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L’individualisme cache misère

6 mars 2013

Il est étonnant de constater à quel point on rencontre de nos jours une presque totale individualisation de la politique, centrée sur soi, avec un individualisme exacerbé qui se croit révolutionnaire à transgresser les lois pour certains (jouissance perverse), à vivre hors du système pour d’autres (enfermé dans sa folie), quand d’autres encore se contentent de revendiquer une « simplicité volontaire » ou tout autre conduite exemplaire (mais chargée d’une culpabilité névrotique). Le seul point commun à ces stratégies purement individuelles, c’est de ne rien changer du tout à la société. Ce ne sont à l’évidence rien que des pseudo-révolutionnaires sans aucune révolution effective, comme s’il ne s’agissait pas tant de faire (la révolution) que d’être (’révolutionnaire’ ou ’écologiste’) et de s’identifier ainsi à quelque figure idéalisée.

Il y a un terrible malentendu sur la révolution dont nous avons besoin qui n’est ni une fête, ni une explosion de violence, ni une prise de pouvoir, ni seulement une refondation sociale, mais bien un changement de système. D’ailleurs, il faut bien dire que la période actuelle n’est pas tellement sensible au romantisme révolutionnaire, mais plutôt à une sorte d’anarcho-libéralisme dépourvu de toute efficience, et qui nous laisse en fait spectateurs de notre propre vie et désarmés face aux évolutions sociales bien réelles. Il serait temps pourtant de dissiper les illusions des individualismes pseudo-révolutionnaires…

La transparence et l’obstacle
La première illusion de l’individu, en effet, c’est bien celle de la transparence à soi et d’être persuadé de savoir ce qu’il faudrait faire, car, aussi étonnant que cela puisse paraître, nous ne savons pas ce que nous sommes ! Certes, la conscience de soi est constitutive, nul n’en est privé, et nous avons tous la parole, cela n’empêche nullement que nous ne savons pas ce qu’est la vie, que nous vivons, nous ne savons pas ce qu’est la conscience avec laquelle nous pensons, nous ne savons pas ce qu’est le langage avec lequel nous parlons. Il nous faut tout apprendre. Nous sommes tissés de mille mots, de liens innombrables et de toute une histoire. Nous sommes parlés plus que nous ne parlons, constitués de toutes sortes de préjugés et d’identifications. La transparence à soi-même ne peut être qu’une illusion dans ces conditions.

Contre les prétentions de l’individu à la transparence de soi-même, la psychanalyse montre non seulement qu’il n’y a pas d’auto-analyse et que les tentatives d’introspection ou d’examen de conscience sont largement trompeuses, complaisantes, surjouées, mais l’analyse du transfert montre bien que, ce dont il faut se guérir c’est du désir de guérison lui-même (l’éveil, c’est qu’il n’y a pas d’éveil). Non, ce n’est pas un hasard du tout si presque tous ceux qui se réclament du développement personnel et de la connaissance de soi s’appuient sur un dogme pseudo-scientifique ou religieux et tombent facilement dans la secte (y compris les psychanalystes). Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le progrès de la civilisation ce n’est pas de savoir qui on est, mais de savoir qu’on l’ignore ; ce n’est pas la sagesse et l’initiation, c’est la philosophie et l’inconscient.

Ce n’est que l’aspect individuel. Il s’ajoute un problème d’un tout autre ordre au niveau politique, c’est l’absence de toute unanimité ou même de consensus. Quand on parle de conscience collective, ce n’est en rien comparable avec une conscience individuelle. L’unité sociale n’est pas donnée, elle est à construire à partir d’une irréductible diversité d’opinions. En dehors de l’action commune, il n’y a aucune « volonté générale » qui ferait corps et s’imposerait à tous, tout au plus des votes qui se trouvent majoritaires et peuvent se contredire. En effet, la diversité des opinions est inséparable de notre nature humaine divisée, de la séparation entre signifiant et signifié, entre le signe et la chose, comme entre l’homme et la femme. Il n’y a pas d’accès à la vérité, pas d’ordre naturel ou divin qui tienne, la science doit être soumise à l’expérience et construite à partir de nos rationalités limitées et de nos divergences. C’est cette quête qui fait l’unité de l’aventure humaine dans sa diversité.

Les utopies individuelles du collectif
Les visions du collectif sont très différentes selon qu’on le considère comme déjà donné ou bien à construire. Si le collectif nous précédait, nous pourrions l’exprimer individuellement, comme une cellule du corps contenant la totalité de son ADN. Un seul pourrait parler pour nous tous et nous représenter. C’est tout autre chose si le collectif est le résultat d’une négociation et d’une composition. Il est dès lors on ne peut plus naturel de croire qu’on pourrait le changer rien que par la pensée, mais il suffit d’en éprouver la dureté pour nous assurer qu’il nous est bien extérieur (c’est d’ailleurs aussi la preuve qu’on peut le transformer de façon durable). En tout cas, une bonne part des malentendus viennent de la certitude pour chacun d’incarner la volonté collective, comme certains fanatiques se croient les élus de Dieu.

