Accueil > Non classé > Comment naissent les rumeurs sur les médias ?

Comment naissent les rumeurs sur les médias ?

8 avril 2013

Vous avez certainement entendu parler du bug de Facebook qui aurait dévoilé par inadvertance les messages privés (de 2007 à 2009) de millions d’utilisateurs. L’inquiétude collective n’a pas pris le temps alors de vérifier l’exactitude des faits avant de lancer la rumeur d’une bévue chez Facebook. Au-delà de la propagation de cette information, ce qu’il est intéressant d’observer, c’est que d’autres annonces annexes ont surgit pour agrémenter les doutes créés et surfer sur cette focalisation autour du média. On a parlé d’un communiqué de presse qui aurait été copié collé, on a vu l’essor de débats sur la protection des données, d’astuces en tous genres pour se protéger des médias sociaux diaboliques, etc. [1]

Ce cas de figure témoigne de la nécessité de prendre du recul sur ce que l’on peut entendre et lire. Face à la cadence de l’actualité, les nouveautés deviennent rapidement obsolètes. Dans ce contexte, les gens souhaitent toujours consommer plus en économisant plus de temps. C’est pourquoi les informations vont parfois plus vite que le raisonnement des internautes.

La sortie de nouveaux produits très attendus par exemple, provoque commérages et ragots en tout genre. Les informations officieuses sont stimulantes, car elles renvoient à la notion de confidentialité, et à la volonté d’éclaircir des zones d’ombres, de ne pas rester dans le secret et le mystère. Les confidences et autres révélations occupent de ce fait une place toute particulière dans l’attention des internautes.
Comment se forme et se développe une rumeur ? Dans quels buts des rumeurs peuvent-elles être créées et relayées ? Comment couper court à une rumeur ?

Qu’est-ce qu’une rumeur ?
La rumeur désigne dans le langage populaire une information qui rencontre une certaine médiatisation. Étymologiquement, « Rumor » signifie en latin : bruit qui court, bruits vagues, opinions courantes. La généalogie de ce terme désigne donc une supputation qui émane d’une foule. La rumeur n’a pas attendu l’arrivée du web pour faire parler d’elle. Pourtant, l’évolution des canaux communicationnels a accéléré sa vitesse de propagation aux delà des frontières physiques.

La force des rumeurs réside dans l’attraction qu’elles engendrent, et dans les suppositions qu’elles cultivent. La rumeur naît, existe et circule en toute impunité pour composer un tableau, peint par un phénomène de contagion sociale. C’est donc une porte ouverte aux spéculations les plus farfelues, et surtout à des croyances erronées pouvant porter préjudice à l’e-réputation d’une entreprise.

Le psychosociologue Marie-Louis Rouquette [2] a développé un modèle qu’il appelle « le syndrome de rumeur ». Dans ce cadre, il délimite 4 composantes essentielles des rumeurs :
• L’implication : les individus qui relayent la rumeur sont la plupart du temps concernés par ce qu’elles véhiculent. La rumeur se rapporte souvent à l’environnement social de l’individu, ce qui le pousse à en parler autour de lui.
• L’attribution : le discours qui est rapporté dans une rumeur n’est pas la signalisation d’une information, mais le compte-rendu de cette signalisation. En ce sens, la réappropriation d’une actualité s’avère être un témoignage subjectif. La rumeur n’est au final qu’un discours rapporté qui intègre des composants personnels et que l’on ne peut vérifier en l’état.
• La négativité : les rumeurs désignent dans la plupart des cas des situations de menace ou de polémique pour prévenir autrui d’un danger éventuel. Le partage confère ainsi une sensation de service rendu, d’altruisme. Les rumeurs pointant du doigt de bonnes nouvelles restent minoritaires, car elles témoignent rarement d’un état d’alerte pouvant absorber l’attention et créer une émulation à ce sujet.
• L’instabilité : l’information est malléable puisqu’elle est confrontée à l’interprétation des individus qui la reçoivent. Lors de la formation d’une rumeur, chaque individu va consciemment ou non déformer ce qu’il a vu ou entendu, soit par des ajouts (conscients ou non), soit pas des oublis (volontaires ou réfléchis)

Face à ces caractéristiques, on comprend que, comme pour le buzz, la rumeur a besoin de ces traits identitaires pour subsister. Car le propre d’une rumeur est de se répandre comme une traînée de poudre.
Comment se forme et se consolide une rumeur ?

Une information ne naît pas rumeur, elle le devient. Comme on vient de le voir, sa création et sa prolifération requièrent la présence de prérequis. Mais son succès sous-tend également la présence d’éléments déclencheurs. La rumeur dépend en ce sens du contexte social. Rouquette soutient d’ailleurs que la rumeur ne peut devenir féconde que si le climat social est propice à sa gestation. Le plus souvent, la « population » d’une rumeur représente un public qui partage des connaissances et des attentes communes à un instant T. Il est intéressant de noter que ces contextes peuvent même annihiler les différences intergoupales. Des communautés opposées peuvent de ce fait se rejoindre par l’intermédiaire d’une rumeur, car cette dernière répond à des thématiques partagées réciproquement.

