Accueil > Non classé > Le transhumanisme français : que des surhommes !

Le transhumanisme français : que des surhommes !

13 mars 2013

Cela fait cinquante ans que le cyborg, créature mi-homme mi-robot, est apparu dans l’univers de la science-fiction. Depuis, l’esprit fécond des auteurs et réalisateurs ont enfanté de nombreux surhommes : L’homme qui valait trois milliards, Robocop et autres Terminators.

Le cyborg : l’homme amélioré

Le courant transhumaniste, né dans les années 1980 en Californie, repose sur un postulat simple : les progrès scientifiques permettront bientôt à l’homme de s’améliorer lui-même, d’augmenter ses capacités existantes, d’accéder à de nouveaux sens, voire à un nouveau niveau de conscience. Bref, l’homme pourra bientôt transcender son humanité. [1]

Tous les transhumanistes ne s’entendent pas sur ce que sera le « post-humain », ou l’humain amélioré. Certains l’imaginent immortel, d’autres pensent qu’il sera un être super-intelligent, d’autres encore pensent que les hommes pourront télécharger leur esprit dans des machines.

Une transition déjà amorcée…

Pour Marc Roux, président de l’association transhumaniste française Technoprog, la transition vers le post-humain est amorcée et les « améliorations » font déjà partie de notre quotidien :

« En réalité, quand on parle de cyborgs, ça existe déjà depuis l’implant cochléaire : c’est une technologie bionique qui rétablit le contact avec le nerf auditif. Qu’en est-il du pacemaker ? Pour s’améliorer, ce n’est qu’une question de réglages. La réflexion transhumaniste se résume ici : pourquoi ne pas faire ce choix, pourquoi ne pas nous améliorer ? »

Effectivement, les exemples ne manquent pas :

– homme bionique créé artificiellement ;
– un « œil » qui transforme les couleurs en sons ;
– un cœur artificiel composé de matériaux plastiques et biologiques.

Le transhumanisme avance « masqué »

La liste des « améliorations » s’allonge au fil des années, et ces innovations d’un nouveau genre s’attirent rarement les critiques ; difficile de reprocher aux scientifiques de vouloir rendre la vue à un aveugle ou la motricité à une personne handicapée.

Mais pour Jean-Michel Besnier, philosophe des technologies d’information et de communication et enseignant à la Sorbonne, le transhumanisme avance masqué. Hostile au mouvement, il l’accuse de se servir de l’argument du handicap et des maladies pour servir un autre objectif : réaliser le vieux fantasme du XVIIe siècle selon lequel la science serait l’instrument du bonheur, un outil au service d’une réalisation pleine et entière de l’homme :

« Pour projeter l’homme augmenté, on est obligé continuellement de s’appuyer sur l’homme diminué. On va évoquer le tétraplégique pour justifier les techniques d’augmentation qui permettront de contrôler l’environnement par la pensée, qui seront d’ailleurs souvent utilisées d’abord au niveau militaire. » [2]

« Détruire l’humanité »

La plupart des opposants au transhumanisme qui, comme Jean-Michel Besnier, ne sont pourtant pas des technophobes, déplorent l’absence de réflexion existentialiste sur la nature de l’humanité, et sur celle du post-humain :

« Ce que veut le transhumanisme, ce n’est pas parfaire l’humanité, mais nous arracher à l’humanité. Faire de nous des êtres qui ne naîtront plus mais qui seront fabriqués, lisser la vie psychique, ne plus vieillir grâce au téléchargement de la conscience, éradiquer la souffrance et donc le plaisir. Le désir, même, alors que c’est le moteur de l’humanité… Arrêtons de dire que c’est au service de l’humanité alors que ce n’est que pour la détruire.»

Marc Roux, de son côté, ne se laisse pas ébranler par ces questionnements métaphysiques. Il s’attache davantage aux préoccupations sociales et démocratiques.

Lucide, il est  conscient que la commercialisation des « améliorations » pourrait donner naissance à une humanité à deux vitesses, mais préfère rester optimiste :

« L’un des risques, c’est qu’une oligarchie s’accapare cette technologie et que nous tombions dans une sorte de dictature. Dans la littérature et les films, le transhumanisme a été développé uniquement sous l’angle de la dystopie et de la peur. C’est nécessaire pour réfléchir, mais il ne faut pas systématiquement être guidé par cette idée. »

Rassurant, il rappelle qu’il n’y a pas « un transhumanisme, mais des transhumanismes ». Lui et Technoprog ! militent pour ce qu’ils nomment le « technoprogressisme », un transhumanisme à la française rejetant la philosophie « libertaire » californienne :

« La préoccupation sociale est au centre de notre démarche : il ne faut surtout pas déboucher sur une humanité à deux vitesses. Les technoprogressistes en sont conscient et comprennent ce risque. Néanmoins, il ne faut pas rejeter a priori les améliorations. Nous militons pour un meilleur accès aux technologies transhumanistes qui serait, dans l’idéal, universel. Un autre transhumanisme est possible. »

Les technoprogressistes : optimistes ou naïfs ?

Dans le technoprogressisme, il n’y aurait donc pas de laissés pour compte, pas de surhommes et de sous-hommes. Ce serait un transhumanisme modéré, conscient des dangers et militant pour une société post-humaine, certes, mais respectant toujours les valeurs humaines fondamentales que sont l’égalité, la liberté et la dignité.

Bien, mais pas suffisant pour Jean-Michel Besnier :

« Le transhumanisme français est à la fois plus prudent et moins naïf, mais il lui manque tout de même la composante de réflexion critique. Si on se réfère à Eric Drexler et son livre “ Engines of Creation ”, il est persuadé que la question de la surpopulation ne se posera plus, que la faim sera éradiquée…

Il est dans une dynamique très optimiste mais ça me paraît extrêmement naïf, et j’ai peur que ces technoprogressistes, militants de gauche et généreux, ne cèdent à cette candeur. Si les idéaux transhumanistes se réalisent, ce sera au prix d’un gouffre créé au sein même de l’humanité. »

Autre obstacle de taille : difficile de s’imposer internationalement face au transhumanisme californien qui bénéficie d’un certain relief médiatique, et surtout du financement massif de la NASA ou d’entreprises comme Google.

Son gourou, Ray Kurzweil, considéré par beaucoup comme un génie de l’informatique, a d’ailleurs été nommé en janvier dernier directeur de l’ingéniérie chez Google.

La singularité selon Ray Kurzweil

Le courant californien a donc toutes les cartes en main : un leader en la personne de Ray Kurzweil, une université (la « Singularity University ») dans la Silicon Valley, ainsi qu’une une totale absence de scrupules ou de réflexion sur les répercussions sociales de leur idéologie, contrairement à son homologue français.

Il sera bien difficile pour la mouvance française « progressiste » d’imposer ses valeurs…

[1] Cf Philippe Vion-Dury, Rue89, Cyborg 11/03/2013
[2] Jean-Michel Besnier, L’Homme simplifié, Fayard, 2012.

Publicités
Catégories :Non classé
%d blogueurs aiment cette page :