Une version opposée de cette individualisation du collectif, c’est d’en faire l’expression d’un phénomène émergent qui nous dépasse, sans que nous en soyons conscients. On n’est plus ici dans le projet collectif, mais dans le jeu des préférences individuelles, des valeurs. C’est la main invisible des marchés, manifestation d’un dieu caché dont nous sommes les messagers malgré nous, un peu comme dans les modes où chacun croyant se distinguer ne fait qu’imiter ses semblables. C’est ainsi que l’individualisme montre son caractère moutonnier, comme dans les mouvements de bourse. Cette idéologie du marché est une conception effectivement très individualiste du collectif réduit aux mouvements de masse et sans aucune garantie que le résultat ne soit pas catastrophique, mais qui laisse croire qu’un changement des individus pourrait se répercuter au niveau global, comme si « les multitudes » étaient responsables du sort qu’elles subissent, comme si c’était le consommateur qui déterminait le marché alors qu’il y a plutôt production du consommateur par le système (la publicité, etc.). Ainsi, l’individualisme a pu contaminer jusqu’aux révolutionnaires ou les écologistes, persuadés qu’il suffirait de participer chacun avec sa petite chapelle au marché des idéologies ! L’expérience américaine montre plutôt que les discours religieux et la charité chrétienne cohabitent fort bien avec le discours de l’argent et le matérialisme le plus sordide. Ce n’est pas au niveau des valeurs symboliques ou des décisions individuelles que ça se passe vraiment, mais à celui des processus concrets, des structures matérielles et des rapports de force.

L’homme nouveau
Au fond, cette focalisation quasi religieuse sur l’individu dont il faudrait faire un « homme nouveau » n’est sans doute que la conséquence de l’individualisme libéral et de la perte des solidarités sociales ! Toutes les religions révélées vivent sur l’illusion d’un mal qui serait dans le coeur de l’homme et d’une conversion qui apporterait le royaume de Dieu sur la Terre, sans parler des sagesses qui promettent l’illumination depuis si longtemps et de nous transformer radicalement par la discipline du corps et de l’esprit ! Les créateurs de religion n’ont-ils pas changé le monde par leur parole et leur exemple ? Ceux qui le disent pensent que c’est indéniable, mais on peut légitimement en douter: les religions ont toujours été politiques et on peut douter surtout qu’elles aient vraiment amélioré les choses, n’ayant pu empêcher des guerres auxquelles elles servaient plutôt de prétexte, ni l’inégalité ou l’exploitation. Les idéologies sans dieux n’ont pas fait mieux, mais désormais c’est la techno-science qui nous promet un homme nouveau. Ce n’est pourtant pas l’homme qu’il faudrait changer, et bien plutôt la société et l’économie qui doivent être changés pour les adapter à l’homme tel qu’il est avec ses faiblesses, ses folies mêmes, qui ne sont pas sans qualités.

L’essentiel c’est qu’il est absurde et dangereux de vouloir changer l’humanité. Comment faire pour changer tous les hommes d’un seul coup, avec quelle formule magique ? Par l’éducation ? L’éducation est effectivement fondamentale et nous change profondément, mais elle demande beaucoup de temps et, de toutes façons, l’éducation n’est pas le dressage, mais l’apprentissage, elle ne peut être autre chose qu’un reflet de la société (sinon, qui éduquera l’éducateur ?). Le plus grand danger est que cela voudrait dire qu’on va faire une société pour laquelle il y aurait des non-humains ou des sous-hommes, des attardés à rééduquer, des barbares à exclure de la cité. La magie des grands mots ne suffit pas à changer le monde ni le sens commun. Il vaut mieux essayer de nous supporter mutuellement, de se débrouiller pour mieux vivre ensemble avec tous nos défauts qui ne sont pas sans raisons, essayer d’avoir un peu plus d’intelligence collective en s’organisant et non pas en se fiant simplement à l’intelligence de chacun.

L’organisation collective
Il est certain que l’intelligence collective ne procède pas tellement de l’intelligence individuelle et plutôt de la bêtise des foules (une foule de moines ou de psychanalystes ne valant guère mieux). Il y a tellement de discours stupides et dangereux, c’est cela notre réalité, les préjugés, les convictions plus ou moins délirantes. C’est avec cela qu’il faut faire, et la limite de la démocratie : la revendication de l’idiot d’avoir raison tout autant qu’un autre et la guerre des religions qui en résulte ou la multiplication des sectes… La vérité est toujours aussi impossible à dire, il y a toujours division de la vérité et du savoir, même pour les prétendus experts ou savants. L’idée que nos problèmes ne viendraient que de l’avidité humaine, d’un désir déréglé ou d’une mauvaise métaphysique est une idée folle, encore plus de croire qu’il suffirait de changer d’idée pour changer de système alors que c’est, fondamentalement, l’indécidable qui est en cause et le jeu de puissances matérielles…