Afin de mieux comprendre le fonctionnement d’une rumeur en bas âge, les psychologues Allport et Postman ont travaillé sur l’évolution d’un message lors de sa transmission. Pour ce faire, ils ont réalisé une expérience très simple. Des sujets tests ont observé un dessin et ont dû rapporter à une autre personne ce qu’ils avaient vu. Ainsi de suite. À la fin de la procédure, on observe qu’après chaque relais, l’information subie des distorsions. Selon l’expérience, le message prend même une forme définitive au bout du 7ème relais. Finalement, l’information se transforme vite en une rumeur. Le message semble devoir trouver une forme définitive stable et suffisamment solide pour être partagé de façon mécanique et fidèle.

Cette expérience nous renseigne sur trois mécanismes inhérents à la formation d’une rumeur :
• Un effet de réduction : l’information tend à se raccourcir pour supprimer les détails et ne garder qu’une forme simple à reproduire.
• Un effet d’accentuation : les éléments de l’information jugés centraux sont préservés et restent prédominants. La structure « qui, que, quoi est mise en avant ».
• Un effet d’assimilation : les premiers relais s’effectuent selon le système de valeurs et les croyances de la personne qui ingère l’information.

Le psychologue Bartlett [3] à quand a lui mis en évidence le phénomène de la « reproduction sérielle ». Toujours dans une optique d’une retranscription d’une information, il met en lumière la prédominance de notre subjectivité dans la transmission d’un message, conduisant à une normalisation culturelle inconsciente. En le partageant, nous l’adaptons généralement pour le rendre compatible avec notre propre perception de l’environnement. La forme ou le fond du message peut ainsi évoluer selon les relais, et induire en erreur. Toutefois, une fois qu’une forme stable est trouvée, ces modifications disparaissent.

Ces aspects de réduction, d’accentuation et d’assimilation constituent la consolidation de la rumeur. Ils la rendent plus solide, résistante et donc plus apte à être diffusée. Un jeu de dupe qui donne petit à petit, raison à tort à à travers à la rumeur, et qui rend toute tentative d’éradication par l’entreprise contestable, comme l’explique la fin de cet article sur la rumeur du bug Facebook. Car lorsque la rumeur est à son paroxysme, les démentis peuvent être perçus comme des aveux, la confirmation qu’il y a bien un problème.
Les rumeurs témoignent donc de la persistance des incertitudes et des angoisses des communautés.

Les internautes comme instigateurs officieux
L’objectif avec les renseignements confidentiels consiste souvent à les avoir avant les autres. C’est pourquoi les journalistes et autres paparazzis sont friands de scoops et de photos volées.
En parallèle, la croissance exponentielle d’une génération avide fonde une appétence envers des contenus racoleurs et des articles « microndables ». À tel point que même les puristes se résignent à déformer les titres de leurs articles pour espérer capter une plus grande audience.
Toutefois, les rumeurs circulant sur les médias sociaux font de plus en plus l’objet de vérifications de la part des internautes. Face à la part toujours plus conséquente d’intox dans nos flux RSS, un mouvement de solidarité se met en marche, où ce sont les internautes eux-mêmes qui désamorcent des rumeurs.

Malgré cette surveillance collective, certaines informations passent toujours entre les mailles du filet. Dans ces cas de figure, les sources originelles de l’information sont ensevelies sous le flux de relais instinctifs. Comme souvent, le contenu du message devient rapidement un prétexte pour s’inscrire dans la réalisation d’un acte social de partage, et la mécanique virale est mise en marche.

Les éléments fondateurs des rumeurs (faux témoignages et montages photos, etc.) sont couramment perçues comme des composants de la réalité. Les informations ne suivent donc plus la courbe de Gausse (courbe d’équation cartésienne représentant une évolution dite « normale »), mais un maintien crescendo de ces croyances infondées, jusqu’à l’arrivée d’un point de rupture (preuve de la supercherie ou lassitude face à l’information).

Les médias comme promoteurs officiels
Les médias classiques comme la presse, ou les professionnels comme les journalistes, naviguent dans le même océan que n’importe quel internaute. L’arrivée de plateformes comme Twitter les ont forcé à prendre la parole avec les mêmes outils que les internautes lambda. L’accès à l’information a évolué et ils ne sont plus les premiers à prendre connaissance d’une information. Néanmoins les médias traditionnels conservent un rôle de référent dans l’inconscient collectif. Leurs publications procèdent ainsi régulièrement à une officialisation de l’information aux yeux du grand public.

Heureusement tous les médias reconnus (généralistes comme la presse, ou spécialisés comme « Le journal du net» ou « Frenchweb ») ne prennent pas toujours la parole hâtivement. Certains préfèrent attendre pour prendre du recul et apporter une analyse de fond sur le parcours de la rumeur, ce qui leur confère du trafic et de la crédibilité. Mieux vaut parfois éviter l’excitation des premiers instants pour ne pas pervertir sa vision des choses.
Le piège pour les prescripteurs d’opinions comme les médias ou les blogueurs reconnus est qu’il faut éviter de privilégier l’affirmatif au conditionnel avec les rumeurs. Tant que les faits ne sont pas vérifiés, il vaudrait mieux indiquer la dimension officieuse. Malheureusement, cette directive est rarement respectée (une faute pas toujours volontaire, mais qui n’est pas sans rappeler certaines manipulations des médias). Si bien que d’un œil extérieur, l’information paraît crédible et fiable à tous et pour tous.

Pourquoi lancer une rumeur ?
Dans la quête de sensationnalisme ambiante, le manque de scandales peut même provoquer une volonté d’en chercher un, voire d’en confectionner un de ses propres mains, même s’il s’avère volontairement infondé. Des canulars informatiques ou « hoax » peuvent alors apparaître pour capter l’attention ou sensibiliser les consommateurs autour d’un sujet précis. De vrais leurres déguisés en amuse-gueules pour les internautes trop candides.

Alors, pourquoi créer une rumeur ou un hoax ? Si les motivations intrinsèques sont très variables, on note toutefois une volonté récurrente de combler un manque. Lorsque l’annonce d’un produit comme le nouvel iPhone commence à circuler sur la toile, un monceau d’articles et de photos soi-disant volées nous en font voir de toutes les couleurs. Lorsque les gens sont vraiment pressés, les pronostics sont légion.

En outre, certains thèmes favorisent grandement la prolifération d’une information calomnieuse. Par exemple, si un contenu évoque des thématiques liées la santé ou la sécurité, l’émotion suscitée par la réaction des internautes accélère grandement le processus de viralisation. Le cas échéant, la rumeur est relayée à la chaîne si le moindre risque est suspecté, même si aucune preuve irréfutable n’a été démontrée. Cet acte instinctif se légitime souvent à travers une volonté d’alerter son réseau. Un acte d’aide pour prévenir son entourage d’un éventuel danger. C’est précisément ce qui s’est passé avec la rumeur du bug Facebook autour des messages privés / publics.

Comment se prémunir des rumeurs ?
Si dans le milieu judiciaire, la présomption d’innocence prévaut, sur la toile, la viralité d’une information assoit souvent la légitimité d’une rumeur aux yeux (et à la barbe) des internautes. La preuve indéniable de son exactitude s’avère souvent être sa (re)connaissance par un grand nombre de consommateurs, et non les éventuels démentis de la société mise en question. Car l’inconscient collectif se persuade que l’on ne peut pas se tromper ensemble. Il n’est donc pas toujours évident de démêler le vrai du faux… Mais finalement, comment reconnaître une information fiable d’un épisode affabulatoire ?

Pour nous aider, des plateformes comme le site « Hoaxbuster » proposent heureusement de répertorier et de signaler ces canulars qui défilent sur la toile. Un moyen de prévention et d’entraide pour ne pas se fourvoyer inutilement dans l’excitation du moment, et qui n’est pas sans rappeler les avertisseurs de radars.

Car personne n’est à l’abri d’une rumeur. Si malheureusement le cas se présente, il faut miser sur la réactivité et la transparence pour éradiquer le virus à sa source. Par exemple, suite à l’apparition d‘une photo choquante mettant en cause la multinationale Macdonald, la franchise a promptement annoncé qu’il s’agissait d’un montage publié l’année dernière par un internaute. Cet exemple démontre que la vigilance doit être continue. Le web est une mémoire vivante, et de vieux démons peuvent de nouveau frapper à la porte sans crier gare.

Car au-delà de la curiosité parfois malsaine ou du voyeurisme pervers, une rumeur déjà lancée génère surtout le doute. Et quand le doute est permis, tout est imaginable. Et le succès d’une rumeur légitime souvent un débat autour des thématiques sous-jacentes. La société doit donc suivre de près la naissance de rumeurs à son égard.

Conclusion
Ce qui est dommage, c’est que pendant et après une rumeur, les consommateurs se posent rarement les bonnes questions. Lorsque des problèmes de sécurités sont pointés du doigt comme avec les données personnelles sur Facebook, les internautes blâment l’outil et ses fonctionnalités, mais rarement leur propre comportement. Pourtant, personne ne les a obligés à créer ces contenus, ils l’on fait de leur plein gré. Au final, les pratiques évoluent rarement, ce qui peut laisser place à la réédition du problème et indirectement de la rumeur.

[1] Cf. Ronan Boussicaud, 03/10/2012
http://www.psycheduweb.fr/comment-naissent-et-evoluent-les-rumeurs-sur-les-medias-sociaux/
[2] Rouquette, M.-L.
(1975). Les rumeurs. Paris : P.U.F.
(1992). La rumeur et le meurtre. L’affaire Fualdès. Paris : PUF.
[3] Jean-Pierre Pétard, Psychologie sociale,
books.google.fr/books?isbn=2749506042
– 2007

Publicités
Catégories :Non classé
%d blogueurs aiment cette page :