Accueil > Santé, Stigmatiisation > Extension du domaine de la manipulation

Extension du domaine de la manipulation

4 mars 2013

Les rapports humains, tels qu’ils se développent dans la sphère privée ou dans le monde professionnel ou public, sont aujourd’hui de plus en plus marqués par des stratégies d’emprise. Le fait que ces stratégies aient hypocritement pris le nom de “communication” ne doit pas nous faire ignorer cette instrumentalisation généralisée des relations humaines. On peut d’ailleurs constater que cette évolution va de pair avec une diminution de la mention de notions morales. [1]

Propagande et opinion publique
Dès les années trente (1928), Edward Bernays, qui avait écrit son petit opus “Propaganda”, avait compris que la stratégie d’influence, pour être efficace, doit avancer masquée: il a ainsi dissimulé son projet de manipulation des foules, et les multiples déclinaisons de celui-ci, sous le nom de « relations publiques”. Le terme de propagande a, ensuite, été réservé à la qualification de ces stratégies, quand elles étaient utilisées par l’ennemi (les bolcheviques, par exemple). Cependant des points communs persistent dans ces stratégies d’emprise, où un pouvoir utilise un programme de communication pour obtenir ce qu’il veut, que ce soit une soumission par la peur, ou une “soumission librement consentie”.

Est-ce que la propagande existe ?
De nombreux esprits “forts”, qui font parti des manipulateurs, prétendent en douter. Or la propagande a toujours existé. Comment a-t-on pu réduire des populations entières en esclavage, de tous temps, si ce n’est en convainquant ces hommes et ces femmes qu’ils n’avaient pas le moyen de se révolter, et que, s’ils le faisaient quand même, ils mourraient ? Le fait de les persuader qu’ils étaient d’essence inférieure constituait un élément favorisant cette acceptation. N’est-ce pas ainsi que l’on a réussi à leur faire croire qu’il était normal que certains naissent dans des conditions qui feraient de toute leur vie un effort harassant et une douleur résignée tandis que d’autres bénéficieraient, du simple fait de leur naissance, de conditions de vie  agréables et du pouvoir absolu sur les autres hommes ?

L’éducation, par la transmission des valeurs, des codes, de la morale et de la religion, fonctionne selon un mode manipulateur : on sait ce que l’on veut transmettre et on communique pour faire rentrer dans la tête des enfants et des élèves ce que l’on souhaite pour eux comme système de référence ultérieur. En quelque sorte, l’éducation et l’enseignement peuvent être considérés comme des entreprises de conditionnement.

Mais cette manipulation-là n’est pas forcément maléfique, au contraire, pour peu que l’on transmette le libre-arbitre, la capacité à l’esprit critique et le courage de s’opposer. La manipulation devient, en revanche, une propagande quand son but d’influence exclue justement ces compétences. C’est le paradoxe de la démocratie. Sous prétexte d’avoir le droit de choisir, on ne se donne plus les moyens du choix. Sous prétexte d’être libre, on ne prend plus le risque de notre liberté. Donc, si l’on considère que la manipulation, et le désir de manipuler autrui, font partie de l’humanité, est-ce que notre société utilise d’avantage ces mécanismes, et, si c’est le cas, le fait-elle d’une façon maléfique ?

Manipulation et médias
La manipulation effectuée par les gouvernants a toujours existé. Les rois n’ont pas attendu la psychologie sociale pour développer un pouvoir absolu sur leur peuple soumis.

Mais les conditions de la vie moderne ont apporté plusieurs changements importants. Le développement des transports a permis aux échanges de marchandises de se multiplier. A partir de là, le citoyen devenu consommateur, s’est mis à avoir une liberté de choix qu’il n’avait pas quand il était l’otage de la géographie : si la concurrence s’est vue facilitée, et, de là, des développements des grandes fortunes, il a fallu aussi devenir de plus en plus performants. Des stratégies se sont développées pour pousser le consommateur à l’achat, stratégies que l’on n’appelait pas encore “marketing”.

Le domaine politique a vu la même évolution (avec les dérives américaines de candidats promus comme des paquets de lessive). Et l’on constate aujourd’hui que les conseillers politiques sont surtout des conseillers en “communication” ( ce terme neutre étant utilisé à la place de celui de “propagande” ).