S’il n’y a pas démocratisation du savoir et qu’on ne partage que l’ignorance, quel rôle donner alors aux idées, à la communication et au débat public ? Les idées sont des armes quand elles pénètrent les masses, mais si ce sont les processus matériels qui sont déterminants en dernière instance, l’enjeu devient cognitif plus qu’idéologique : se doter des moyens de savoir la vérité (sur le climat par exemple) pour agir sur les causes, se donner les moyens de nos fins plutôt que d’attendre qu’un miracle se produise qui nous éviterait d’avoir à prendre nos responsabilités. Il semble qu’on soit toujours écartelés dans les débats entre dogmatisme et scepticisme qui sont des pièges symétriques : fanatisme aveugle d’un côté, laisser-faire impuissant de l’autre. La voie de l’action consciente est bien étroite entre ces deux erreurs opposées : c’est la voie de la philosophie, de la science, de la démocratie et de la discussion argumentée (l’agir communicationnel). C’est ce qui demande organisation.

Il y a un préalable à l’organisation, cependant : on a besoin de « faire société » et d’un objectif commun, on a besoin du sentiment de solidarité et de reconnaissance, on a besoin d’amitié enfin (la philia des Grecs)… Impossible de se débarrasser de l’émotionnel en politique, mais il peut être trop facilement manipulé et il ne faut pas confondre les sphères publiques et privées. On a besoin d’illusions, c’est indiscutable. Aucun travail sur soi ne pourra l’empêcher ni éviter le travail du négatif, on s’y laisse tous prendre à un moment ou un autre. Il ne faut donc pas prétendre rendre le pouvoir bon, mais savoir qu’il est mauvais et lui mettre des contre-pouvoirs. Il s’agit de reconnaître notre part de bêtise, pas de nier nos besoins émotionnels, mais pas de les glorifier non plus dans leur tendance à nous aveugler. Il vaut mieux essayer de rester rationnel plutôt que de s’abandonner aux bons sentiments. L’enjeu est bien cognitif sur ce que nous sommes vraiment, et ce que l’ère de l’information, les transformations qu’elle induit dans la production, et notre situation écologique exigent de nous un dépassement du capitalisme. Il ne s’agit pas de notre propre excellence, il ne s’agit pas de rêver, nous avons tant à apprendre…

Il n’est d’ailleurs pas question de refaire pencher la balance un peu trop du côté des communautés et de l’organisation, c’est-à-dire finalement de la religion. Il y a indéniablement des raisons profondes à la situation actuelle, une insatisfaction des organisations actuelles et la recherche de formes plus adéquates entre organisations hiérarchiques, réseaux et marchés. L’importance donnée à l’individu est tout autant légitime. D’une certaine façon, il ne s’agit que de reformuler ce qu’exprime l’individualisme pseudo-révolutionnaire en renversant les termes où ce n’est plus l’individu qui est la cause, mais la finalité du collectif : l’individu comme finalité des politiques de démocratisation, du développement humain et des droits de l’homme, mais c’est une question de dispositifs et d’organisation de l’intelligence collective, pas de contemplation de soi : l’intérieur est à l’extérieur. Très concrètement cela voudrait dire, par exemple, non pas prendre la question écologiste du côté de la consommation et des besoins, mais partir du producteur lui-même, du travail autonome et de l’épanouissement de l’individu dans son activité ou de la valorisation de ses compétences, où l’on se rejoint d’une certaine façon après ce long détour, bien que cela reste très différent tout de même.

En tout cas, ce qui est sûr, c’est que rien ne se fera si on reste chacun dans son coin sans se rassembler, sans arriver à s’entendre, et notre tâche actuelle est certainement l’organisation de la transformation sociale, mais pas forcément de façon centralisée, se divisant par tendances et sous-tendances, plutôt sans doute sur une base locale et fédérative, autour d’alternatives concrètes tout en utilisant toutes les potentialités des réseaux numériques. Il n’empêche que cela ne donnera rien, il ne peut y avoir d’unification du mouvement tant que perdureront les anciennes idéologies, les anciens partis, les anciennes façons de penser ; cela ne servira à rien tant qu’on ne prendra pas conscience de toutes les conséquences de notre entrée dans l’ère de l’information et de l’écologie.

Mais, les bonnes intentions ne suffisent pas, la question reste cognitive avant d’être morale : nous avons besoin de comprendre notre temps pour le transformer, comprendre qu’il nous faut développer le travail autonome et construire des alternatives locales à la globalisation marchande…

[1] Cf. Jean Zin, Agora Vox, 21.02.08.
* Jean Zin est Membre du GRIT (recherche transdisciplinaire) de 2001 à sa dissolution en 2009. Philosophe et militant écologiste, auteur de « L’écologie-politique à l’ère de l’information ». Né en 1953. Ancien créateur et dirigeant d’entreprise (informatique (…)

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