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Les pathologies psychiques naissent des tensions sociales

11 mars 2013

 

Comme l’observe Alain Ehrenberg, les professionnels de santé mentale décrivent des manières de souffrir caractérisées par des sentiments d’insuffisance à l’égard des attentes sociales et dans lesquelles l’estime de soi tend à s’effondrer. [1]

Cette souffrance apparaît nouvelle en ce qu’elle est caractérisée par des problématiques de la perte dans lesquelles la peur de ne plus y arriver, le sentiment de ne pas être à la hauteur des attentes, de ne plus pouvoir se mobiliser pour assurer dominent le tableau.

La capacité à agir et à se projeter dans l’avenir est au cœur des difficultés du sujet. Tous s’accordent sur ce point. Parfois, on le constate régulièrement depuis quelques années, cette incapacité engendre un désespoir tel qu’il conduit aux pires extrémités – jusqu’à une immolation, acte qu’on croyait absent de la modernité individualiste.
La nouveauté est que la souffrance psychique est devenue une souffrance sociale, une souffrance dont l’étiologie réside dans la société et dont la substance est la difficulté d’agir. Les normes et les valeurs de l’autonomie sont devenues notre condition ; parallèlement, et nouées à l’autonomie, les questions de santé mentale sont passées au centre des préoccupations.

Au cours des quatre ou cinq dernières décennies, les normes et les valeurs de choix, de propriété de soi et d’initiative individuelle, mais aussi de compétition ont imprégné la vie sociale. Elles ont conduit à une accentuation de la responsabilité de chacun à l’égard de ses actions.

Une nouvelle mécanique du travail
L’organisation du travail flexible, comme le rappelle déjà en 1995 un rapport de prospective du Commissariat général du Plan, « Le travail dans vingt ans », passe par « la capacité à mobiliser ses connaissances pour résoudre des problèmes, le raisonnement, la capacité à communiquer en groupe, la créativité (…) à tous les niveaux alors qu’autrefois les compétences étaient l’apanage de l’encadrement. Le maître mot est celui d’anticipation, qu’il s’agisse de réagir à l’imprévu dans son travail de tous les jours ou de pouvoir affronter des changements techniques ou organisationnels ».

Le problème est alors la coopération des individus. On passe du travailleur qualifié, pour lequel la discipline visait à la mécanisation de l’obéissance, au travailleur compétent, qui doit adopter une ligne de conduite. L’équation personnelle est forte. La discipline est subordonnée à la visée d’obtenir de l’initiative individuelle et donc des capacités à s’auto-motiver.

L’autonomie est un système de relations sociales orienté vers le développement intensif de l’initiative personnelle. Elle implique une mobilisation des dispositions individuelles et met donc en relief tout ce qui relève de la personnalité ou du caractère des salariés.

De là, la centralité de la santé mentale et, à travers elle, le contrôle émotionnel et pulsionnel. La psychiatrie est la discipline médicale qui s’occupe des pathologies invalidant la liberté et la vie de relations de l’individu. La santé mentale en est une extension dont l’objet est fait des multiples problèmes relationnels (familiaux, de travail, d’école, de couple, etc.).

Sa particularité est qu’elle traite de la socialité de l’homme d’aujourd’hui en attribuant des causes ou des raisons à des problèmes, très généralement liés à des relations sociales – la souffrance au travail, la phobie scolaire, l’hyperactivité de l’enfant, le stress post-traumatique, etc.

Des relations sociales perturbées
Aux changements dans la manière d’agir qu’est l’autonomie correspondent des changements dans la manière de subir qui renvoient à la souffrance sociale.

Aujourd’hui, l’expression de problèmes, conflits ou dilemmes dans les termes de la souffrance individuelle est une déclaration qui a une valeur pour agir sur un problème commun : le suicide d’un salarié est ainsi, à tort ou à raison, le marqueur tragique du mauvais fonctionnement des relations du travail de l’entreprise à laquelle il appartenait.

La santé mentale est un jeu de langage permettant de donner forme à des conflits de relations sociales. Ce jeu de langage met en relation malheur personnel et relations sociales perturbées (injustes, perverses ou traumatisantes). Il permet ainsi l’expression socialement réglée de la plainte, car la plainte est un acte de parole, ce qui veut dire qu’elle est adressée à des interlocuteurs qui doivent la comprendre et l’utiliser pour agir. En ce sens, ce langage unit le mal individuel à un mal commun.

Les pathologies de la vie de relations sont devenues des pathologies sociales, c’est-à-dire de malheurs personnels dont la signification réelle réside dans les désordres du groupe – ceux de l’entreprise, de la politique, voire du monde en général. Leur valeur de critique sociale et politique est le fruit d’un contexte par lequel l’injustice, l’échec, la déviance, le mécontentement ou la frustration tendent à être évalués par leur impact sur la subjectivité individuelle et sur la capacité à mener une vie autonome.

Tout cela trouve dans la santé mentale un espace de représentations collectives à travers lequel s’exprime l’attitude de nos sociétés à l’égard de l’adversité et de l’infortune produites par les relations sociales.
Autrement dit, la santé mentale est la forme individualiste de traitement de ce que les Grecs appelaient les passions – le pathos désignant ce qui vous affecte et vous emprisonne, le subi, la souffrance.

[1] Cf. Alain Ehrenberg, sociologue, directeur de recherche au CNRS, Le Monde, Idées, 7.03.13.

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