Actuellement, le budget marketing de certains grands groupes peut être plus important que celui de la recherche et de la conception de produits.
Quels sont les ressorts de la communication d’emprise ?
On peut ainsi évoquer comme stratégies celles d’ :

  • amener à un certain degré de connivence
  • induire un certain degré de confusion psychique
  • induire un sentiment d’infériorité
  • induire un sentiment de culpabilité
  • induire un sentiment de peur
  • isoler d’autrui

La connivence
Elle est indispensable pour que tous les autres messages passent. Au début, les manipulateurs font des cadeaux, ils vous « comprennent » : vous avez le sentiment que cette personne-là est attentive à vous comme personne ne l’a été jusqu’à ce jour. En privé, tous les donjuans donnent à leur proie cette impression initiale d’être très importante pour eux. Dans le domaine publicitaire, ce sont les cadeaux “gratuits” accompagnant l’annonce. En terme politique c’est un des ressorts du populisme. Cette apparente proximité fait tomber les défenses du futur manipulé qui voit là un ami ou un message amical.

Induire la confusion
Emettre des messages discordants met le récepteur du message dans un état de légère confusion psychique : que doit-il retenir de ces informations contradictoires ? La psychologie cognitivo-comportementale a montré que quelqu’un qui est soumis à cela (ce que l’on nomme une “dissonance cognitive”) a tendance à évacuer un certain nombre d’informations (les plus étrangères à ce qu’il savait déjà), mais surtout qu’il devient plus dépendant de son interlocuteur. Dans la vie professionnelle, il n’est pas rare de voir des managers distiller des informations très négatives pour un employé tout en le traitant en copain et en l’assurant de son soutien . En publicité, cette tactique est aussi utilisée pour augmenter l’état d’alerte du consommateur : par exemple, on met sur une image un élément incongru, mais discret, pour faire naitre un très léger malaise. Certains hommes politiques peuvent sourire au moment où ils viennent d’énoncer une mesure désagréable, ou de proférer une menace. Ils peuvent aussi jongler avec les concepts, évoquant des notions qui appartiennent à des champs différents, et rendre l’auditeur confus.

Induire un sentiment d’infériorité
Cela vient dans un deuxième temps : le manipulateur doit d’abord avoir été amical et valorisant pour pouvoir ensuite dévaloriser sa proie. Que ce soit dans les relations avec les proches, ou dans le cadre professionnel, chacun a pu constater que la tyrannie passe par l’infériorisation de l’autre, voire par son humiliation. Dans toutes sortes de groupes certains meneurs assurent leur empire sur les autres en stigmatisant un individu qui va être soumis à une humiliation publique : les autres auront désormais peur de se mettre en avant, mais celui qui a été ainsi désigné va perdre ses moyens et donc ses capacités d’opposition. Dans la publicité, on est amené à se sentir en infériorité si l’on n’a pas tel ou tel bien de consommation. Dans les sectes, la scientologie par exemple, la période de “love-bonbing” est suivie d’une dévalorisation : on montre au futur adepte qu’il déçoit.

Au niveau professionnel, l’utilisation actuelle de l’évaluation quantitative des pratiques et des procédures, en réduisant l’individu à son identification à un comportement normé, est infériorisante dans son essence-même en supprimant un critère indispensable à l’estime de soi, c’est-à-dire la reconnaissance naturelle de sa compétence et de son professionnalisme. Au niveau politique, on peut nous amener à penser que l’on n’a pas les capacités à comprendre et à décider par nous-mêmes. Les opposants politiques ou les contre-pouvoirs médiatiques peuvent être traités de façon dégradante et disqualifiante.

Induire un sentiment de culpabilité
Pour désarmer l’autre et le mettre sous sa coupe, les manipulateurs utilisent la culpabilisation. Il s’agit souvent, pour ne pas perdre le pouvoir , d’accuser l’autre de ce dont on pourrait être accusé. Mais l’utilisation répétée de cette stratégie peut avoir des effets graves puisque, avec l’infériorisation, c’est un des ressorts de ce qui amène des femmes a supporter, parfois jusqu’à la mort, d’être battues par leur mari violent. Amener l’autre à se sentir coupable de la violence qu’il subit, c’est pourtant ce qui se passe, et on le comprend quand on suit ce qu’explique Marie-France Hirigoyen dans “Femmes sous emprises : les ressorts de la violence au quotidien”. Elle démontre que la mise sous emprise est progressive. Une culpabilisation d’emblée ne marche pas. Mais ce qui se met en place c’est une responsabilisation progressive sur des domaines sur lesquels la future manipulée n’a pas de marge de manoeuvre “C’est de ta faute si je bois, tu n’as qu’à pas m’exaspérer…”. Cette stratégie est utilisée en entreprise : quand on demande aux salariés de définir leur projet alors qu’ils n’ont pas de choix possibles sur les moyens et le but, on les met en situation de se sentir coupables quand ils ne parviendront pas à remplir des objectifs de toute façon inaccessibles (là, se surajoute un autre mécanisme : le double-bind, décrit par l’école de Palo-Alto. C’est le fait des donner des injonctions paradoxales “Fais ce que je te dis; tu es libre”- ici : “Vous définissez votre projet et vous êtes responsables ; c’est moi qui décide de ce qu’il faut faire”. Cela a été décrit dans les familles de schizophrènes ).

