publique. Lorsqu’on se suicide devant Pôle Emploi on envoie un message à ceux qui étaient censés vous tirer d’affaire et qui ont échoué.
Martin Mckee : Nous avons mené plusieurs études sur les précédentes crises : celle de la Grande dépression des années 1920-1930 a été passée à la loupe, ainsi que celle qui a traversé l’Espagne dans les années 1980 et la Suède à la même période. Nous nous sommes également penchés sur la période qui a suivi la chute de l’URSS. Dans tous ces cas, une augmentation du nombre de suicides est notable.

Cependant certains pays ont pu empêcher ce phénomène, en investissant dans des protections sociales dans le cadre de politiques actives du marché du travail. Ces dernières aident les gens, notamment les personnes handicapées, à trouver du travail, et fournissent des informations sur les postes qui s’ouvrent.

Comment la souffrance psychologique individuelle se transforme en souffrance sociale collective?
Michel Wieviorka : La souffrance n’est pas psychologique. Elle est vécue individuellement, mais c’est une souffrance sociale. Si vous êtes exclus, mis au chômage, précarisés à l’extrême, les facteurs sont sociaux. La souffrance sociale se transforme en action collective lorsqu’il y a des acteurs pas totalement démunis des ressources nécessaires pour construire une action collective. Ce ne sont pas les plus démunis qui construisent une action collective. Sans la mobilisation des classes moyennes, d’un tissu associatif et intellectuel et de certaines forces religieuses, la souffrance sociale individuelle ne peut pas se traduire de manière collective. Ce qui me frappe, c’est la difficulté des syndicats à prendre en charge les problèmes liés à la crise ainsi que la faiblesse du milieu associatif. Une nouvelle fois, la société française s’en remet à l’Etat.

Quel est le coût psychologique d’une perte d’emploi ?
Martin Mckee : Cela dépend beaucoup des systèmes de protection sociale des pays. Aux Etats-Unis, perdre son travail a des conséquences très lourdes. En URSS, les gens qui se sont retrouvés au chômage ont perdu énormément de choses, comme leur sécurité sociale, les mécanismes de prise en charge de la petite enfance, et même leur vie sociale.

Les conséquences de la crise ont été très sévères en Grèce. Les gens ont maintenant des difficultés à avoir accès à la sécurité sociale, et aux pharmacies et aux médicaments. Il y a également une augmentation des cas d’infections, comme la dengue transmise par les moustiques et le retour de la malaria. Le nombre de séropositifs a aussi augmenté.
Il y a une augmentation du nombre de suicides dans tous les pays européens, excepté en Autriche où l’Etat a continué à investir dans des politiques sociales.

Dans quelle mesure et par quels mécanismes la détresse psychologique peut-elle déborder sur l’environnement ?
Martin Mckee : La détresse liée à la perte d’un emploi peut déborder sur l’environnement. Dans certains endroits, le chômage n’a pas seulement des conséquences sur la famille du chômeur, mais aussi sur les endroits où vivent les personnes qui perdent massivement leurs emplois, à l’instar des villes minières, ou des endroits où il y a des usines.

Quel est le message envoyé à travers ce geste fou qu’est l’immolation ?
Michel Wieviorka : C’est un message d’appel à l’aide qui signifie : « Ne soyez pas indifférent ! » C’est un message désespéré d’appel à la compréhension du caractère intolérable de la situation. C’est une manière de dire : « moi, on m’a laissé tomber ! … » Mais ce message est adressé à une société qui n’a pas grand ressort pour en faire quelque chose et le transformer en action collective. C’est donc un message qui se tourne vers l’Etat.

[1] En savoir plus sur http://www.atlantico.fr/decryptage/immolations-suicides-depressions-quelle-est-profondeur-douleur-sociale-infligee-crise-640585.html#XYXAhs047PSzrq9G.99

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