Accueil > Ordre marchand > Mort aux vieux !

Mort aux vieux !

24 février 2013

Pendant longtemps, dans la plupart des cultures, les vieux étaient à la fois moqués (le « barbon »), mais aussi respectés, car supposés gagner en sagesse, et en expérience. Et le système des retraites par répartition en France a été inventé, créant une solidarité entre générations.

Mort aux vieux ! Dans une société basée sur le profit, où l’on considère l’humain comme une unité de production, quelle place gardera-t-on dans l’avenir, pour les « usagés » ? [1] Mais nous sommes en train de changer de société et de culture. Nous sommes entrés dans le monde du court terme, dans lequel tout objet ne vaut que tant qu’il peut être source de bénéfices. Et, l’homme devient lui aussi un « objet » et est progressivement traité comme tel.

C’est déjà, depuis longtemps, le cas des « salariés-kleenex », mis à la poubelle non seulement lorsque leur savoir-faire ne répond plus à aucune demande du marché, mais lorsque leur âge les rend nécessairement moins performants.

Il n’y a aucune raison pour que cette logique économique s’arrête là. Comme le faisait remarquer dès 2002 le psychanalyste Charles Melman [2], « cette économie libidinale (…) est aujourd’hui au principe des relations sociales, à travers la façon de se servir du partenaire comme un objet que l’on jette dès qu’on l’estime insuffisant .

Et de poursuivre sa démonstration : « Le problème de la prolongation de l’existence, par exemple, va poser des questions qu’il faudra résoudre. La masse des vieux coûtera cher à toute une génération. Et celle-ci devra trouver le moyen, avec des apparences honnêtes, de régler ce problème, c’est-à-dire de jeter ce qui, après avoir servi, est devenu usagé, source de dépenses sans contrepartie. (…) Je vois très bien se profiler cette perspective : les compagnies d’assurances versant des primes aux personnes âgées qui auront souscrit des polices afin qu’elles servent à assurer un héritage à leur descendance, moyennant euthanasie pour raccourcir un parcours socialement onéreux. Le dire comme cela paraît abominable et monstrueux. Mais […] on développera toutes les argumentations et les théories nécessaires pour justifier l’affaire. […] Alors on commencera par accepter, légaliser l’euthanasie, et puis à partir de là… »

Complétons le raisonnement : de l’euthanasie pour mettre fin à des souffrances sans espoir de rémission, on glissera progressivement vers l’euthanasie pour convenance personnelle sans justification médicale (« ma vie ne m’intéresse plus ») , puis à la pression sociale culpabilisatrice envers ceux qui, refusant l’euthanasie, s’obstinent à constituer une charge improductive pour la société, alors qu’ils pourraient, en anticipant le moment de l’héritage, contribuer à la prospérité des jeunes générations encore actives …

[1] Elie Arié, Marianne, 01.01.2013.
* Cardiologue, enseignant à la chaire d’Economie et de gestion des Services de santé au Conservatoire national des Arts et métiers, Elie Arié est également l’auteur de nombreuses fictions et d’ouvrages sur la santé.
[2] Dans son livre « L’homme sans gravité », Folio Essais, Denoël, 2002

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :