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Pourquoi la théorie de Darwin est-elle autant détestée ?

25 mars 2013

La théorie darwinienne de l’évolution, l’une des plus importantes découvertes historiques, peut se résumer en quatre propositions fondamentales :

1. Il existe une compétition entre les individus car les ressources de leur environnement sont limitées.

2. Il existe une variabilité interindividuelle au sein de chaque population. Certaines de ces variations sont héréditaires.

3. Il existe, dans un environnement donné, un avantage adaptatif (« fitness ») associé à certaines variations, certains individus étant en conséquence plus efficaces (« fittest ») que d’autres dans la lutte pour la survie et la reproduction.

4. Les individus porteurs de traits avantageux se reproduisent plus que les autres et transmettent leurs traits héritables à leur descendance. La population se trouve donc graduellement modifiée au fil des générations. Ce processus est appelé sélection naturelle, l’adaptation en est la conséquence.

À côté d’autres révolutions scientifiques (Copernic, Galilée, Newton ou Einstein), l’impact de Darwin est double : d’une part, c’est la vie et l’homme qu’il décrypte, pas des lois abstraites d’organisation de la matière et, d’autre part, sa théorie répond à la question du « pourquoi » (l’adaptation) et à celle du « comment » (la sélection).

Mais l’idée darwinienne est peut-être l’un des paradigmes scientifiques les plus détestés de tous les temps, ne serait-ce que par tout le mal qu’elle a fait aux religions. En France, elle est aussi l’une des plus mal connues et mal comprises.

Le royaume pourri de Darwin ?

charles-darwinDernièrement, Peggy Sastre est ainsi tombée sur trois articles qui, bien que très différents, véhiculaient, globalement, le message selon lequel il y aurait « quelque chose de fondamentalement pourri au royaume de Darwin » :

– Le premier (le plus « sérieux »), publié sur un jeune blog qui se donne comme mission d’être une sorte d’observatoire critique de la vulgarisation scientifique, mettait en garde contre les travers supposés de la « psychologie évolutionniste », « discipline idéologiquement suspecte du fait de ses accointances avec la sociobiologie et l’antiféminisme » [1] ;

– Le second, rédigé par Mona Chollet [2] en réponse au dernier livre de Nancy Huston, [3] voyait dans l’application de la théorie de l’évolution aux comportements humains en général, et sexuels en particulier, des « thèses réactionnaires et indigentes » ;

– Enfin, le troisième, écrit par Agnès Giard, n’y va pas par quatre chemins : pour elle, toutes ces histoires ne sont qu’une « théorie douteuse voire foireuse ». On aura bien saisi : avant même de tenter de le comprendre, le dangereux Darwin, il faut s’en méfier, voire s’en détourner.

Pour éclairer ce débat, Peggy Sastre s’est orientée vers Michel Raymond, directeur de recherche au CNRS, responsable d’une équipe de recherche en biologie évolutive humaine à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier. [4] Au sein de son laboratoire, j’ai aussi posé quelques questions à Charlotte Faurie, spécialiste, entre autres, de l’évolution de la latéralité dans les populations humaines.

Pour eux, la situation commence tout juste à se débloquer, en particulier depuis 2009, la fameuse « année Darwin », qui célébrait les deux cents ans de sa naissance et les cent cinquante ans de la première édition de « De l’origine des espèces ». Mais pour autant, ont-ils expliqué, « les mécanismes qui sous-tendent l’évolution sont généralement mal connus, peu enseignés, et mal vulgarisés. Souvent caricaturé, le principe de la sélection naturelle est aussi parfois rejeté pour des raisons idéologiques. Il est pourtant nécessaire de s’accommoder des règles qui régissent le monde, puisque nos opinions ne les changeront pas. La compréhension du monde vivant passe par la connaissance des règles de l’évolution, et la sélection naturelle est l’une d’elles, la seule qui puisse rendre compte des adaptations du vivant et de l’existence d’organes complexes. »

Et l’espèce humaine ?  » La culture humaine ne fait pas sortir notre espèce du large champ de l’évolution », poursuivent Faurie et Raymond. Certes, « l’espèce humaine a des spécificités, comme un langage extrêmement développé et une culture complexe », mais « de nombreuses espèces animales possèdent une culture, parfois pas si rudimentaire que cela et, là encore, la sélection naturelle est indispensable pour en comprendre l’évolution ».

Des blocages idéologiques

C’est pourtant ce genre d’idée – que l’humain échappe à l’évolution, d’aucuns disent même que l’humain n’évolue plus – qu’on se ressasse ici ou là. Pour Faurie et Raymond, cela s’explique par des « blocages, d’ordre idéologique et institutionnel. Les sciences sociales, au XXe siècle, ont construit des paradigmes scientifiques fondés essentiellement sur des déterminants purement environnementaux. Les effets biologiques dans les comportements étaient inconcevables (et restent inconcevables pour certains). Évidemment, la position opposée – tout s’explique biologiquement – est aussi extrême et fausse. »

Selon les chercheurs, « le véritable problème est que la culture humaine est étudiée dans nos institutions comme une particularité qui échappe aux règles du vivant, particulièrement en France : les universités de sciences humaines ont des campus séparés des autres, cette séparation se retrouve également au sein du CNRS [… ] Mais rien ne vient appuyer scientifiquement une telle séparation. Au contraire, on sait maintenant que ce sont les interactions entre la biologie et la culture qui ont façonné ce que nous sommes, des interactions très fortes : chaque changement d’un côté modifiant les sélections de l’autre, qui en retour change la trajectoire initiale, et ainsi de suite. Les exemples sont de plus en plus nombreux. Avec cette coupure institutionnelle, on est mal équipé pour aborder sereinement ce genre d’interaction. »

Blocage d’entre les blocages : les différences sexuelles. Pour Charlotte Faurie, ce sujet fait même « l’objet d’un obscurantisme ahurissant » :

« Il est tout simplement aberrant de nier les preuves que, dans l’espèce humaine comme dans toutes les autres espèces, les différences génétiques entre mâles et femelles entraînent des différences moléculaires, cellulaires, physiologiques, et comportementales. Principalement, un gène localisé sur le chromosome Y entraîne la synthèse d’en moyenne sept fois plus de testostérone chez les hommes que chez les femmes. Or, comme chez les autres vertébrés, cette molécule possède des récepteurs dans le cerveau, qui, lorsqu’ils sont activés par la testostérone, influencent d’une part la construction du cerveau (au cours du développement embryonnaire mais aussi post-natal), et d’autre part le comportement (préférences, décisions, réactions, interactions sociales, performances cognitives, etc., à tous les âges de la vie). Sachant cela, il paraît indispensable de comprendre pourquoi et comment l’évolution a conduit à de telles différences, c’est-à-dire quelles sont les pressions sélectives qui ont façonné et maintenu ces différences au cours de l’histoire évolutive. Ceux qui nient ces faits, et donc rejettent leurs explications, le font pour des raisons idéologiques et affectives – non-scientifiques. »

Ce que Michel Raymond confirme :

« La position qui consiste à dire que les différences entre les cerveaux d’hommes et de femmes sont uniquement d’origine culturelle est fondée sur une idéologie, mais elle est reprise en boucle par les médias, car elle est décrétée politiquement correcte. Étant donné que, chez tous les animaux étudiés, la différence est très forte entre les cerveaux mâles et femelles, pour des raisons génétiques, il faudrait proposer un mécanisme particulier expliquant pourquoi et comment cette différence s’est effacée dans la lignée conduisant à l’espèce humaine.

« Les cerveaux sont biologiquement différents vu que les forces sélectives agissant sur les mâles et sur les femelles ne sont pas les mêmes, ce qui fait que les comportements sélectionnés depuis des centaines de millions d’années sont, eux aussi, différents. Les contraintes et les enjeux liés à la reproduction des hommes et des femmes sont aussi différents, dans tous les groupes culturels connus. À la naissance, les nouveaux nés garçons et filles ont déjà des comportements différents, donc des cerveaux biologiquement différents.

« Évidemment, l’environnement familial et social va aussi contribuer à augmenter ou atténuer ces différences, et le résultat sera une différence aux bases biologiques et culturelles. L’égalité sociale entre hommes et femmes peut évidemment se construire sans nier des différences biologiques, y compris dans les cerveaux. Ignorer ou nier une contribution biologique est une aberration, l’aveuglement idéologique ne peut conduire à rien de bon. »

Comment s’en sortir ?

Les meilleurs ennemis de l’obscurantisme sont l’éducation et l’information. Pour Charlotte Faurie, la vulgarisation doit être mise avant tout entre les mains des chercheurs, qui devraient « être incités à une implication dans des actions de vulgarisation, par une valorisation de ce travail par le CNRS et les universités (actuellement c’est plutôt considéré comme un loisir et/ou une perte de temps, qui doit être fait en dehors du temps de travail) ».

Quant aux journalistes, c’est en étroite collaboration avec les universitaires qu’ils devraient travailler, sans se contenter de « passer un coup de fil de dix minutes à un chercheur avant d’écrire à la va-vite et de publier sans relecture un article sur une question scientifique ».

Enfin, niveau éducation, Faurie et Raymond sont d’accord pour dire que « l’évolution et la biologie évolutive, y compris en ce qui concerne l’espèce humaine, doivent être enseignées dès le collège, afin de donner aux élèves des outils adéquats pour une véritable compréhension du monde biologique, de la même façon qu’on leur propose la gravité pour comprendre le monde physique ». Et en ce sens, ils s’inscrivent dans la droite ligne du prix Nobel François Jacob, pour qui « cela simplifierait beaucoup la compréhension des enfants si l’on commençait l’étude du monde vivant par l’étude de l’évolution ».

[1] Cf Peggy Sastre, Le Nouvel Observateur, Le Plus, 11.06.2012.
[2] Mona Chollet, La tyrannie de la réalité, Folio, 2006.
[3] Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012.
[4] Michel Raymond, Cro-Magnon toi-même. Petit guide darwinien de la vie quotidienne, 2011.

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