Est-ce que la culpabilisation est utilisée en politique ? Elle est utilisée globalement, par exemple par rapport à ce qu’apporte l’Etat : ce sont les citoyens qui seraient responsables, du fait de la protection sociale, d’une politique économique basée sur l’emprunt. Cette culpabilisation se constate aussi au niveau individuel : chacun serait responsable du vote de la majorité, ou des erreurs d’autrui. Par exemple, défendre des idées communistes, peut amener à être accusé d’être responsable des dérives d’une dictature communiste, ou coupable de la souhaiter, même si l’on a été clair sur le fait que cela ne correspondait pas à sa pensée. On peut considérer que toute la communication sur les retraites a eu pour but de nous faire penser que la population est en quelque sorte coupable, par ces années de durée de vie qu’elle a gagnées, des difficultés des comptes de la Nation.

La peur
Les personnes sous emprises avoueront rarement qu’elles ont peur, parce qu’elles ne le savent pas consciemment. S’identifiant à leur agresseur, elles prendront le parti de celui-ci. Cette peur est donc difficile à mettre en évidence de la part de celui qui la vit : lui croit qu’il a son libre-arbitre et que c’est volontairement qu’il agit. Mais si on lui soumet l’hypothèse de faire autrement, c’est-à-dire à sa guise, là le sentiment de danger apparait. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle il n’est pas efficace d’annoncer abruptement à une victime d’emprise ce qui lui est arrivé : cela la met dans une situation où elle devrait reconnaître sa peur ( et affronter un sentiment de culpabilité). Cela risque de la renforcer dans son attitude de soumission et donc de déclencher une colère à votre égard. La peur est instillée par le manipulateur par des menaces déguisées, par des agressions répétées, par la désignation de bouc-émissaires dont on ne veut pas prendre la place. Il s’agit de craintes de rejet, d’humiliation, de séparation, voire de violence ou de meurtre. Au niveau des groupes, c’est surtout le danger de l’exclusion du groupe qui soumet au leader manipulateur. Ces situations de danger, suggéré ou vécu, induisent chez celui qui les subit le mécanisme d’identification à l’agresseur.

Existe-t-il des moyens pour un groupe soumis à une communication d’emprise médiatique de se protéger du sentiment de peur ? Oui, mais cela nécessite une éducation à ces mécanismes, afin de repérer que le plus souvent la menace est fictive ou mineure, mais que c’est l’insistance médiatique qui favorise l’angoisse ( les exemples de menaces d’épidémies, de la vache folle, à la grippe A/H1N1, qui correspondaient à de vraies maladies mais dont la dangerosité a été grossie par le prisme médiatique, montrent bien comment une population avertie se trouve, du fait de l’expérience, progressivement moins désarmée par rapport à certains discours alarmistes).

L’isolement provoqué : la division comme arme
Le développement généralisé du principe de compétition, favorisé par l’omniprésente évaluation, outre qu’il est censé faire émerger les meilleurs, a pour conséquence de mettre chacun en compétition avec tous : il n’y a plus d’entraide possible quand seul le meilleur gagne et que les autres, au mieux sont moins payés, au pire, perdent leur emploi.

Car l’individu isolé est sans défense par rapport à la manipulation : il n’a plus la possibilité de prendre du recul, il n’entend plus de messages qui pourraient lui permettre de sortir de l’engrenage. A ce titre, les conjoints manipulateurs utilisent les mêmes stratégies que les sectes : en dénigrant systématiquement les proches et le réseau social de celui qui est manipulé, ils obtiennent que celui-ci perdent les points de repères qui lui auraient permis de s’évader de l’emprise. L’individualisme contemporain participe de cet isolement, ainsi que le productivisme, qui laissent moins de place pour les échanges au travail et les loisirs collectifs.

« Propaganda; comment manipuler l’opinion en démocratie » d’Edward Bernays, Éditions zones, 2007 ( disponible gratuitement à la lecture en ligne sur le site des Éditions Zones)
“Extension du domaine de la manipulation ; de l’entreprise à la vie privée” de Michela Marzano, Editions Grasset , 2008.
“Le management par la manipulation mentale” de Bernard Salengro, collection Questions contemporaines, Éditions L’Harmattan, 2006.
“Femmes sous emprise ; les ressorts de la violence dans le couple” de Marie-France Hirigoyen, chez Oh ! Éditions, 2004.

[1] Cf Liliane Baie, Mediapart, 12.09. 2010

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :