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Postmodernisme et utopie totalitaire

9 avril 2013

Dans son ouvrage La nouvelle idéologie dominante [1] le sociologue et philosophe Shmuel Trigano s’efforce de comprendre la cohérence profonde des bouleversements de notre société. Son ambition est de « cartographier une forme de pensée », c’est-à-dire d’expliciter la logique intellectuelle qui préside à certaines positions ou opinions. C’est tout l’enjeu de la sociologie de la connaissance que de déchiffrer la « pensée collective » en tant qu’elle n’est pas consciente d’elle-même.

Shmuel Trigano organise sa réflexion selon l’étude des « cadres mentaux ». Le post-modernisme s’exprime ainsi dans divers élans autoproclamés progressistes. Sur le plan métaphysique, l’horizon post-humain (clonage, modification génétique), l’humanisation de la terre et des animaux, le rejet de la distinction homme / femme annoncent une volonté de créer un Homme Nouveau. L’écologie, qui sacralise la Terre et la Nature, s’impose comme nouvel évangile et développe des attitudes de type religieux (croyance, morale, contrôle des comportements). Comme Trigano le décrit bien, « le post-modernisme projette non seulement de changer l’ordre social et politique […] mais aussi l’humain » (p.18). En d’autres termes, c’est ce qu’on appelle un projet totalitaire. L’un des paradoxes du post-modernisme est ainsi de célébrer l’individualisme tout en le massifiant, le privant d’identité (plus d’identité sexuelle par exemple) et le figeant dans des communautés (essentialisation).
Le post-modernisme se présente ainsi « contre l’état-nation tout en revendiquant l’état-providence » : c’est une exigence de prise en charge totale du social et de l’humain qui débouche sur une dépendance radicale. La gouvernance européenne est le modèle de pseudo-démocratie où le pouvoir est exercé par des entités qui ne sont ni élues ni contrôlées par les peuples (les ONG, les experts, les agences de notation, les tribunaux). Les peuples sont d’ailleurs priés de s’effacer — dans leur langue, leur culture, leurs pratiques politiques — au profit d’un Autre devenu sacré et incarné par le puissant concept de « minorité ». Une telle situation annonce le renouveau d’antagonismes communautaro-ethnico-religieux puisque chacun se voit défini non plus par son appartenance citoyenne mais par son appartenance à un groupe (religieux, racial, sexuel…). Dès lors, il n’y a plus de contrat social, plus d’adhésion à des valeurs communes mais un vaste champ « multiculturel » où les individus n’ont plus l’horizon de communicabilité que constituait le pacte social : chacun est ramené au groupe qui lui confère des droits en passe de devenir collectifs. Résultat : « derrière l’apologie des différences et de l’Autre, se profile une fermeture radicale à l’altérité, à la Différence comme principe » (p. 67). Une histoire réécrite selon un point de vue unilatéralement victimaire construit une mythologie identitaire : les groupes se voient « marqués irrémédiablement par le passé (l’esclavage devenu, par exemple, objet d’héritage pour l’identité noire) comme pourvoyeur de droits dans le présent. »

Dans cette nouvelle théologie, l’adoration de l’Autre s’incarne dans sa figure doloriste qu’est l’islam, décrété religion de paix et d’amour et que le post-modernisme considère comme faisant partie « par principe et pour l’éternité, des victimes de l’humanité souffrante » (p.74). Dénué de rapport avec la réalité politique et avec les rapports de force qui en découlent, le post-modernisme adore cette altérité sans réciprocité : cette morale ne s’applique qu’à l’Occident sommé d’accueillir l’humanité entière là où l’islam chasse l’infidèle de ses terres. Par une curieuse asymétrie, il en résulte « la célébration du sujet non occidental. Un nationalisme ethnocentrique à l’envers » (p.88).

Shmuel Trigano va plus loin dans son déchiffrement en pointant « la base sociale » de cette idéologie. A la fois dominants mais « hors système », c’est-à-dire n’appartenant ni aux classes défavorisés ni aux grands possédants, les piliers idéologiques de ce système de domination sont personnifiés dans les corporations médiatiques, académiques et juridiques. Le lieu du pouvoir est « celui qui gère la communication et l’information », ce sont les médias « qui n’informent plus mais diffusent une vulgate sélective » (p.99). L’université est le lieu de cette réécriture de l’histoire garantie par une forme auto-proclamée de scientificité qui se prolonge dans le monde juridique où s’applique cette idéologie (« un savant peut être convoqué pour authentifier une posture idéologique», p.111).

Le post-modernisme est aussi une post-démocratie : sous les oripeaux de la démocratie, les décisions sont en réalités prises « ailleurs », par des experts, des lobbies, des ONG, des conseils « représentatifs » et actées par les politiques dans un simulacre législatif. Trigano parle de « démocratie participative » : le peuple participe, mais ne décide pas. Poursuivant son analyse, Trigano voit dans le post-modernisme un avatar de l’ébranlement de la démocratie, et du « retour du ‘‘refoulé’’ d’un double passé : colonial et communiste ». Il y lit le déclin d’une civilisation et considère que « cette expérience du choc civilisationnel, autant identitaire que politique, est […] celle des peuples abandonnés par leurs élites » (p.129). Son analyse débouche sur une vision de l’Europe comme renaissance originale d’une forme politique apparentée à celle de l’empire : « « ainsi le multiculturalisme achèverait-il de massifier les nations historiques, en les malaxant, les réduisant à une matière première magmatique d’où sortirait une identité adéquate à la forme Empire. […] La discrimination positive aiderait à renverser la loi de la majorité dans les états démocratiques originels. » (p.135). Seuls compteraient alors les origines et les appartenances pour fonder l’existence politique, contrôlée par une bureaucratie aux prétentions morales.

L’ambition démesurée et totalitaire du post-modernisme entreprend de changer l’espace politique, métaphysique, l’humain même. Dans ce système, la puissance de décret du verbe se mue en toute-puissance. Le story-telling incarne le pouvoir. Les mutations idéologiques entrent avec la société dans un rapport de pouvoir et de transformation. Par son emprise radicale sur notre pensée, sur la promulgation de la loi et, partant, de la morale, le discours post-moderniste agit notre société…

[1] Shmuel trigano, La nouvelle idéologie dominante. Le post-modernisme, 2012, Hermann, Collection Philosophie

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